Deux régimes de bananes plantains, six gros sacs en toile remplis de vivres alimentaires et de produits d’hygiène, deux bidons d’essence… pour se rendre dans les communautés maijunas de Puerto Huaman et Nueva Vida en Amazonie péruvienne, il faut une bonne préparation logistique. Les deux localités indigènes sont situées à plus de 2 h 30 en bateau de la première ville, Mazan, et à une demi-journée d’Iquitos, préfecture de la région de Loreto.
Sur place, pas de supérette, de station essence, de pharmacie… et jusque très récemment, pas d’Internet. Pour annoncer leur venue, les bénévoles de l’ONG One Planet devaient s’y prendre plusieurs jours à l’avance. Mais ça, c’était avant. En 2024, l’organisation a apporté une antenne satellitaire Starlink dans la communauté de Nueva Vida et vient, cette année, d’en installer une à Puerto Huaman.
Une installation simplissime
Depuis 2022, Starlink a opéré une petite révolution en Amazonie en permettant de connecter n’importe quelle zone isolée à l’Internet haut débit. Seul prérequis : de l’électricité. Les communautés ont donc aussi été dotées de panneaux solaires. “Pas besoin de travaux pour le raccordement au réseau. Tu sors l’antenne de la boîte, tu la branches et c’est fini”, décrit Nathaly Chumbe, responsable de la mission pour One Planet. Grâce à cet outil, un peu plus grand qu’une feuille A4, les Maijunas sont désormais connectés au web, reliés au monde entier.
L’événement était attendu avec impatience par les 75 habitants de Puerto Huaman. Auparavant, pour pouvoir communiquer en direct, ils devaient soit utiliser le système de radio pour échanger avec les communautés voisines, soit se rendre en bateau dans le village voisin pour se connecter à Internet. “Encore faut-il avoir l’argent suffisant pour payer l’essence du trajet”, relève Lambert Rios, vice-président de la Fédération des communautés maijunas (Feconamai). La population vit avec moins de deux euros par jour, sous le seuil d’extrême pauvreté.
Une révolution sociale pour les communautés indigènes
Comme les Maijunas, de nombreuses autres communautés indigènes partout en Amazonie sont en train de faire ce bond technologique considérable. Et pas seulement elles : la très grande majorité des zones peu ou mal desservies par un réseau de téléphonie mobile adoptent Starlink. Les bateaux de transport fluvial, les hôtels, les services administratifs ou encore les épiceries de village… Au Brésil, selon le média indépendant Sumauma, sur les 772 municipalités amazoniennes du pays, 743 étaient équipées d’au moins une antenne Starlink en 2024. Le chiffre a probablement augmenté depuis.
Même dans les villes comme Iquitos, la rapidité de l’antenne d’Elon Musk fait la différence, alors même que la ville de 500 000 habitants est dotée d’un réseau haut débit depuis 2014. “Avant 2022, Internet c’était un vrai casse-tête, relate Nathaly Chumbe. Pour regarder des films, je demandais à mes amis de Lima de les télécharger pour moi et de me les rapporter sur une clé USB !”
Une solution pour pallier les déficiences de l’État
Depuis 2015, l’ONG One Planet accompagne les Maijunas sur de nombreux aspects : gouvernance territoriale, développement durable, suivi d’espèces animales sauvages, valorisation culturelle… Ce peuple indigène, l’un des 55 que compte le Pérou, vit de la chasse, de la pêche, de leurs cultures et d’un peu de tourisme et d’artisanat. Ils sont répartis en quatre villages : Puerto Huaman et Nueva Vida le long de la rivière Yanuyacu, Sucusari (le long du Sucusari) et San Pablo de Totolla (le long de l’Algodon).
Avant même le succès de Starlink, les Maijunas envisagent d’acquérir leur propre antenne et sollicitent l’aide de l’ONG en 2019. “Vivre sans réseau était contraignant, explique Michael Gilmore, président de One Planet. Par exemple, ils ne pouvaient pas contacter leurs proches qui vivent à Iquitos ou ailleurs.” L’ONG élabore alors un projet avec l’université de Washington pour acheter des antennes, les installer et organiser des ateliers.
Entre-temps, en 2021, les communautés de Nueva Vida et Puerto Huaman sont brièvement raccordées à Internet grâce à un inattendu programme national visant à équiper les centres éducatifs et de santé. Mais le service s’arrête subitement en 2023, sans donner d’explication. La presse indépendante révélera plus tard que l’État avait cessé de payer les factures au fournisseur d’accès…
Des habitants encore peu équipés, faute de moyens
L’ONG One Planet réactive donc son projet et le concrétise en misant sur la technologie de Starlink, “la plus efficace et la moins coûteuse en infrastructures”, précise Michael Gilmore. Puerto Huaman a été la dernière des quatre communautés maijunas à recevoir son installation cette année.
Pour l’occasion, tous les habitants se sont réunis sur la place du village afin de tester la connexion. Dès l’activation de l’antenne, les notifications de message se font entendre. Aussitôt, chacun saisit son smartphone, consulte ses messages WhatsApp puis surfe sur les réseaux sociaux. Les courtes vidéos de TikTok font rugir les haut-parleurs tandis que les enfants regardent l’écran derrière l’épaule des adultes. “Ça faisait longtemps que j’attendais ce moment”, sourit Pablo Sanda, 19 ans. Le jeune homme va pouvoir communiquer plus facilement avec ses cinq frères et sœurs vivant aux quatre coins du pays.
Mieux communiquer, surfer sur les réseaux, trouver du travail…
Pour l’instant seule une minorité d’habitants détient un smartphone “parce que souvent, les gens n’ont pas de quoi s’en acheter un”, explique Pablo Sanda. Lui a travaillé en ville pour gagner de quoi s’acheter son appareil. Et c’est aussi là-bas qu’il a découvert les avantages d’Internet : “pour communiquer avec ma famille et mes amis, surfer sur les réseaux et pour le travail aussi.” Sans connexion, impossible de recevoir des propositions d’emploi ou de proposer ses services.
“On avait vraiment besoin de ça pour se tenir mieux informés”, relève Lambert Rios, vice-président de la Fédération des communautés natives maijunas (Feconamai). L’organisation d’événements, de projets communs et d’échanges entre les différentes communautés va s’en trouver grandement facilitée.
Au bout de quelques minutes de découverte du service, certains habitants s’éloignent pour tester la force du signal dans leur maison. Mais ils n’ont pas le temps de s’installer dans leur hamac pour surfer sur la toile : Nathaly Chumbe, la chargée de mission de l’ONG, les invite à se réunir. En contrepartie de l’installation de Starlink, les habitants sont incités à suivre des ateliers d’initiation à Internet. Un accompagnement nécessaire pour ces Maijunas récemment initiés aux possibilités infinies du web.