À mesure que Starlink déploie ses milliers de satellites autour du globe, une évidence s’impose : jamais notre connectivité n’a autant reposé sur un acteur privé. En pleine crise, dans un conflit ou lors d’une catastrophe naturelle, la connectivité passe désormais par un réseau contrôlé depuis la Californie. Et parfois, cela coince. La coupure partielle du service en Ukraine en septembre 2022, décidée par Elon Musk, a montré à quel point une simple décision unilatérale peut faire vaciller une opération militaire.
Dans ce paysage ultra-tendu, RU1 surgit comme un caillou dans l’orbite : minuscule, décidé et farouchement indépendant. Cette centralisation sans précédent crée un angle mort démocratique. Aucune instance publique ne peut réellement contester ou encadrer les choix techniques d’une entreprise devenue, malgré elle, un acteur géopolitique majeur.
Starlink, colosse technologique… mais talon d’Achille stratégique
Starlink fascine par sa puissance. Couverture mondiale, disponibilité immédiate, débits élevés : difficile de rivaliser. Mais derrière la prouesse, un problème majeur se dessine. En confiant l’essentiel de leurs communications à une constellation privée, les États se retrouvent dans une situation paradoxale : hypersécurisés technologiquement, mais fragilisés politiquement. Toute communication peut être bloquée, redirigée, limitée. Un acteur extérieur, non élu, devient arbitre d’enjeux vitaux.
L’Ukraine a servi de révélateur. Il y a trois ans, lors de la tentative de contre-offensive autour de la région Kherson, lorsque les drones ukrainiens se sont soudain tus, privés de liaison, l’affaire a fait grand bruit. Ce jour-là, une guerre moderne s’est retrouvée suspendue à la décision d’un seul homme, Elon Musk. Depuis, l’Europe cherche des solutions capables de rompre cette dépendance. RU1, avec son approche inverse, arrive pile au moment où le besoin devient urgent.
“Avec le RU1, nous avons créé l’équivalent d’une GoPro pour les liaisons radio. Nous avons miniaturisé un équipement autrefois volumineux et immobile pour en faire un appareil qui tient dans la paume de la main, a déclaré James Campion, PDG et cofondateur de TERASi, la start-up suédoise qui a créé le cube. Le besoin d’une connectivité souveraine et indépendante n’a jamais été aussi criant. Notre mission est de permettre aux forces de défense, aux équipes d’intervention en cas de catastrophe et aux secteurs critiques de créer instantanément des réseaux sécurisés et à haut débit, partout dans le monde, sans dépendre de satellites ni d’infrastructures fixes.”
Un cube de 7 centimètres, des performances démesurées
RU1 n’a rien de spectaculaire au premier regard. Un cube noir, léger comme un smartphone. Mais à l’intérieur, c’est une autre histoire. L’appareil ne se connecte pas à une flopée de satellites situés dans l’orbite basse au-dessus de la Terre. Le cube fonctionne par liaison mmWave avec des ondes millimétriques très focalisées, sur des fréquences supérieures à 60 GHz (et sans doute même au-delà de 70 GHz).
Ces ondes ultra-directionnelles servent à établir des connexions point-à-point ou point-à-multipoints entre plusieurs RU1. Il suffit d’un seul cube relié à une connexion Internet (par exemple une liaison satellite tactique, une station au sol, un modem 4G/5G, de la fibre, etc.) pour que tous les RU1 du réseau maillé héritent de cet accès. En bonus, chaque signal d’un RU1 au suivant est si étroit qu’il ne couvre qu’environ trois kilomètres au sol (distance maximale entre deux cubes). Autant dire une aiguille dans une botte de foin.
Cette hyper-focalisation change littéralement les règles du jeu. Là où un terminal Starlink diffuse généreusement sur des centaines de kilomètres, RU1 trace des connexions presque invisibles, impossibles à intercepter sans être exactement dans l’axe. Et les chiffres donnent le vertige : jusqu’à 10 Gbit/s, une latence inférieure à 5 millisecondes, et la possibilité de créer un réseau maillé en quelques minutes en interconnectant simplement plusieurs appareils. C’est un backbone miniature, mobile, autonome. Une sorte d’Internet de poche conçu pour résister à tout.
Une gouvernance à rebours : l’autonomie ou rien
Mais la vraie rupture ne se voit pas. Elle se pense. Là où Starlink repose sur une gestion centralisée – un opérateur, un réseau, une décision au sommet – RU1 inverse la logique. Pas d’autorité centrale, pas de supervision à distance, pas de bouton magique pour éteindre tout un système. Le réseau appartient entièrement aux utilisateurs, qu’ils soient militaires, humanitaires ou industriels. Ils le créent, le pilotent, le protègent.
La start-up TERASi parle volontiers de “souveraineté distribuée”. Une expression qui pourrait sembler un peu slogan, mais qui prend un sens très concret dans un monde où les communications deviennent la première cible des attaques. Avec RU1, plus de dépendance imposée. Plus de risque de coupure arbitraire. Plus de hiérarchie cachée. Juste un réseau organique, modulaire, qui évolue au rythme des besoins de ceux qui l’utilisent. C’est une philosophie et, quelque part, une forme de résistance.
Sur le terrain, un outil militaire redoutable
Sans surprise, les premières démonstrations de RU1 ont séduit les forces armées. Le dispositif est léger, facile à transporter, capable de fonctionner dans des environnements saturés par la guerre électronique. Là où Starlink peut être brouillé ou observé, RU1 passe sous les radars. Littéralement.
Sur le terrain, cela change tout. Un détachement isolé peut maintenir ses communications sans risque d’interception. Des véhicules peuvent échanger des flux de données en temps réel sans dépendre d’une infrastructure au sol. Une flotte de drones peut opérer dans un espace où les brouillages saturent les réseaux classiques. Et dans des zones où chaque milliseconde compte, la latence quasi nulle devient un avantage décisif. RU1 n’est pas conçu pour remplacer les constellations de satellites, mais pour offrir une colonne vertébrale de résilience inattaquable.
Dans les catastrophes naturelles, un filet de secours essentiel
Là où l’innovation devient réellement enthousiasmante, c’est lorsqu’on l’imagine en usage civil. Le monde vit désormais au rythme des tempêtes, des séismes, des incendies et des coupures massives de réseaux. Les premières heures, celles où les secours se synchronisent tant bien que mal, sont souvent les plus critiques. RU1 promet d’éclairer ce gouffre numérique.
Imaginons une région coupée du monde. En quelques minutes, une équipe peut déployer plusieurs RU1 et recréer un réseau très haut débit local, suffisamment puissant pour transmettre des vidéos, coordonner des opérations de sauvetage, connecter des hôpitaux de campagne ou cartographier en direct les zones les plus touchées. Dans des zones blanches permanentes, RU1 peut remplacer temporairement l’absence de fibre ou de 4/5G et offrir une connectivité stable à des sites industriels isolés ou des plateformes offshore. Ce n’est plus seulement un outil tactique. C’est une bouée de sauvetage numérique.
Pas un remplaçant universel… mais un contre-pouvoir assumé
Soyons clairs : RU1 ne se substitue pas à Starlink. D’autant plus qu’on ne connaît pas encore quel pourrait être le prix de vente d’un de ces cubes. Sa portée limitée, la nécessité d’une ligne de vue dégagée ou l’obligation de mailler plusieurs unités créent des contraintes indéniables. Ce n’est pas l’outil universel qui connectera les foyers du monde entier. Ce n’est pas son ambition.
Son rôle est ailleurs : incarner le contre-pouvoir technologique qui manquait cruellement. RU1 vient combler les trous laissés par les constellations, là où leur centralisation, leur visibilité et leur dépendance à des acteurs privés deviennent problématiques. Dans cette perspective, RU1 ne rivalise pas avec Starlink. Il lui répond. Il le corrige. Il le complète. Il élargit le champ des possibles.
Vers un futur où chaque territoire crée son propre Internet ?
Derrière RU1, c’est un mouvement plus vaste qui se dessine. Le numérique se décentralise, les infrastructures se fragmentent, les États cherchent à regagner du contrôle sur des pans entiers de leur souveraineté technologique. L’Europe, en particulier, semble décidée à ne plus dépendre exclusivement d’acteurs extra-européens pour ses communications stratégiques.
L’idée devient alors vertigineuse : demain, une ONG, une collectivité, une armée pourraient littéralement créer leur propre Internet temporaire, n’importe où, n’importe quand, sans demander la permission à personne. Pendant longtemps, ce scénario relevait de la science-fiction. RU1 en fait un horizon plausible.
Le cube suédois n’a pas encore prouvé tout son potentiel à grande échelle. Il manque des retours d’expérience indépendants, des évaluations en conditions extrêmes, des démonstrations publiques. Mais il ouvre une brèche. Une brèche où l’autonomie cesse d’être une abstraction pour devenir une réalité technique. Une brèche où la souveraineté n’est plus un discours, mais un dispositif de 200 grammes. Et dans un monde instable, c’est peut-être bien la plus précieuse des innovations.