Chaussures circulaires : comment Scarpa tente de boucler la boucle

La Mojito Re-shoes de Scarpa : un modèle emblématique, mais qui prend davantage en compte les limites planétaires. - © Scarpa

Publié le par Florence Santrot

Une chaussure n’est pas un simple objet. C’est un mille-feuille industriel : “La chaussure, ce n’est pas comme le textile où c’est un bout de tissu. C’est un produit complexe parce qu’il y a plein de composants différents”, explique Emma Jupille, responsable marketing chez Plein Nord, distributeur français de Scarpa. Cuir, mousse, caoutchouc, textile, colles, renforts métalliques… une complexité qui explique pourquoi l’industrie de la chaussure recycle si peu.

Résultat : à l’échelle mondiale, la très grande majorité des chaussures terminent leur vie dans des décharges ou des incinérateurs. Un paradoxe pour un produit que l’on porte parfois pendant des années… mais qui reste presque impossible à recycler une fois usé.

Face à ce constat, Scarpa – marque italienne spécialisée dans les chaussures d’alpinisme, de randonnée, d’escalade ou de trail – a décidé d’expérimenter un autre modèle. L’idée : récupérer des chaussures usagées, séparer leurs composants et les réinjecter dans la fabrication de nouvelles paires. Ce projet, baptisé Re-Shoes, a été lancé en juillet 2023 avec le soutien du programme LIFE de l’Union européenne. Son ambition : prouver qu’une boucle circulaire est possible dans une industrie réputée irrécyclable.

Une collecte européenne pour récupérer les chaussures usagées

La première étape a été la plus simple… en apparence : récupérer les chaussures en fin de vie. Pendant deux ans, Scarpa a organisé une campagne de collecte à travers son réseau de distributeurs en Europe – notamment en Italie, en France, en Autriche et en Allemagne. Des cartons de récupération ont été installés dans les magasins volontaires pour récupérer les paires usées rapportées par les clients. Le service après-vente de la marque a également contribué à alimenter le projet en chaussures irréparables.

“Le but était de récolter suffisamment de matière première usagée pour pouvoir ensuite créer 15 000 paires nouvelles ”, précise Emma Jupille. Mission réussie. Ce volume a permis de constituer une première base pour créer une première salve de chaussures Re-shoes. L’objectif : transformer ces déchets en ressources pour produire une nouvelle version de l’un des modèles les plus emblématiques de la marque. La Mojito, chaussure lifestyle inspirée de l’escalade, est en effet l’un des best-sellers de Scarpa depuis près de vingt ans. C’est ce modèle qui a servi de terrain d’expérimentation pour la circularité.

Le véritable défi : démonter la chaussure

Collecter des chaussures usagées n’était pourtant que le début de l’aventure. Le vrai défi consistait à séparer les matériaux qui composent la chaussure. Une opération bien plus complexe qu’il n’y paraît. “Jusqu’à récemment, il n’existait en effet aucun procédé industriel capable de séparer efficacement le cuir, les textiles et les différentes couches de semelles”, pointe Emma Jupille.

Pour résoudre ce problème, Scarpa a collaboré avec l’université de Bologne. Ensemble, ils ont développé une technique basée sur un procédé chimique appelé hydrolyse sélective. Ce processus permet de décomposer le cuir et de le transformer en une nouvelle matière première.

Plus étonnant encore : la réaction chimique produit un liquide qui peut être réutilisé pour tanner du cuir neuf – une opération habituellement très gourmande en produits chimiques et en énergie. Une façon de réintroduire les matériaux récupérés directement dans la chaîne de production.

Une chaussure repensée pour être recyclable

Au-delà du recyclage, Scarpa a aussi choisi de revoir le design même de la Mojito. Car recycler une chaussure existante reste compliqué si elle n’a pas été pensée pour cela dès le départ. Les nouvelles Mojito Re-Shoes ont donc été conçues selon les principes du design for recycling. Elles sont déjà prêtes pour une autre vie.

Concrètement, plusieurs éléments ont été simplifiés ou supprimés. “Les œillets métalliques ont disparu, le nombre de matériaux utilisés a été réduit et certains assemblages ont été repensés pour faciliter la séparation des pièces. Bref, nous avons simplifié au maximum la chaussure pour les usages futurs”, souligne Emma Jupille.

D’autres et déjà, dans la première génération des Mojito Re-shoes, les lacets sont fabriqués à 100 % à partir de matériaux recyclés. La semelle intermédiaire contient jusqu’à 35 % de matériaux recyclés, provenant d’anciennes semelles extérieures. Et la nouvelle semelle extérieure, elle, est composée à 50 % de caoutchouc dévulcanisé, obtenu à partir de déchets industriels générés par les chaînes de production de Scarpa.

Chaussure noire Scarpa avec lacets blancs, semelle robuste et design sportif.
La version Re-shoes de la Scarpa a gardé les mêmes caractéristiques techniques qu'un modèle classique. © Scarpa

Une vieille chaussure peut en produire trois nouvelles

L’un des résultats les plus étonnants du projet concerne le rendement matière. Les composants récupérés sur une ancienne Mojito peuvent être réinjectés dans plusieurs nouvelles paires. “Pour une ancienne Mojito, on est capable d’en créer trois nouvelles”, détaille Emma Jupille. Attention toutefois : cela ne signifie pas qu’une chaussure usagée devient trois chaussures recyclées à 100 %.

En réalité, les matériaux récupérés sont redistribués dans plusieurs nouvelles paires, complétés par d’autres matériaux recyclés ou vierges. Mais cette logique permet déjà de réduire significativement la dépendance aux matières premières.

Selon les données communiquées par Scarpa, le projet vise à réduire de 52,4 % les émissions de gaz à effet de serre de la fabrication d’une nouvelle paire, de 65 % la consommation d’eau du processus, de 54,5 % la consommation d’énergie et de 50 % les produits chimiques utilisés

Pourquoi la chaussure est noire

Un détail intrigue immédiatement lorsqu’on découvre la Mojito Re-Shoes : elle n’existe qu’en noir alors que le modèle est connu pour être décliné dans de nombreuses couleurs. Ce choix est loin d’être esthétique. La couleur provient directement du procédé chimique utilisé pour traiter les matériaux recyclés.

“Le noir permet d’utiliser le liquide généré par l’hydrolyse. Si on voulait faire d’autres couleurs, il faudrait ajouter davantage de substances chimiques”, déclare Emma Jupille. Mais la marque travaille déjà sur d’autres coloris, mais en ayant en tête de ne pas augmenter l’empreinte environnementale du produit. Work in progress, comme on dit.

Une circularité encore expérimentale

Si 15 000 paires de Mojito Re-Shoes sont déjà produites à partir de la matière collectée, l’objectif du projet dépasse largement ce premier lot. Scarpa voit cette initiative comme une preuve de concept pour transformer l’industrie de la chaussure. “C’est la première fois qu’un système de régénération est créé directement au sein d’une chaîne de production”, affirme Emma Jupille.

La Mojito Re-Shoes n’est donc pas un produit ponctuel. Elle inaugure plutôt une nouvelle ligne qui pourrait, à terme, fonctionner en boucle : les chaussures collectées alimenteraient la production de nouvelles paires. “Dans l’idée, la chaîne pourrait s’auto-générer”, résume la responsable marketing.

Un défi pour toute l’industrie

Reste que la circularité dans la chaussure reste encore embryonnaire. L’industrie produit chaque année près de 24 milliards de paires, un volume colossal difficile à transformer. Les chaînes de production mondiales reposent encore largement sur des matériaux vierges – cuir, caoutchouc, plastiques – et sur des assemblages complexes difficiles à démonter.

Le projet Re-Shoes a l’avantage de montrer qu’une autre voie est possible. À condition de repenser les produits dès leur conception, d’organiser des filières de collecte et de développer de nouvelles technologies de recyclage. Autrement dit, de transformer en profondeur l’industrie.

Pour Scarpa, la Mojito Re-Shoes marque surtout le début d’un chantier beaucoup plus vaste : inventer une chaussure capable de renaître… plusieurs fois.

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