La ruée vers l'or numérique

Une mine de cobalt artisanale dans le nord du Kivu en République démocratique du Congo. - © Erberto Zani / stock.adobe.com

Publié le par Brice Perrier

Célia Izoard est journaliste et philosophe, spécialiste des nouvelles technologies à travers leurs impacts sociaux et écologiques. Elle a répondu aux questions de WE DEMAIN.

Vous alertez sur une ruée minière sans précédent. Faut-il y voir l’un des grands accélérateurs du chaos climatique ?

Notre société, et son économie capitaliste industrielle, est fondée historiquement sur l’extraction, qu’il s’agisse de combustibles fossiles, de minéraux industriels ou de métaux. Plus on augmente la quantité d’objets et d’infrastructures produits, plus ils contiennent des technologies complexes et plus les sous-sols sont sollicités. La production minérale mondiale a ainsi doublé en vingt ans. Cause majeure de déforestation, de pollution de l’eau douce, de destruction d’écosystèmes, elle est au cœur du franchissement des limites planétaires. L’extraction minière est aussi une cause centrale du réchauffement climatique, étant responsable de 15 à 20 % des émissions de carbone. En outre, elle provoque des conflits impériaux pour les ressources, la destruction des sociétés autochtones et paysannes, ainsi que l’amplification de la dette écologique des pays riches.

Ne présente-t-on pas la mine comme un outil de la transition énergétique ?

Il est stupéfiant que des organisations, comme la Banque mondiale et le lobby minier, aient réussi à faire passer cette idée dans l’opinion publique. Personne n’aurait osé prétendre une chose pareille il y a vingt ans. Elle est apparue après l’Accord de Paris quand les milieux d’affaires des pays signataires ont présenté des plans de réduction d’émissions qui reposaient entièrement sur la substitution énergétique du fossile par l’électrique. Or, cela nécessite des quantités colossales de métaux pour le photovoltaïque, les éoliennes, et surtout les batteries des voitures électriques.

Cette supposée transition permise par la mine et la substitution de l’électrique aux énergies fossiles cache un passager clandestin : le numérique. Pourquoi ?

C’est l’une des grandes hypocrisies de la situation. On a habitué les gens à l’expression “transition écologique et numérique”. Or, la transition énergétique est incompatible avec le développement actuel du numérique qui consomme énormément de métaux et d’énergie et affiche des taux de croissance affolants. L’ensemble des data centers consommera, en 2030, autant d’électricité que le Japon, et la consommation des Gafam double tous les quatre ans. Il faut donc choisir : on ne peut pas avoir la 5G, l’IA et lutter contre le réchauffement climatique.

On ne peut pas avoir les métaux pour le numérique et pour produire des énergies renouvelables. Pourtant les fonds publics pour le climat sont mobilisés pour ouvrir des mines de cuivre, de lithium, de cobalt, des métaux indispensables aux serveurs informatiques. Et prenez les terres rares, ces dix-sept métaux utilisés en particulier pour l’électronique, les écrans : les voitures électriques en étant truffées et les éoliennes contenant du néodyme, les entreprises minières les présentent comme des projets pour la transition.

Le recyclage peut-il être une solution ?

Oui et non. D’une part, les métaux ne sont pas recyclables à l’infini, il y a des pertes. D’autre part, le recyclage ne fonctionne réellement qu’avec des objets relativement simples, comme le fil de cuivre, mais pas avec un smartphone qui contient entre cinquante et soixante minéraux utilisés à l’échelle du nanomètre.

Il n’y a donc pas de bouclage des cycles ?

On en est loin ! Je suis allée faire un reportage à Rouyn-Noranda, au Canada (nord-ouest du Québec), dans le plus gros centre de recyclage d’objets électroniques d’Amérique du Nord. Sur la cinquantaine de métaux utilisés, seuls le cuivre et les plus précieux (or, argent, platine) y sont récupérés. Le reste part en fumée, puis dans les organismes des gens aux alentours. En 2022, la fonderie a été à l’origine du plus gros scandale écologique de l’histoire du pays, quand les 43 000 habitants de cette commune se sont rendu compte que l’État avait autorisé, pendant des années, l’entreprise à émettre trois cents fois plus d’arsenic dans l’air que la limite légale. Et en pleine ville ! Les usines de recyclage de métaux sont très polluantes. Ainsi, cette fonderie rejette dans l’air, chaque année, 100kg de mercure, 2 tonnes d’antimoine, 36,5 tonnes d’arsenic, 54 tonnes de plomb, 800 kg de cadmium. Toute la région est contaminée.

Faudrait-il prioriser l’usage des métaux selon leur impact ?

Oui, et aussi selon leur recyclabilité. En construisant des objets recyclables et robustes au lieu de disséminer partout du numérique non recyclable. Il faut absolument arrêter de traiter les métaux comme des biens consommables. Cela signifie transformer notre relation à la technique. On ne peut plus accepter de dépendre, pour nos services essentiels, de technologies qui reposent sur des chaînes d’approvisionnement planétaires ultra- complexes, comme les semi-conducteurs. Il faut limiter l’usage des technologies de pointe et s’interroger sur leurs bénéfices réels et sur leur intérêt collectif.

Quels seraient les leviers politiques et économiques pour favoriser une exploitation raisonnable des sols et de leurs minerais ?

Comme l’écrit l’association d’ingénieurs miniers SystExt, la principale manière de limiter les impacts des mines, c’est d’inverser les tendances d’accumulation matérielle. Donc de légiférer contre l’obsolescence programmée, la numérisation à marche forcée de tous les secteurs, les véhicules de loisirs de plus d’une tonne. Le plan France Relance devrait être remis à plat, car ses 100 milliards d’euros soutiennent essentiellement des projets fondés sur la surconsommation de métaux.

On pourrait commencer par exiger des entreprises un bilan métal en plus du bilan carbone. Ensuite, il faut réorienter la recherche vers le low-tech. C’est notre représentation de la technique qui doit changer. Aujourd’hui, les deux tiers des mines se trouvent dans des endroits menacés de sécheresse. Il faudrait donc baisser la consommation de métaux en conséquence. Malheureusement, la direction prise est de multiplier par cinq ou dix cette production mondiale pour alimenter une hypothétique transition et continuer la croissance.

 Avec des mines qui seraient sans émission et utiliseraient des énergies renouvelables ?

La mine zéro carbone ou décarbonée n’existe pas. Le photovoltaïque ne peut servir que marginalement, et la métallurgie est fondée sur des fours à haute température. Les industries minières ont, en outre, déjà beaucoup optimisé leur consommation d’eau et d’énergie, il n’y a plus guère de marge de manœuvre à l’intérieur du modèle de la mine industrielle. Le problème est que l’on va chercher dans des gisements de plus en plus pauvres de l’argent à 0,013 %, du cuivre à 0,4 %. Des teneurs en métaux minuscules et qui déclinent fatalement. De ce fait, les mines consomment plus d’énergie et génèrent plus de déchets.

La guerre en Ukraine symbolise-t-elle une fuite en avant minière, l’extraction étant l’un de ses enjeux ?

La Commission européenne a signé, en juillet 2021, un partenariat stratégique avec l’Ukraine pour l’approvisionnement en métaux, sachant que ce pays dispose de ressources très importantes : du lithium, des terres rares et du titane, métal très léger particulièrement prisé dans les secteurs de l’aviation, de l’armement ou de l’aérospatiale. Aux yeux du pouvoir russe, l’Ukraine faisait partie de son empire minier et métallurgique avec ses mines de charbon du Donbass, ses grandes aciéries datant de l’ère soviétique. On peut donc facilement imaginer que les projets européens et américains en Ukraine ont joué un rôle dans l’invasion russe.

Aujourd’hui, les États-Unis veulent négocier l’arrêt de la guerre et s’approprier, en contrepartie, les ressources minérales d’Ukraine. S’agit-il de celles de l’accord avec l’Europe en 2021 ?

Oui, et cela scellerait la disparition de l’Otan. Jusqu’ici, les grands pays occidentaux étaient partenaires pour l’approvisionnement en métaux. Avoir ceux de l’Ukraine était une cause commune aux Américains et Européens, en concurrence avec la Russie et la Chine. Mais la situation a changé. Les États- Unis n’étant plus des alliés de l’Europe, ils deviennent des concurrents.

Pas seulement en Ukraine, ils le sont aussi, par exemple, en République démocratique du Congo. En 2024, la Commission européenne a signé un partenariat stratégique avec le Rwanda qui n’a guère xde mines, mais par lequel transitent les métaux extraits par des bandes armées en RDC, le pays voisin. Ce partenariat européen, très cynique, vise à mettre la main sur ces minerais de sang – le coltan, le cobalt et le cuivre – qui partaient auparavant vers la Chine. Et voici que pour obtenir une aide militaire face aux exactions de ces milices qui, finalement, travaillent pour approvisionner l’industrie européenne, le chef d’État de la RDC a proposé au gouvernement Trump de lui vendre ses ressources en échange d’une protection.

La mine conduit ainsi très concrètement à la guerre… L’autre symbole ne serait-il pas Elon Musk ? Lui qui cherche à extraire beaucoup de nickel ou de cobalt pour ses Tesla, et a comme projet d’aller sur Mars.

La figure de Musk est emblématique de ce que j’appelle la cosmologie extractiviste. C’est-à-dire qu’il existe dans le monde occidental une forme de mystique de l’arrachement à la terre. L’extraction minière est au service d’un projet extraterrestre, que ce soit la vie hors sol telle qu’elle existe déjà dans les sociétés industrielles ou la conquête spatiale.

Une sorte de guerre contre la nature nécessitant au final d’aller exploiter d’autres planètes ?

Oui. Notre monde est façonné par cette religion technologique. Par exemple, ce projet de transition, pour lequel il n’y aura pas assez d’eau, d’énergie, de métaux, n’est pas rationnel. Il y a bien sûr du cynisme, l’idée que les entreprises essaient de gagner du temps pour continuer la croissance, mais pas seulement. Il y a aussi la mystique du progrès comme dépassement de la condition terrestre. Quand Musk dit vouloir faire de l’espèce humaine une espèce multiplanétaire, il est tout à fait sérieux. 

Pris dans une sorte de fuite en avant portée par cette extraction minière ?

La fuite en avant est surtout portée et accélérée par l’accumulation de richesses sans aucun frein. À partir du moment où vous avez une trésorerie de plusieurs centaines de milliards de dollars et que vous vous êtes nourri de science-fiction quand vous étiez petit, vous pouvez décider qu’on va aller sur Mars et embarquer des pays entiers dans vos délires. Des délires technologiques qui reposent entièrement sur l’intensification effrénée de la mise en extraction de la planète.

Alors que l’on parle de mine relocalisée et durable...

Dire que l’on relocalise la mine relève de la manipulation. On faitcroire aux gens qu’une mine de lithium dans leur pays permettra d’en extraire moins ailleurs. Or si l’on considère les besoins en métaux pour la poursuite de l’industrie du numérique et de la transition telle qu’elle est pensée aujourd’hui, les quantités nécessaires exigent d’ouvrir des mines absolument partout. Le numérique pourrait, en effet, consommer dix à quinze fois plus de métaux qu’aujourd’hui, d’ici à 2030. Quant aux voitures électriques, équiper un seul pays, comme l’Angleterre ou la France, nécessiterait, entre autres, plus de cobalt et de lithium qu’on en produit dans le monde entier en une année.

Et rien ne saurait prouver que si une mine de lithium ouvrait en Allier, il n’y en aura pas au Sénégal. Les entreprises minières ont, au contraire, tout intérêt à exploiter le plus de gisements possibles. Les puissances économiques peuvent certes essayer de se constituer des réserves stratégiques en ces temps très volatiles avec une mine de lithium par-ci, une usine de terres rares par-là, mais cela ne couvre en rien notre surconsommation de métaux. La dernière loi européenne sur l’approvisionnement en métaux stratégiques n’a d’ailleurs pour objectif que 10 % des métaux consommés extraits en Europe. Une relocalisation, cela impliquerait une politique de décroissance minérale courageuse et de vrais choix sur nos modèles de société.

À lire : La Ruée minière au XXIe siècle – Enquête sur les métaux à l’ère de la transition, par Celia Izoard, collection Ecocène, éd. Seuil, 2024, 344 pages.

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