À l’heure où les trajectoires humaines se fracassent contre les frontières et les guerres, certaines artistes inventent des ponts. Avec ce concert conçu comme un récit le 10 avril 2026, Salle Gaveau à Paris, la pianiste Natacha Kudritskaya a mêlé mémoire intime et patrimoine musical, oiseaux migrateurs et exil contemporain. Entre les ombres projetées, les voix de femmes déplacées et les partitions de François Couperin, c’est toute une géographie sensible qui se dessine – celle d’un déracinement qui ne rompt pas tout à fait avec l’origine, mais la transforme. Une manière, aussi, de rappeler que la musique, parfois, tient lieu de territoire. Rencontre.
Que cherchez-vous avec ce type de récital ?
On parle souvent de l’environnement et de la nature comme d’une matière abstraite, quelque chose à part, alors que nous en faisons partie. Avec ce concert, l’idée est de montrer d’où l’on vient en rappelant que nous sommes liés au vivant. L’oiseau symbolise ce lien. Notre survie est liée à d’autres formes de vie. J’aborde des sujets graves sur un registre poétique. J’avais envie de parler de ce qui nous occupe aujourd’hui : des guerres et des migrations qu’elles impliquent.
Lorsqu’on évoque la guerre, on parle des destructions humaines et matérielles, ce qui est normal, mais les dégâts sur la nature sont considérables. C’est valable pour tous les conflits militaires, mais il se trouve que j’en ai vu depuis quatre ans l’impact sur mon pays. Le 6 juin 2023, l’explosion du barrage Kakhovka a eu un effet dévastateur sur la biodiversité. Les inondations du fleuve Dniepr puis la sécheresse continuent de traumatiser la population. Des rapports officiels ont conclu à un crime de guerre environnemental. Les Russes jouent avec le feu tous les jours en Ukraine avec son sixième parc nucléaire au monde.
Prenons aussi comme exemple les centaines de dauphins dans la mer Noire victimes des sonars militaires. Dans mon spectacle, c’est la perturbation des migrations des oiseaux qui est évoquée. La cigogne est comme un symbole vivant de l’Ukraine, un talisman qui représente le bonheur, la liberté. Nous les voyons revenir dans des lieux dévastés.
D’où vous vient cette sensibilité écologique ?
Fille d’un prêtre orthodoxe, j’ai grandi avec des notions comme “Dieu a créé l’homme” et “L’univers s’est fait en sept jours”. À douze ans, mon premier cours de biologie a donc été vécu comme un choc. C’est comme si le diable sortait de la bouche du professeur qui nous parlait de la théorie de l’évolution de Darwin. De retour à la maison, j’ai questionné mon père qui n’a su quoi me répondre. Il est resté sans voix. Il n’avait pas de réponse claire à ma question.
Et il y a eu Tchernobyl…
Avec ma famille, depuis Kiev, nous avons vécu la catastrophe de Tchernobyl, cet accident nucléaire majeur survenu le 26 avril 1986. Enfant, je n’étais pas pleinement consciente, mais mes parents me racontaient. Il était interdit de manger ce qui venait de la forêt. Moi qui excellais dans la cueillette des champignons, j’ai dû y renoncer.
Mon père, également enseignant en musique eut un jour l’œil attiré par une affiche écrite à la main. L’association Soyouz Tchernobyl (Bienvenue Tchernobyl) qui accueillait des dizaines d’enfants russes et biélorusses vivant dans la zone contaminée proposait d’en envoyer en vacances en France.
Ma mère nota le numéro de téléphone. Comme ils n’envoyaient que les enfants d’une banlieue de Kiev — je crois que c’était Makariv — elle improvisa notre adresse et je suis partie avec une carte qui se balançait à mon cou avec comme adresse : 5, rue de Lénine. Elle ne pouvait se tromper car les rues Lénine étaient dans chaque patelin. Dans ce pays si fermé, partir était inimaginable. Ma mère eut le courage de m’envoyer dans une famille inconnue qui par la suite est devenue ma deuxième famille, basée à Chalon-sur-Saône. J’ai pris goût à la France et après le Conservatoire de Kiev, j’ai été reçue au Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris.
Avec le recul, je me dis que je suis une enfant de Tchernobyl, une immigrée environnementale. L’immigration peut être heureuse et naturelle, tout dépend de la façon avec laquelle nous sommes accueillis.
Est-ce le rôle des artistes de s’engager pour la nature ?
Le monde vivant qui nous entoure est un sujet inépuisable et il me semble important d’avoir que l’on s’en mêle en faisant passer des messages. À l’image de la chanteuse Björk, sorte de personnage hybride avec le végétal. Entre le végétal animal et l’humain Elle pousse tellement loin ses convictions, qu’elle devient ce dont elle parle. Je n’ai pas cette prétention mais je pense que tous les moyens sont bons pour sensibiliser et un récital de musique est un moment propice car il place le public dans une écoute active. Il faut qu’on prenne le temps de se poser les bonnes questions et de responsabiliser chacun à son niveau les générations futures.
Sur quoi repose le concept ?
Il y a un visuel, sous la forme d’un théâtre d’ombres qui relie l’imaginaire du compositeur François Couperin à des images d’oiseaux dont l’harmonie est brutalement rompue. Leur migration est perturbée et ils reviennent dans des paysages totalement défaits. Les thèmes de ce grand compositeur du XVIIe siècle, son univers onirique, conviennent parfaitement à ce que je veux montrer. Les Barricades mystérieuses, Les Ombres errantes ou Le Rossignol-en-amour… toutes ses pièces ont des noms pittoresques qui invitent nos cerveaux à vagabonder. Notre imaginaire tourbillonne, évolue vers des messages plus actuels et les inquiétudes du moment liées à la guerre. La création visuelle est signée Leslie Laugero qui appartient d’ailleurs à la Ligue pour la Protection des Oiseaux (LPO).
N’est-ce pas aussi pour vous un désir de faire un pas de côté ?
Lorsqu’on est pianiste, on est au service d’une œuvre qui n’est pas la nôtre. Alors, oui, on a parfois envie de trouver d’autres façons de s’exprimer et d’éprouver une liberté de création. J’avais envie de parler de ce qui m’anime depuis quelques années comme le changement climatique et la guerre.
Quelles sont les prochaines étapes ?
C’est un projet avec lequel je vais voyager quelque temps. Les récitals sont prévus à Limoges et à Reims cet été, puis je pars pour l’Allemagne, les Pays Bas, et la Grèce. La Suède et la Belgique plus tard ce sera en 2027.