Wikipedia a 25 ans : face à l'IA et à la désinformation, la bataille du savoir est ouverte

Il y a 25 ans, le 15 janvier 2001, naissait une idée assez folle et utopique : permettre à chaque être humain d'accéder gratuitement à la somme de toutes les connaissances. - © Fs10/Wirestock Creators / stock.adobe.com

Publié le par Sarah Roubato

“Dès que tu travailles… pardon, dès que tu es bénévole à Wikipedia, tu réalises très vite que c’est un projet social. C’est une communauté avec un objectif partagé.” Alexander (prénom modifié) est biologiste et membre de la communauté Wikipedia et de la Fondation depuis une vingtaine d’années. Alors étudiant au postdoctorat, il entend parler de la création d’une encyclopédie à laquelle tout le monde peut contribuer. “Intrigué, je suis allé consulter des articles dans mon domaine et j’ai fait des édits. Non seulement ils n’ont pas été supprimés, mais ils ont même été améliorés !”

En créant un profil, qui peut être anonyme ou non, il a publié plusieurs articles dans son domaine, et a été invité à participer à des projets scientifiques par des membres de la communauté. Car Wikipedia n’est pas seulement une encyclopédie d’accès gratuit, c’est aussi une communauté qui permet à des professionnels et des passionnés de se rencontrer et d’échanger leur savoir.

Des contributeurs très majoritairement masculins et bac+5

“À Wiki, un collégien passionné d’astrophysique est au même niveau qu’un astrophysicien et peut contribuer de la même manière. Ce qui est important, ce n’est pas la personne et son profil, mais la production de savoir soutenu par des sources sérieuses”, confie un bénévole de Wikimédia France.

Cependant, Wikipedia effectue régulièrement des sondages pour connaître les profils des personnes qui y contribuent et le consultent. Le biais de participation est connu : 80 % des contributeurs de Wikipedia sont des hommes de plus de 30 ans ayant bac+5. Des personnes proches de la culture geek, qui ont davantage de temps disponible que les femmes, qui par ailleurs s’impliquent davantage dans du bénévolat de soin. “C’est un enjeu pour nous d’essayer d’attirer plus de jeunes.”

Un “réseau social” très particulier

L’encyclopédie peine à recruter en dehors des universitaires et les “cognitive surplus” (personnes formées mais non liées à une institution). Elle serait même perçue comme un travail non rémunéré, contrairement au partage de nos opinions et expériences. 

Certains législateurs ont tenté de faire considérer Wikipedia comme un réseau social. Pour Rémy Gerbet, directeur de Wikimédia France, “Effectivement, Wikipedia répond à la définition de réseau social en tant que service de réseautage social en ligne dont il suit les codes. Mais c’est un réseau social particulier, construit autour d’un unique objectif : l’amélioration de l’encyclopédie. La mise en contact des personnes se fait donc uniquement dans un but éditorial.”

Wikipedia : un financement à base de dons à 90 %

La Fondation Wikipedia aux États-Unis possède les serveurs et marques, et finance les fondations locales. 90 % de ses fonds proviennent de dons obtenus via la campagne de financement (bandeau publié en haut de chaque article et listing de mails). Le reste vient de gros donateurs américains. Les dons d’entreprises sont placés dans un fond de dotation (Wikimédia Endowment) qui sert en cas de crise. 

Le mouvement Wikimédia est constitué d’environ 180 associations, organisations et groupes autonomes établis dans différents pays, dont les mandats sont de :

  • soutenir les contributeurs en facilitant leur accès aux sources, en les accompagnant avec des outils techniques et en leur offrant une protection juridique et psychologique. “Nous sommes les boucliers de la communauté.”
  • sensibiliser et accompagner les lieux de savoir comme les musées, universités, bibliothèques, pour favoriser un accès libre aux sources.
  • plaidoyer : défendre les intérêts de Wikipedia.

La Fondation Wikimédia France qui gère Wikipedia francophone a 11 salariés à temps plein, 40 000 contributeurs actifs, et 470 adhérents. La cotisation est de 12€ par an, soit 1€ par mois. Elle reçoit un peu plus de 30 millions de visiteurs uniques par mois et perçoit quelque 600 000 € de dons. En sus, la fondation française est financée annuellement à hauteur de 425 000€ par son pendant américain. 

La méthode Wikipedia

“En tant que chercheur, je considère que Wikipedia a pris le meilleur des méthodes scientifiques basées sur le croisement des sources et la vérification par les pairs”, confie Alexander.

Wikipedia est un outil de mutualisation de la connaissance basé sur le croisement des sources, la validation et contradiction des données par la communauté, ou encore l’historicisation des concepts. Il est également informé par des bandeaux si les sources sont insuffisantes, mal utilisées ou problématiques. 

Le saviez-vous ? Les trois types de sources

  • Source primaire : le témoignage
  • Source secondaire : l’analyse par les experts
  • Source tertiaire : la synthèse des analyses des experts

Wikipedia est uniquement basée sur des sources tierces. Elle ne crée pas du contenu, mais résume le contenu créé par des spécialistes et experts. D’où l’importance des sources. Un article Wikipedia ne peut donc se baser sur des témoignages, des opinions émises, et ne peut pas créer une analyse. 

Wikipedia n’a pas d’exigence sur un nombre de sources minimum, mais plutôt sur la diversité. Cependant, si un article basé sur une seule source est jugé pertinent, il sera publié, avec des bandeaux pointant ses faiblesses. “On alerte le lecteur, on décide de lui faire confiance, et on espère l’encourager à participer en contribuant”, déclare Rémy Gerbet. 

Si cette méthode de transparence a l’avantage d’entraîner le cerveau du lecteur à rechercher la diversité des sources même une fois rendu sur d’autres plateformes, on peut se demander quel pourcentage de lecteurs se saisit des moyens que Wikipedia leur donne pour vérifier, ou au besoin relativiser, une information. Combien cliquent sur l’historique de l’article, combien iront vérifier une source incertaine ?

La question cruciale des fake news

Sans éducation, la transparence systématique de Wikipedia reste insuffisante. Car en matière de transmission de savoir, la qualité de la réception est tout aussi importante que la qualité de l’émission. Le fondateur de Wikimédia France le reconnaît : “On a raté le virage de l’éducation aux réseaux sociaux. Ce ne sont pas seulement les jeunes qu’il faut éduquer, mais les seniors, qui sont les premiers propagateurs de fake news.” Les biais de participation étant connus, notamment sur l’âge et le niveau d’éducation des contributeurs, le biais d’orientation idéologique pourrait être une donnée à rechercher. 

Par ailleurs, le pseudonymat de Wikipedia et l’absence de collecte de données sur ses contributeurs, peut poser la question du biais idéologique. Certes, une biologiste peut écrire un article sur un chanteur d’opéra et un garagiste passionné d’astronomie peut écrire un article sur une planète oubliée. Mais qui écrira sur le wokisme ou sur Gaza ? Comment s’assurer que les articles ne sont pas orientés idéologiquement ? Sans information sur l’orientation idéologique des contributeurs, comment garantir la neutralité du point de vue sur les sujets sensibles ?  À ceci, Wikipedia répond encore : la transparence et l’exigence des sources qui permet l’auto-régulation par la communauté.

Wikipedia, une expérimentation de démocratie numérique

Le directeur de Wikimédia France précise : “Nous n’avons pas besoin de connaître les orientations politiques ou idéologiques des contributeurs pour assurer la neutralité car celle-ci ne repose que sur la juste représentation des points de vue exprimés dans les sources, pas celle des contributeurs. Lorsque deux sources émettent un point de vue opposé, les deux points de vue doivent être représentés dans Wikipedia.” 

Selon Jeanne Vermeirsche, docteure en science politique, la méthode Wikipedia construit les bases d’une expérimentation démocratique numérique : “Cette neutralité est un construit collectif incarné par des pratiques d’auto-régulation et des normes strictes, qui participent à la production d’un savoir politique spécifique, distinct des savoirs professionnels ou militants. Elle favorise ainsi l’émergence d’une parole politique ‘profane’ hors des arènes traditionnelles du pouvoir politique. Wikipedia apparaît ainsi comme une forme expérimentale de démocratie numérique, où la délibération et la confrontation argumentée priment sur l’immédiateté et la polarisation à l’œuvre dans des réseaux sociaux bien connus.”

Un ovni dont ne sait que faire l’Union Européenne

Le règlement DSA (pour Digital Services Act) du 19 octobre 2022 est une législation imposée par l’Union Européenne pour réguler la production de contenus faux ou illicites en ligne. Problème d’après Wikimédia France : ce règlement impose des normes aux plateformes numériques en prenant comme critère leur taille et le nombre de leurs utilisateurs. Dès lors, Wikipedia se voit imposer les mêmes obligations que les GAFAS. “Nous sommes tout à fait en accord avec le DSA, mais nous alertons sur le risque d’effet de seuil et le risque de sanctuariser un état du web tel qu’il est aujourd’hui, confie Rémy Gerbet, directeur de Wikimédia France.

Et d’ajouter : “Si on cale des législations en fonction des géants, on empêchera de nouveaux acteurs d’émerger. Chez Meta, ils peuvent recruter mille personnes de plus pour produire des rapports tous les cinq mois et remplir toutes les exigences du DSA, ça n’est pas un problème pour eux. Mais pour nous, c’est une autre affaire. Ces acteurs  n’ont pas les moyens de répondre à ces normes. Nous comprenons la nécessité de réguler les acteurs problématiques, mais si vous pouviez éviter de taper sur tout le monde en même temps de la même manière, ça serait sympa. Ces règles empêchent l’émergence d’un écosystème numérique plus sain.”

À titre d’exemple, en 2023, Wikimédia France a obtenu une exemption au règlement DSA pour ne pas que Wikipedia ait à contrôler l’âge des visiteurs et contributeurs, les publics scolaires étant particulièrement importants dans le projet d’accès à une information fiable, participative et gratuite.

Wikipedia : un repère de gauchos wok ? L’accusation de Grokipedia

Mise en ligne le 27 octobre 2025, Grokipedia est une plateforme de 900 000 articles rédigés par l’intelligence artificielle xAI fondée par Elon Musk pour concurrencer OpenAI. Ceci afin d’offrir une alternative aux “agents woke de l’IA”, et de “purger la propagande” dont Wikipedia, alias Wokipedia, serait un outil. Des études en cours montrent pourtant que Grokipedia tire la plupart de son contenu… de Wikipedia.

Grokipedia n’est pas participative, ne pratique pas la hiérarchisation des sources, se référant autant à des sites d’extrême droite ou de médias iraniens, qu’au journal de l’Université Cornell ou à Wikipedia même. Sur des sujets comme le mariage entre personnes du même sexe, la théorie du grand remplacement ou encore le changement climatique, Grokipedia reflète les opinions d’Elon Musk.

“Grokipedia pousse la bulle algorithmique plus loin en fournissant des informations qui confortent les utilisateurs dans l’idéologie d’Elon Musk”, explique Rémy Gerbet. “La création de Grokipedia fait partie de la stratégie d’Elon Musk de créer un empire sur internet, comme le rappelle Félix Balmonet, ingénieur fondateur de Chat3D. Musk a un réseau social (Twitter devenu X), un tchat (xChat), un outil de paiement (xMoney). La prochaine étape c’était de créer un organe d’information (Grokipédia).”

Une lutte informationnelle acharnée

Pour Renée DiResta, ancienne directrice de l’observatoire d’Internet de Stanford, Grokipedia “confond la recherche d'informations à grande échelle avec la connaissance, et l'automatisation avec la neutralité.” Pour la chercheure/chercheuse, c’est surtout une arme de plus dans l’effort des néo-conservateurs trumpiens de redéfinir les principales sources d’information mondiale à l’ère de l’Intelligence Artificielle. En effet, deux mois avant le lancement de Grokipedia, des représentants Républicains du Congrès ont ouvert une enquête sur Wikipedia, l’accusant d’impartialité et de manipulation extérieure. Dans une série de lettres, le Comité de Réforme gouvernementale affirme que “de nombreuses études et rapports ont mis en évidence les efforts visant à manipuler les informations sur la plateforme Wikipedia à des fins de propagande destinée au public occidental”, citant en exemple des biais antisémites et anti-israéliens dans le traitement du conflit à Gaza

Cet épisode illustre la lutte informationnelle acharnée que se livrent les producteurs d’information. Pour Rémy Gerbet, c’est là le plus gros enjeu, dans lequel Wikipedia devient une cible. “Nos administrateurs et bénévoles sont régulièrement menacés, en particulier de dévoiler leur identité”, confie Rémy Gerbet. La Fondation Heritage, le think tank conservateur à l’origine du document Projet 2025 pour l’administration Trump, a produit un document visant à identifier et cibler les contributeurs de Wikipédia en faisant appel à la reconnaissance faciale, la fabrication de faux comptes Wikipedia, ou des liens pirates afin de les identifier. Les déclinaisons de l’encyclopédie participative sont également des cibles privilégiées. Ainsi, la version croate de Wikipedia a été sous l’emprise d’un groupuscule d’extrême droite de 2011 à 2020. Mark Bernstein, blogueur et contributeur majeur de Wikipédia en langue russe, ayant qualifié “d’invasion russe de l’Ukraine” ce qui est considéré par la loi russe comme une opération militaire spéciale, a été ainsi assigné à résidence pendant trois ans pour divulgation de fausse information.

Pour le directeur de Wikimédia France, le plus gros risque pour Wikipedia n’est pas l’émergence de Grokipedia, mais la dinosaurisation de Wiki. Une analyse que partage Alexander : “À mon avis, Grokipedia et Wikipedia sont déjà désuets. Grokipedia vient de sortir et n’impressionne personne. Les gens sont déjà en train de passer de Wikipedia à l’IA, ils n’utilisent même plus la recherche Google et Wikipedia est l’une des premières sources sur lesquelles l’IA cherche. La fête est finie.”

L’IA, un possible allié de Wikipedia ?

Aujourd’hui, Wikipedia reste une source essentielle d’information qui nourrit l’IA et l’entraîne. “Même si demain plus personne ne consultait les articles Wikipedia via une recherche google, ses articles seraient encore l’une des principales sources d’information de l’IA… évidemment pas d’une IA comme Grok, entraînée pour donner des informations qui plaisent à son créateur”, affirme le directeur de Wikimédia France.

“Les données Wikimédia (...) ont joué un rôle essentiel dans les progrès réalisés par l'IA au cours des dernières années. Le texte de Wikipedia est notamment essentiel au traitement du langage naturel”, souligne une étude de plusieurs chercheurs. Wikipedia façonne ce que les systèmes d'IA apprennent et ce que les chatbots disent. “Contrôlez ce que Wikipedia considère comme fiable, et vous contrôlez ce que les machines – puis les gens – apprennent sur le monde”, affirme Renée DiResta.

Prendre soin de l’Internet que nous voulons

“Pour moi, Wikipedia renoue avec la promesse initiale d’internet, celle d'œuvrer ensemble au bien commun”, confie Alexander. Wikipedia est en réalité l’acteur le plus connu de tout un écosystème numérique qui promeut depuis trente ans un Web différent de celui des GAFAs. Mais sommes-nous prêts à contribuer à faire émerger cet écosystème ? Nous donnons-nous les moyens de nous éduquer à détecter et à trier l’information qu’Internet peut nous offrir gratuitement ? Protégeons-nous les personnes qui la défendent ?

Alors que la donation de Wikipedia est de 1 euro par mois, l’encyclopédie aux 128 millions de visites par jour ne rassemble que 8 millions de donateurs par an dans le monde. À titre de comparaison, Youtube qui reçoit 122 millions de visites par jour, a environ 125 millions d’abonnés pour sa version payante (évitant les publicités) dans le monde en 2025.

Malgré cette réalité, l’encyclopédie n’est pas en danger financier, et Grokipedia ne semble pas une menace à sa santé. La création et la permanence d’un objet aussi original, encombrant et tenace que Wikipedia nous invite à nous interroger sur les utilisateurs que nous sommes, et sur la culture d’internet que nous voulons pour demain.

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