"La coquille Saint-Jacques prouve qu'une pêche durable, ça marche"

Des pêcheurs débarquent des coquilles Saint-Jacques ramassées au fond de l'eau par des plongeurs. - © Marta Nascimento / Poiscaille

Publié le par Florence Santrot

Symbole des fêtes de fin d’année, la coquille Saint-Jacques raconte aussi l’histoire d’une filière en pleine transformation. Longtemps victime de la surpêche, elle a évolué en quelques décennies vers un modèle de gestion plus durable. Limitation des captures, périodes d’ouverture réduites, suivi scientifique rigoureux… Des améliorations par petites touches qui ont permis que la saison 2025 démarre plus tôt que d’habitude, au 1er octobre 2025, quand bien souvent il faut attendre le mois de novembre pour voir ce coquillage arriver sur les étals des poissonniers.

Mais derrière cette réussite se cachent d’autres défis : concurrence étrangère, fluctuations de prix, adaptation au changement climatique… Entre traditions artisanales et innovations techniques, les pêcheurs cherchent désormais à concilier viabilité économique et respect du vivant. Parmi eux, le réseau Poiscaille — qui promeut une pêche responsable et des circuits courts — illustre ce renouveau maritime. Son fondateur, Charles Guirriec, en explique les enjeux.

Charles Guirriec, le fondateur de Poiscaille.
Charles Guirriec, le fondateur de Poiscaille. © Poiscaille

WE DEMAIN : La saison de la coquille Saint-Jacques a débuté plus tôt cette année. Comment se porte la ressource ?

Charles Guirriec : Cela fait quatre ou cinq ans que la ressource est dans un état exceptionnel. Les niveaux d’abondance sont impressionnants, grâce aux restrictions de capture mises en place dès les années 1990. Ces mesures portent clairement leurs fruits aujourd’hui. Certains bateaux peuvent quasiment vivre de la coquille sur toute la saison, ce qui est plutôt rare dans la pêche artisanale.

Il faut cependant rester attentif : les scientifiques notent quelques signaux à surveiller du côté des juvéniles. Les coquillages sont sensibles à la qualité de l’eau et aux conditions climatiques, notamment au plancton et aux débits. Cela signifie qu’il faudra être vigilant dans les années à venir. Sur 2025, les fortes chaleurs de l’été ont pu limiter un peu la reproduction, mais dans l’ensemble, la ressource est en très bon état.

La filière semble donc en bonne santé. Quels sont les défis à présent ?

Le paradoxe, c’est qu’aujourd’hui, le problème ne vient plus de la pêche mais de la commercialisation. Il y a beaucoup de volumes, mais pas toujours assez de débouchés. Les prix sont donc plutôt bas. Il sera autour de deux à trois euros le kilo pour la coquille pêchée à la drague au plus haut de la saison, à l’approche des fêtes de fin d’année.

Autre difficulté : le terme “Saint-Jacques” est utilisé pour une douzaine d’espèces différentes, parfois importées ou issues d’élevages à bas coût. Cela pénalise les pêcheurs français, qui ne peuvent pas rivaliser avec des produits moins chers mais souvent trompeurs pour le consommateur.

Les pêcheurs français sont aussi confrontés à la concurrence étrangère…

Oui, notamment dans la baie de Seine, en Normandie. Il faut savoir qu’il n’existe pas de quotas européens pour la coquille Saint-Jacques. Les pêcheurs français ont instauré des règles strictes de bonne gestion, mais elles ne s’appliquent qu’à eux. Pendant qu’ils attendent l’ouverture, d’autres flottilles – britanniques, hollandaises, belges… – viennent pêcher dans leurs zones, ou à proximité, avec des méthodes plus intensives.

Certaines coquilles importées sont même “gonflées” à l’eau salée pour en augmenter artificiellement le poids. Ce n’est pas illégal si c’est indiqué, mais ce ne l’est presque jamais. Les produits devraient porter la mention “préparation à base de coquilles Saint-Jacques avec x % d’eau”. Ce n’est pas le cas, et ça crée une concurrence déloyale tout en tirant les prix vers le bas.

Vous défendez une alternative : la pêche de la coquille Saint-Jacques en plongée. En quoi est-elle différente ?

Chez Poiscaille, nous ne travaillons qu’avec des plongeurs, principalement en Bretagne nord. C’est une méthode totalement respectueuse des fonds marins, compatible avec la présence d’herbiers marins protégés ou même de parcs éoliens, s’ils ne sont pas trop profonds. Elle ne consomme presque pas de carburant et ne détruit pas les habitats.

Cette technique, longtemps associée au braconnage, mérite aujourd’hui d’être reconnue et soutenue. Elle reste timide, mais elle coche toutes les cases de la durabilité. Et contrairement à ce qu’on imagine, elle n’est pas si coûteuse. La coquille de plongée est payée environ 4,50 € le kilo au pêcheur, contre 2 € pour la drague. La différence sera importante en bord de mer mais, pour le consommateur en Île-de-France par exemple, cela se traduit par un prix autour de 12 € le kilo, soit 1 à 2 euros plus cher que des coquilles pêchées à la drague et qui vont détruire les fonds marins.

Pour vous, que nous enseigne l’exemple de la coquille Saint-Jacques ?

Que la pêche durable, c’est possible – et même rentable. Quand on limite la pression de pêche, la ressource se régénère, les pêcheurs vivent mieux et les consommateurs y gagnent en qualité. Ce qui m’inquiète aujourd’hui, c’est moins la pêche que l’état du milieu marin qui se dégrade avec la pollution et le dérèglement climatique.

D’autres espèces pêchées bénéficient-elles de la même dynamique positive ?

Oui, plusieurs exemples montrent que les restrictions de pêche fonctionnent. La langouste en Bretagne revient en force, alors qu’elle avait quasiment disparu dans les années 1990. Les plongeurs en voient partout, parfois plus que des homards. C’est un excellent signe.

Même constat pour le thon rouge, autrefois symbole de surpêche. On a limité la pêche très fortement, et la population a rebondi de manière spectaculaire. Comme quoi, quand on agit à temps, ça marche.

Malgré tout, certains signaux restent préoccupants…

Oui, ce qui m’inquiète le plus aujourd’hui, c’est la qualité de l’eau et le manque de plancton. Certaines espèces, comme la sardine, grandissent moins vite. L’an dernier, les coquilles étaient maigres : il a probablement manqué de pluie et de nutriments. Cette année, elles sont au contraire très charnues. Ce sont des variations naturelles, mais si le milieu se dégrade durablement, les effets pourraient être plus graves.

Vous suivez aussi de près l’impact des fermetures temporaires, comme celle du golfe de Gascogne pour protéger les dauphins. Peut-on déjà en tirer un bilan ?

C’est encore trop tôt pour mesurer l’effet sur les populations de dauphins, mais du côté de la pêche en général, c’est plutôt positif. Cela crée une sorte de mois de repos biologique, même si je ne sais pas encore si les pêcheurs rattrapent leur retard quand ils reprennent la mer. Ce qui est plutôt positif, c’est que cette période d’interdiction de sortie des bateaux coïncide avec celle de reproduction de la sole – ce qui a d’ailleurs suscité des tensions. L’avantage est que cela pourrait, à terme, aider la ressource à se régénérer.

Et du côté de Poiscaille, comment allez-vous après avoir traversé des turbulences en 2024 ?

Beaucoup mieux ! L’année dernière a été difficile, mais la mobilisation a dépassé toutes nos attentes : des clients qui ont augmenté leurs commandes, d’autres qui ont convaincu leurs proches… Aujourd’hui, nous avons franchi la barre des 28 000 abonnés et retrouvé l’équilibre économique, ce qui est déjà une belle victoire. Il nous manque encore deux à trois mille abonnés pour être pleinement sereins en trésorerie, mais la dynamique est clairement positive.

Nous employons désormais près de 75 personnes. Toute la préparation, la découpe et une partie des livraisons — celles d’Île-de-France, environ un quart des commandes — sont internalisées dans notre entrepôt en région parisienne. Cela nous permet d’assurer la traçabilité complète du produit et de garantir une qualité constante, du pêcheur jusqu’à l’assiette.

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