La juste question n'est pas… qu'adviendra-t-il des emplois avec l'IA ?

L'intelligence artificielle sera-t-elle le fossoyeur de millions d'emplois comme annoncé ? - © TarikVision / stock.adobe.com

Publié le par Cédric Villani

C’est la question épouvantail : “L’IA va-t-elle voler notre travail ?” C’est celle que traitent à l’envi les cabinets de conseil, “l’avenir du travail dans la société numérique”. Mais prédire l’évolution de nos métiers sous l’influence de la technique, c’est la recette idéale pour se ridiculiser ! Il y a un siècle, le physicien Jean Perrin, alors le scientifique le plus charismatique de France, envisageait pour notre époque un monde sans agriculture et sans travail, et tout notre temps pour nous cultiver.

Et John Maynard Keynes, le plus célèbre des économistes, annonçait la semaine de quinze heures et craignait que l’humanité désœuvrée se perde dans l’addiction et l’oisiveté stérile. De si naïves prédictions pour de si grands hommes ! Au XXIe siècle, les études ont fleuri allègrement pour prédire l’impact de la numérisation sur l’emploi. Ainsi l’étude de Carl Frey et Michael Osborne, en 2013, annonçait la disparition ou la menace pour 47 % des emplois américains – admirez la précision ! – à échéance de dix ou vingt ans.

Toutes les études propsectives sur le travail se sont révélées fausses

En 2018, Dell et l’Institut pour le futur nous expliquaient que 85 % des emplois de 2030 n’existaient pas encore. Il y en eut des dizaines, de ces études… et rétrospectivement toutes fausses. Toutes ! Pas étonnant, au vu de l’imprédictibilité des cultures face à la technique. La difficulté à appréhender les métiers faits de tâches multiples. La propension humaine à inventer de nouveaux emplois. L’inertie des sociétés. L’effet rebond. La fragilité des systèmes techniques. L’éternel renouvellement des dominations.

Les jeux de maître et esclave entre humain et technique. On peut lire les philosophes Jacques Ellul – également sociologue et théologien – et Ivan Illich, l’anthropologue David Graeber, l’économiste Stiglitz, on en ressort avec quelques grandes lois gouvernant les humains, mais encore moins apte aux pré- dictions sur l’emploi. Même les liens de causalité les plus basiques sont des défis.

Quand l’automatisation entraîne… davantage d’emplois !

En 2020, les économistes Philippe Aghion, Simon Bunel et Xavier Jaravel, analysant vingt ans de données économiques, démontraient que dans les secteurs en compétition, l’automatisation entraînait plus d’emplois, pas moins ! C’est paradoxal, mais ce domaine défie souvent l’entendement. Ajoutez-y que le monde accélère vraiment – comme l’ont démontré d’excellents auteurs, du scientifique Dennis Meadows au philosophe Hartmut Rosa en passant par l’historien Thomas Gomart. Et plus de rapidité, c’est encore moins de prédictibilité.

Alors sur quoi peut-on se fonder pour aborder l’avenir du travail ? Première certitude : l’incertitude ! Et donc organiser l’observation, l’expérimentation, la réactivité plutôt que la prédiction. Deuxième certitude : pour rendre nos sociétés écologiques, la technique ne suffira pas. Elle incite à la consommation, à la débauche d’énergie, à la surexploitation, souvent accroît les inégalités, promeut des modèles addictifs – et nous avons passé l’âge de croire aux miracles de Noël de la croissance exponentielle soutenable, de l’IA qui apporterait sur un plateau toutes les solutions, ou de la captation carbone qui décarbonerait tout. Cathy O’Neil, Kate Crawford, Jean-Baptiste Fressoz, François Grosse, Rémi Noyon, Marine Guglielmo Weber… les bons auteurs ne manquent pas.

L’écologie va créer énormément d’emplois

Troisième certitude : la société écologique aura besoin de beaucoup de travail. Tout le toxique confort tiré des hydrocarbures ou des biocides, il faudra le compenser par des techniques alternatives qui, à coup sûr, représenteront tant d’efforts et tant d’emplois. Mais c’est à nous, et pas à la technique, de dire quels métiers de durabilité nous voulons. La liste est longue des savoir-faire demandés, on manque d’artisans, d’agriculteurs, de plombiers, de soudeurs, de professeurs, de conducteurs de bus… Pensez que le Shift Project préconise +400 000 emplois dans l’agriculture !

Finalement, pour aborder l’avenir, inutile de chercher de vaines certitudes, il nous faut plutôt des buts déterminés. Observer lucidement, savoir ce que nous aimons et voulons préserver, nous engager pour diriger la barque dans les flots changeants. Et pour résoudre cette crise du sens et des vocations qui ronge notre santé mentale, physique et sociale, plutôt que de nous demander “dans quelle direction soufflera le vent qui changera les métiers ?”, il faut nous poser la question : “De quels métiers avons-nous besoin ?”

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