Amazonie : comment Internet transforme la vie des communautés indigènes

Jason Young : « Si Internet vous tombe dessus sans accompagnement, cela peut être très bon… ou très mauvais »

Jason Young : « Si Internet vous tombe dessus sans accompagnement, cela peut être très bon… ou très mauvais » De gauche à droite : De gauche à droite : Walter, Michael Gilmore, Jason Young et Sebastián. Jason Young, géographe, est chercheur à l’université de Washington. - © Anouk Passelac

Publié le par Anouk Passelac

WE DEMAIN : Quand avez-vous rencontré les Maijunas pour la première fois ? Comment vous êtes-vous impliqué avec eux ?

Jason Young : Je les ai rencontrés en 2006 dans le cadre d’un cours d’ethnobiologie animé par Michael Gilmore, président de One Planet, qui travaille avec les Maijunas. En 2008, il me sollicite pour aider cette communauté à protéger leurs terres contre l’exploitation forestière et le braconnage en réalisant des cartes. J’ai accepté et me suis rendu sur place pour collaborer avec la population : sites de pêche et de chasse, maisons, lieux de collecte de fruits, sites culturels… Nous avons localisé et consigné ces éléments afin de démontrer au gouvernement l’usage à long terme de ces terres.

Parallèlement, Michael a réuni une équipe de biologistes et de spécialistes de la conservation, et ils ont réalisé une évaluation de l’écosystème pour en démontrer la valeur. Tout cela a permis de créer l’ACR (Aire de Conservation Régionale Maijuna-Kichwa) en 2016, qui a attribué un titre de propriété à ces deux peuples sur 390 000 hectares.

Quand a surgi l’idée de fournir Internet aux Maijunas ? Quelle était leur connaissance du web au départ ?

En 2018, le président de One Planet était invité à une réunion de la Fédération des communautés natives Maijunas (Feconamai) au cours de laquelle ils identifient Internet comme un outil pouvant soutenir leurs objectifs.

Nous avons commencé à étudier l’idée, mais nous voulions d’abord savoir s’ils comprenaient vraiment ce qu’était Internet, ses avantages et ses dangers. Avec une subvention de l’université de Washington, nous avons mené des entretiens et des ateliers pour connaître leurs expériences du web et des nouvelles technologies.

Nous avons découvert que la plupart des habitants étaient très peu acculturés en la matière. Seuls certains, partis étudier en dehors de la communauté, en avaient un peu l’usage. Les autres ne connaissaient pas grand-chose. Ils semblaient plutôt naïfs ou optimistes : à la question “Quels types de risques Internet présente-t-il ?”, beaucoup ont répondu qu’il n’y en avait aucun, que cela n’apportait que du positif.

À partir de là, il était très important de réfléchir à l’aspect éducatif, d’organiser des discussions et des ateliers pour les sensibiliser. Après leur avoir présenté les risques – comme le cyberharcèlement, les arnaques, la pornographie, l’impact sur la culture et la langue – nous avons reposé la question : “Pensez-vous que ces risques sont importants ?” Et ils ont répondu “oui”.

À partir de là, que s’est-il passé ?

Nous leur avons demandé s’ils voulaient qu’on continue : “Oui, mais nous voulons que vous nous aidiez, pour avoir le bon côté et éviter le mauvais.” C’est pour cette raison que nous faisons des ateliers.

Si Internet vous tombe dessus sans accompagnement, cela peut être très bon… ou très mauvais. Avec le bon soutien, le positif peut l’emporter. Ces ateliers sont la première étape. À long terme, nous espérons apporter encore plus de bénéfices aux communautés, notamment sur le plan de la valorisation culturelle. Et dans une certaine mesure, l’arrivée d’Internet est inévitable : mieux vaut donc qu’elle se fasse avec un accompagnement adapté, plutôt que par des acteurs extérieurs sans lien avec la communauté.

Quelle est l’ampleur de la transformation pour les Maijunas depuis qu’ils ont accès à Internet ?

J’ai 38 ans. J’ai eu 38 ans pour comprendre progressivement ce que sont les technologies de communication, un ordinateur, un smartphone, Internet et l’intelligence artificielle. Je pouvais voir arriver un nouvel outil et prendre le temps de l’apprendre et de l’intégrer.

Pour eux, c’est différent. Ces cinq dernières années, ils ont vécu un immense changement. Bien sûr, ils ne découvrent pas tout d’un coup : avant les panneaux solaires et Starlink, ils avaient des générateurs et des radios. Mais le changement reste très significatif. Même le simple fait d’avoir une télévision et de pouvoir regarder des films venus de l’extérieur représente un grand changement culturel !

Après l’épisode de la Covid, le gouvernement a mis Internet en place dans la communauté de Nueva Vida, mais sans les former pour l’utiliser.* La crainte, c’est que si nous ne le faisons pas, quelqu’un d’autre le fera d’une manière bien pire. C’est ce que j’ai observé dans les communautés arctiques : elles ont pu acheter Starlink sans recevoir aucun conseil. Et le résultat est préoccupant.

* Depuis le service a cessé de fonctionner en raison d’un défaut de paiement du gouvernement envers le fournisseur d’accès.

Pouvez-vous nous en dire plus sur ces communautés arctiques ?

J’ai effectué mon doctorat dans la communauté d’Igloolik, dans l’est de l’Arctique canadien. Cette communauté avait Internet depuis au moins 10 ans. Je voulais voir l’impact à long terme d’Internet sur les savoirs traditionnels, la culture et la langue.

J’ai ensuite dirigé un second projet dans l’Arctique, à Ulukhaktok. Là, je me suis concentré sur la manière de mettre en place un meilleur réseau Internet. La communauté avait un accès limité et de mauvaise qualité.

Nous avons commencé ce projet en 2018, puis il a été suspendu pendant la pandémie et repris ensuite. Entre-temps, beaucoup de foyers s’étaient équipés de Starlink. C’était intéressant de voir comment cela avait commencé à changer leur quotidien.

Quels étaient les impacts positifs et négatifs que percevaient ces communautés ?

Pour beaucoup, Internet apporte du divertissement. De plus, cela crée un avantage économique : beaucoup sont artistes et peuvent vendre leur artisanat à un public international. Ils évoquent aussi le potentiel pour la santé, en raison du manque d’accès aux soins, ainsi que l’amélioration de leur sécurité : beaucoup utilisent Starlink sur leur bateau quand ils sortent chasser ou pêcher, pour pouvoir donner l’alerte rapidement en cas d’accident.

L’impact négatif se fait sentir sur la culture, en particulier pour les enfants. Certains, accros aux écrans, passent tout leur temps à regarder des films ou des vidéos YouTube. Ils ne sortent plus chasser, ne restent plus autant avec leurs grands-parents pour partager leurs histoires et leur savoir. Je me souviens d’une jeune fille de 19 ans addict à Internet qui m’avait dit : “Je sais que cela détruit ma culture mais je ne sais pas quoi faire.” D’où notre objectif avec les Maijunas de tout faire pour empêcher ce phénomène, notamment en créant des vidéos et contenus en ligne pour renforcer leur culture.

Ce que l’on sait de Starlink et de son propriétaire, Elon Musk, est inquiétant. En Ukraine, il a pu désactiver Internet pour empêcher une attaque ukrainienne contre la Russie. Ne pourrait-il pas aussi influencer la connectivité en Amazonie ? Est-ce une préoccupation pour One Planet ?

Nous en avons parlé et c’est une inquiétude. Mais le Pérou n’a pas beaucoup d’options de connectivité. Nous avons exploré des options non satellitaires, mais Starlink reste un concurrent imbattable et à très bas coût. Aujourd’hui, les bénéfices l’emportent sur les risques. Mais je suis d’accord, c’est une préoccupation pour nous. Avec la montée de nouveaux concurrents, comme le service Kuiper d’Amazon, nous espérons pouvoir changer de fournisseur satellite à l’avenir.