Shein en Pologne : un entrepôt géant pour contourner la régulation européenne

En faisant transiter en masse les commandes par ce hub logistique automatisé en Pologne, le chinois Shein va pouvoir s'affranchir des taxes contre les petits colis. - © Shein

Publié le par Florence Santrot

740 000 m². L’équivalent de 100 terrains de football. À Wrocław, dans le sud-ouest de la Pologne, le géant chinois Shein a créé l’un des plus grands hubs logistiques automatisés d’Europe. Robots de picking, lignes de tri automatisées, promesse d’efficacité… tout est pensé pour accélérer encore la machine et livrer au plus vite des Européens piqués d’achats compulsifs de vêtements. “Ce centre permettra de mieux servir nos clients en Europe avec des livraisons plus rapides et plus fiables”, assurait Leonard Lin, président EMEA de Shein, dans un communiqué officiel diffusé en décembre 2025.

Le récit est bien rodé : modernité, performance, emploi. L’entreprise promet jusqu’à 5 000 emplois créés dans la région et met en avant ses partenariats avec plus de 170 PME locales. L’entrepôt serait avant tout prévu pour stocker les produits Made in Europe et les retours. Mais à y regarder de plus près, ce site raconte autre chose. Une transformation silencieuse, presque invisible, du modèle Shein. C’est ce qu’est allé voir il y a quelques jours Yann Rivoallan, président de la Fédération Française du Prêt à Porter Féminin. Il s’en est ouvert dans un post Instagram dénonçant une nouvelle fois les pratiques de Shein.

Une taxe… déjà contournée

Car ce hub n’arrive pas par hasard. Il s’inscrit dans un moment précis : celui où l’Union européenne s’apprête à s’attaquer au cœur du modèle de l’ultra fast fashion. Depuis plusieurs mois, Bruxelles travaille en effet sur une réforme visant à taxer de 3 euros pour les commandes de moins de 150 euros à partir du 1er juillet 2026 (avec application au plus tard en novembre prochain). Des flux aujourd’hui largement exonérés. Bruxelles cherche donc à reprendre en main face à leur explosion.. En France, le débat a déjà eu lieu et une taxe de 2 euros par article ppour chaque petit colis (moins de 150 euros) est entrée en vigueur le 1er mars 2026.

Pour certains acteurs du secteur, l’enjeu est colossal. “Environ 5 milliards de petits colis provenant de Chine sont entrés en Europe en 2025, dont une grande partie de SHEIN”, écrit Yann Rivoallan sur Instagram. La taxe envisagée aurait pu bouleverser l’équation économique du géant chinois. Aurait pu. Car la réponse est déjà là, à Wrocław, dont le projet de hub a été initié dès 2022, avec des constructions progressives et une montée en puissance jusqu’à fin 2025. Depuis, l’entrepôt géant fonctionne à pleine capacité.

“En stockant ses produits sur le sol européen, SHEIN contourne la taxe : les colis ne partent plus de Chine. Ils partent de Pologne. Résultat : la taxe ne s’applique plus”, résume-t-il. Autrement dit, le modèle ne disparaît pas. Il change d’adresse. Ce que confirme le député européen (Renew Europe) d’origine belge Yvan Verougstraete : “Un tel montage permettrait d’éviter la taxe forfaitaire de 3 euros et de payer à la place des droits de douane bien plus faibles. Mais à quoi fallait-il s’attendre de la part d’entreprises qui ne cessent de violer nos règles sanitaires, sociales et environnementales depuis trop longtemps ?”, interroge-t-il. Il propose une solution : “Lorsqu’un produit est déjà vendu à un consommateur européen avant son entrée dans l’Union, il s’agit d’une vente à distance, point. Le déguiser en importation B2B, c’est-à-dire en prétextant un mouvement de stock, pour échapper aux règles européennes doit être considéré comme illégal.”

Une mutation plus large que Shein

Ce mouvement dépasse largement le cas Shein. Depuis plusieurs années, un autre géant de l’e-commerce chinois, Alibaba, a déjà amorcé cette bascule. Via sa branche logistique Cainiao, le groupe a installé des hubs en Europe, notamment à Liège, transformant l’aéroport belge en point d’entrée stratégique pour ses flux avec un entrepôt de 30 000 m². L’objectif est le même : importer en masse, stocker localement, puis redistribuer depuis l’intérieur du marché européen. Pour sa plus grosse journée de l’année, le 11 novembre (11/11), journée nationale de célébration de la consommation en Chine, Alibaba réalise d’énormes remises. Des soldes qui l’incitent à faire transiter par Liège jusqu’à 300 ULD en une seule journée. Les ULD sont l’équivalent, pour l’aviation, des conteneurs marins. Ils sont capables de transporter unitairement 2 à 3 tonnes de marchandises.

Plus récemment, un autre mastodonte chinois, Temu, suit une trajectoire comparable, notamment aux États-Unis, où la plateforme commence à tester des stocks locaux pour réduire à la fois les délais et limiter sa dépendance aux expéditions directes parfois taxées. Ce qui se joue aujourd’hui, c’est une transformation de l’e-commerce chinois dans son ensemble. Le modèle du colis expédié depuis l’autre bout du monde, fragmenté pour éviter les taxes, laisse progressivement place à une organisation hybride : production en Asie, distribution locale via des hubs géants dans le pays de distribution. Shein n’est donc pas un pionnier. Mais il en pousse la logique à une échelle inédite avec cet entrepôt XXL.

Rattraper Amazon, contourner Bruxelles

Derrière cette évolution, un modèle implicite s’impose : celui de Amazon. Stocker près du client, anticiper la demande, réduire les délais. Ce que les plateformes chinoises ne faisaient pas – ou très peu – il y a encore quelques années. Avec ses hubs européens, Shein se rapproche de ce standard. Mais avec une différence majeure : une chaîne de production toujours ultra-flexible, ultra-rapide, et massivement externalisée. Résultat : une capacité d’adaptation redoutable. Et si la régulation vise un modèle, les entreprises en changent avant même d’y être soumises.

Face à ce déploiement, les critiques se multiplient. Dans son post, Yann Rivoallan évoque “des pertes folles de TVA”, “des produits dangereux pour le consommateur” (ce que l’UFC Que Choisir a confirmé) et “la destruction de l’environnement et l’exploitation des ouvriers”. Il va plus loin : “Les prix si bas pour le consommateur ont un coût et ce coût, ce sont des ouvrières et des ouvriers qui le paient à l’autre bout du monde.” Et conclut : “SHEIN est une véritable bombe sociale et écologique.”

Une Europe déjà dépassée ?

Le plus frappant, dans cette séquence, tient peut-être à sa temporalité. La taxe européenne n’est pas encore pleinement en place. Les stratégies pour la contourner, elles, sont déjà opérationnelles. Le hub de Wrocław n’est pas une réponse. C’est une anticipation. Et sans doute un avant-goût de ce qui vient. “C’est donc un immense scandale qui est en train de se préparer en Pologne. Et qui risque de se généraliser : SHEIN va bâtir d’autres entrepôts géants”, alerte Yann Rivoallan. La question, désormais, n’est plus seulement celle de la régulation. Mais de sa capacité à suivre… sans arriver trop tard.

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