Amazonie : comment Internet transforme la vie des communautés indigènes

Amazonie : quand l'arrivée d'Internet bouscule la vie et la culture des Maijunas

Amazonie : quand l'arrivée d'Internet bouscule la vie et la culture des Maijunas Comme partout dans le monde, les jeunes générations sont très friandes des vidéos, des jeux et des réseaux sociaux. - © Anouk Passelac

Publié le par Anouk Passelac

Après une matinée intense d’atelier d’initiation à Internet, Nathaly Chumbe, coordinatrice de l’ONG One Planet, offre une pause aux participants. Aussitôt, Adrian Tangoa bascule son smartphone sur le jeu Free Fire et les sons d’arme à feu se mettent à résonner. Ce jeu de tir de survie mondialement connu a aussi conquis les coins les plus reculés de l’Amazonie péruvienne, notamment la communauté maijuna de Nueva Vida.

Depuis l’arrivée d’Internet en novembre dernier, le quotidien des habitants se modifie peu à peu. Et force est de constater que, comme dans nos sociétés occidentales, les jeunes aiment garder le nez scotché à l’écran. Mais au-delà du temps passé sur le téléphone, certains habitants s’inquiètent déjà de l’impact de cette nouvelle fenêtre sur le monde sur leur culture et leur mode de vie.

Des soirées entières au pied de l’antenne Starlink

“Au tout début, ils venaient tous les soirs en bas de l’antenne et restaient jusqu’à tard dans la nuit alors qu’ils avaient école le lendemain”, relate Fabio Ahuanari, l’infirmier du village dont le bureau est situé juste à côté de l’antenne Starlink.

Dans ces communautés, la chasse, la pêche, la culture du jardin traditionnel et la fabrication artisanale occupent une place essentielle. Mais, comme le reconnaît Denis Yhuaraqui, “avant d’avoir un smartphone je jouais au football tous les soirs et j’aidais davantage ma mère au jardin et dans les tâches du quotidien”. Ce temps passé dehors se réduit pour beaucoup de jeunes, happés par les écrans.

Limiter ou laisser libre accès au Wi-Fi ?

Consciente des risques de ce trop-plein d’internet pour les jeunes, la communauté a rapidement réagi. “Les adultes surveillent davantage”, souligne Fabio Ahuanari. “Ma fille n’a pas le droit d’aller sur le téléphone tant qu’elle ne m’a pas aidé à la cuisine et au nettoyage, ni tant qu’elle n’a pas fait ses devoirs”, appuie Melba Mosoline, leader des femmes de la communauté et mère d’une adolescente. Bon nombre d’enfants ont tout de même accès au téléphone de leurs parents pour regarder des dessins animés, des vidéos TikTok ou jouer à des jeux.

Un homme allongé dans un hamac regarde un téléphone, entouré de trois enfants attentifs.
© Anouk Passelac

À 15 minutes en bateau de Nueva Vida, la communauté de Puerto Huaman vient à peine d’obtenir sa propre antenne Starlink. Ici aussi, Nathaly Chumbe discute avec les habitants sur les usages d’Internet. “Voulez-vous qu’on limite les horaires d’activation du Wi-Fi ?”, suggère-t-elle pour tenter de limiter l’exposition aux écrans. L’auditoire préfère un service disponible 24 heures/24, en cas d’urgence. “Entendu, de toute façon, la décision n’est pas définitive, vous pourrez toujours changer d’avis si vous en sentez le besoin”, conclut la jeune femme.

Arnaques et mésaventures numériques

Nathaly Chumbe invite également les adultes à ne pas laisser les enfants sans surveillance avec le téléphone. Kendra Rios en a fait l’amère expérience récemment en constatant un prélèvement inconnu sur son application de paiement. “Ma fille avait acheté des diamants pour débloquer les niveaux d’un jeu. Ça m’a servi de leçon”, sourit-elle. Cette fois-ci, le malfaiteur était connu et le montant n’était pas exorbitant, mais les arnaques provenant d’inconnus sont aussi très fréquentes et peuvent leur faire perdre toutes leurs économies.

Antenne Starlink au premier plan avec des personnes assises dans une pièce en bois.
La communauté de Puerto Huaman a préféré ne pas limiter les horaires d’activation du Wi-Fi. © Anouk Passelac

En 2024, dans un reportage chez les Marubo, un peuple indigène d’Amazonie brésilienne particulièrement isolé, un journaliste du New York Times décrivait une situation peu reluisante, neuf mois après l’arrivée d’Internet : “des réseaux sociaux addictifs, des inconnus en ligne, des jeux vidéo violents, des escroqueries, de la désinformation et des mineurs regardant de la pornographie.” L’information, relayée mondialement, avait été amplifiée au point de nécessiter une précision : “Non, une lointaine tribu d’Amazonie n’est pas devenue addict au porno.”

Accompagner les premiers pas sur le web, une nécessité

Reste que pour n’importe quel public récemment exposé à Internet et à ses risques, il est plus facile de tomber dans ses dérives. D’où l’importance de l’accompagnement des Maijunas par l’ONG One Planet et l’université de Washington. “Quand on a démarré le projet, les personnes dotées d’un smartphone étaient très peu nombreuses et avaient une compréhension très basique de ce qu’était Internet, de ses opportunités et de ses dangers. On est donc partis de zéro pour les former”, relate Michael Gilmore, le président de l’ONG. Dès 2019, à travers des ateliers, One Planet commence à sensibiliser les Maijunas.

“La dernière chose que l’on veut, c’est d’aider à introduire des technologies qui contribueraient à leur perte. On ne peut pas éliminer les dangers d’Internet. Mais plus les Maijunas sont informés là-dessus, plus on peut réduire ces risques”, défend-il, soulignant qu’ailleurs, d’autres communautés indigènes s’équipent de Starlink sans recevoir de formation.

Internet, accélérateur d’acculturation ?

Pour Michael Gilmore, c’est là que réside le vrai risque : que l’accès aux réseaux sociaux, saturés de contenus occidentalisés, donne envie de délaisser la culture maijuna au profit d’un monde rêvé, loin de la réalité de leur village amazonien. D’autant qu’être indigène est source de moqueries quand les Maijunas se rendent en ville. Leur peuple est aussi appelé “Orejones”, un terme dépréciatif en référence aux disques que les indigènes plaçaient dans leurs lobes d’oreilles.

Avec ou sans Internet, l’acculturation est déjà en marche, relève Nathaly Chumbe : “Récemment, j’ai demandé à des adultes et des enfants de se dessiner eux-mêmes : les adultes se représentent en habits traditionnels maijunas et les plus jeunes en T-shirt et baskets.”

Statue peinte devant des maisons en bois dans un village sous un ciel partiellement nuageux
A Puerto Huaman, la sculpture représentant un ingène Maijuna (reconnaissable par ses disques de bois placés dans les lobes des oreilles) a été revêtue d’un tee-shirt. Probablement une farce faite par les enfants. © Anouk Passelac

Entre départs et retours au village

Nombreux sont ceux qui quittent leur communauté pour étudier ou travailler en ville, faute d’opportunités sur place. Sur les 600 Maijunas que compte le pays, une centaine vit désormais en ville selon les estimations de l’ONG. Tout le travail de One Planet vise alors à leur donner envie de revenir ou, au moins, “de ne pas abandonner leur culture, d’en être fiers”, poursuit Nathaly Chumbe.

“Peut-être qu’Internet va favoriser l’acculturation, concède Michael Gilmore. Mais je ne suis pas sûr que cela entraîne une hausse de l’exode rural.” Preuve à l’appui : à San Pablo de Totolla, autre communauté Maijuna, depuis que l’antenne Starlink a été installée, plusieurs familles qui vivaient en ville sont revenues s’installer au village.

Une dépendance technologique risquée

Au-delà des usages et des effets culturels, un autre risque se profile : la dépendance à un unique fournisseur privé. Car derrière l’antenne Starlink qui trône au centre du village, il y a Elon Musk. Et comme tout opérateur, il dispose du pouvoir de couper ou de restreindre l’accès, volontairement ou sous pression. Si demain, pour des raisons politiques ou économiques, Musk décidait de suspendre le service, ces communautés se retrouveraient complètement isolées.

L’hypothèse n’a rien de purement théorique. En 2024, Starlink avait déjà menacé de réduire ses services dans certaines zones sensibles. Un bras de fer similaire avec un gouvernement, par exemple au Brésil, pourrait donc priver des régions entières d’Amazonie d’un accès désormais devenu vital. Une coupure qui ne toucherait pas seulement les loisirs ou les réseaux sociaux, mais aussi la santé, l’éducation et l’économie locale — tous désormais dépendants de ce fil invisible venu de l’espace.