Il n’y a plus de ligne de front. Plus de déclaration de guerre. Plus même d’ennemi clairement identifiable. À la place, une impression diffuse : celle d’un système qui s’infiltre, qui contourne, qui agit sans jamais apparaître. Une guerre sans bruit, mais pas sans effets. Lors du Forum de Paris pour la Défense et la Stratégie, organisé fin mars par l'Académie de défense de l'École militaire, il a été question de ces nouvelles affrontements hybrides, qui ne disent pas leur nom.
Ce basculement repose sur un modèle ben connu de la Russie, de la Chine et d’autres dictatures de part le monde (Iran, Corée du Nord…). Un modèle qui, loin des doctrines classiques, “fusionne agences de renseignement, oligarques et réseaux criminels transnationaux pour atteindre des objectifs géopolitiques et contourner les contrôles financiers mondiaux”, explique Ruslan Stefanov, du programme économique au Center for the Study of Democracy.
Un brouillage organisé des frontières
Ce n’est pas une juxtaposition d’acteurs, ni même une coopération opportuniste. C’est une architecture. Une manière de penser la puissance autrement. Les services de sécurité ne sont plus cantonnés à la défense ou au renseignement : ils irriguent l’économie, les entreprises, les circuits financiers.
Ruslan Stefanov évoque un point de bascule en 2022 pour la Russie, concommitante avec l’nvasion en Ukraine. C’est à ce moment que ce type d’organisation a commencé à être plus finement analysé. “Ils utilisaient leurs services de sécurité pour contrôler tous les autres secteurs, tout en leur niant ces liens.” Autrement dit : tout est imbriqué, mais rien n’est officiellement assumé.
Le crime comme prolongement de la diplomatie
Dans ce nouvel échiquier, les réseaux criminels ne sont plus des parasites. Ils sont devenus des instruments. “Ces groupes criminels ne sont plus seulement des acteurs indépendants, souligne Ruslan Stefanov. Désormais, ils sont intégrés à la politique étrangère du Kremlin pour mener, par exemple, des actes de sabotage, pour contourner les sanctions internationales ou encore affaiblir la cohésion sociale de certains pays ou coalitions.”
Le basculement est majeur. Là où l’on cherchait autrefois à contenir le crime, certains États choisissent désormais de l’orchestrer. De l’exploiter. De le rendre opérant. Ces réseaux offrent des avantages décisifs en ayant une capacité d’action rapide et décentralisée. Ils ont l’avantage d’agir en sous-main, et donc de brouller les pistes sur qui pourrait avoir commandité les actions… tout en proposant une flexibilité totale, sans s’encombrer d’une quelconque morale.
En ayant recours à ces réseaux criminels, ces États ont la capacité decontourner les règles du jeu international, sans en assumer les conséquences directes. Une attaque peut être menée, puis niée. Un sabotage organisé, puis dilué dans l’incertitude. Dans cette logique, la frontière entre légalité et illégalité devient secondaire. Ce qui compte, c’est l’efficacité.
Une guerre fragmentée, incarnée par des “agents jetables”
Cette stratégie se matérialise dans une multitude d’actions minuscules, souvent invisibles à grande échelle. Des incendies criminels, des sabotages logistiques, des attaques ciblées. Rien de spectaculaire. Mais une accumulation qui fragilise les dmocraties ciblées. “Avec l’expulsion de nombreux diplomates russes d’Europe, ils sont devenus la dernière couche : des criminels recrutés et payés via Internet, des agents ‘jetables’ qui mettent le feu ou attaquent certaines personnes.” Le terme est brutal : jetables.
Ces individus ne sont ni soldats ni espions traditionnels. Ce sont des exécutants précaires, remplaçables, souvent recrutés à distance. Leur valeur réside précisément dans leur insignifiance : s’ils sont arrêtés, le système continue. La guerre se dissout alors dans le quotidien. Elle n’a plus besoin de chars ni de missiles. Elle circule à bas bruit, dans les interstices.
Si les architectes sont les services d'intelligence qui coordonnent ces activités, tout cela est rendu possible par la porosité des économies comme celles des pays de l’Union européenne. “Des réseaux oligarques sont intégrés dans les activités, qu’il s’agiise d’énergie de télécommunications, de financement, de logistique… La couche criminelle s’intègre dans cette infrastructure criminelle que les services d’intelligences peuvent acheter facilement et deviennent des partenaires silencieux.” Des mercenaires d’un nouveau genre.
Une infiltration silencieuse des sociétés occidentales
Le plus troublant n’est peut-être pas la sophistication de ces stratégies, mais leur capacité à s’ancrer dans nos propres structures. “Toutes ces compagnies, toutes ces pratiques irrégulières, ils sont à l’intérieur de nos organes politiques et militaires, y compris dans les sphères stratégiques. Ils sont dans nos propres sociétés.” L’infiltration ne se limite pas aux réseaux clandestins. Elle passe aussi par l’économie légale, par les investissements, par les dépendances énergétiques ou technologiques. Parfois même, par des acteurs qui n’ont aucune intention hostile, mais qui deviennent des relais involontaires.
Face à des organisations comme État islamique, l’Occident avait appris à identifier, surveiller, neutraliser. Mais ici, la donne change. “Avec l’ISIS, nous savions qui ils étaient et comment les éliminer. Mais avec la Russie, nous ne savons toujours pas où ils sont. Qui sont ces gens ?” L’ennemi n’est plus extérieur. Il est diffus, parfois invisible, souvent intégré.
L’argent, nerf discret de la guerre
Derrière ces opérations, un autre terrain se révèle décisif : celui des flux financiers. “Il y a des centaines de moyens pour faire un paiement de 1 million de dollars en une seconde, sans contrôles ni sanctions”, assure Viktor Pavlushchyk, dirigeant de la National Agency on Corruption Prevention en Ukraine. Cryptomonnaies, fintech, circuits offshore… Les outils se multiplient et complexifient les traçages. Les sanctions, longtemps perçues comme un levier puissant, deviennent de plus en plus poreuses. Pire : “L’évasion des sanctions n’est toujours pas criminalisée dans l’Union européenne”.
Un angle mort juridique, qui transforme chaque faille en opportunité. L’économie devient alors un champ de bataille à part entière – un espace où se jouent des rapports de force invisibles, mais structurants. “Je pense que c'est une question critique à l'avenir”, ajoute Viktor Pavlushchyk.
Le constat est sévère : les outils juridiques, institutionnels, même intellectuels, reposent encore sur une vision classique de la guerre. Une guerre d’États, de territoires, de fronts. Or, la réalité actuelle est tout autre. Elle mêle criminalité, économie, information, technologie÷ Elle traverse les frontières, les institutions, les catégories. “C’est un problème systémique dans lequel nous avons des organisations parasitaires qui évoluent autour de notre système et sont capables de le nourrir.” Autrement dit : ce n’est pas une série d’incidents. C’est un écosystème.
Penser la sécurité autrement
Face à ce constat, une idée revient avec insistance : changer de regard. “Nous devons réaliser que ce n’est plus un problème personnel. C’est un problème de sécurité. Nous devons traiter ces risques et nos systèmes logistiques comme un thème militaire”, affirme Ruslan Stefanov. Mais cela implique de décloisonner à la fois les services de renseignement, les forces de police, les institutions économiques et les acteurs privés.
Pour réussir à faire front contre ces organisations criminelles, bras armés d’États, cela nécessite de de penser en réseau face à des réseaux. De construire des réponses hybrides face à des menaces hybrides. Mais ce basculement est lent, complexe. Et parfois entravé par des inerties politiques ou juridiques.
Une guerre déjà là
Il serait tentant de voir dans ces analyses une projection, un risque futur. Mais tout indique que cette guerre est déjà en cours. Elle ne se déclare pas. Elle ne se voit pas toujours. Mais elle agit. Dans les infrastructures sabotées. Dans les flux financiers détournés. Dans les tensions sociales attisées. Dans les zones grises où plus personne ne sait vraiment qui agit, ni pour le compte de qui.
Et c’est peut-être là, au fond, le cœur du problème : nous continuons de chercher une guerre que nous connaissons, alors qu’elle a déjà changé de nature. Invisible, systémique, diffuse… et profondément politique.