8 milliards d’euros pour le bœuf et l’agneau. 14 millions pour les lentilles et les haricots. Le rapport est brutal : les viandes les plus émettrices ont reçu environ 580 fois plus d’aides européennes que les légumineuses en 2020. Le contraste est tout aussi frappant pour les produits laitiers, eux aussi très émetteurs : en 2020, ils ont capté 16 milliards d’euros de subventions de la PAC, contre seulement 29 millions pour les noix et les graines. Un écart d’environ 500 pour 1, alors même que ces aliments végétaux présentent une empreinte carbone bien plus faible et sont au cœur des régimes alimentaires recommandés pour réduire l’impact climatique.
Ces chiffres sont issus du rapport CAP at the Crossroads [la PAC à la croisée des chemins, NDLR] publié le 19 février 2026, par l’ONG Foodrise. Pour la première fois, l’organisation détaille la répartition des aides de la Politique agricole commune (PAC) par type d’aliment. Le verdict est sans appel : sur les 50,6 milliards d’euros de subventions versées en 2020, 39 milliards – soit 77 % – ont bénéficié aux produits d’origine animale. Trois fois plus que l’ensemble des aliments végétaux.
Une PAC structurellement orientée vers l’élevage
Ce déséquilibre ne tient pas seulement à des choix ponctuels. Il est inscrit dans l’architecture même de la PAC. Depuis des décennies, la majorité des aides sont distribuées à l’hectare. Or, l’élevage occupe une part écrasante des terres agricoles européennes. Environ 71 % des surfaces agricoles de l’UE sont liées à la production animale, que ce soit pour le pâturage ou pour la culture de fourrages et de céréales destinées au bétail. Près de 63 % des terres cultivées en Europe servent à nourrir des animaux.
Résultat : les flux financiers suivent mécaniquement ces surfaces. Selon l’analyse citée par Foodrise, la viande représente à elle seule 43 % des subventions de la PAC (dont 16 % pour le bœuf, 9 % pour le porc, 4 % pour la volaille et 7 % pour le lard et le suif). Les produits laitiers captent 32 % supplémentaires. Les œufs, encore 2 %. À l’inverse, les légumineuses – pourtant régulièrement mises en avant pour leurs bénéfices agronomiques et nutritionnels – restent marginales dans le système d’aides.
Un paradoxe climatique
Le problème n’est pas seulement budgétaire. Il est climatique. Les produits d’origine animale sont estimés responsables de 81 à 86 % des émissions de gaz à effet de serre liées à l’alimentation européenne. Pourtant, ils ne fournissent qu’environ 32 % des calories consommées dans l’Union et 64 % des protéines.
Le décalage est saisissant. À quantité de protéines équivalente, le bœuf peut générer entre 21 et 62 fois plus d’émissions que les légumineuses. Même les systèmes les plus performants restent largement plus émetteurs que les protéines végétales. En continuant à flécher l’essentiel des subventions vers l’élevage, l’Union européenne finance donc prioritairement les filières les plus intensives en carbone.
La Cour des comptes européenne l’a déjà souligné : malgré l’importance des dépenses climatiques revendiquées par la PAC, les émissions agricoles ne diminuent pas significativement. Pire, certains dispositifs, comme les aides couplées au nombre d’animaux, peuvent inciter au maintien des cheptels.
Une dépendance économique aux aides publiques
L’autre angle mort du débat est économique. Les filières animales sont devenues structurellement dépendantes des subventions. En 2020, les aides représentaient environ 96 % du revenu des producteurs de bœuf et d’agneau dans l’UE, 71 % pour les éleveurs laitiers, 54 % pour le porc, 50 % pour la volaille. Autrement dit, sans soutien public massif, une partie significative de la production actuelle serait fragilisée.
Cette dépendance enferme les exploitations dans un modèle à faible marge et forte intensité de capital. Elle rend politiquement explosive toute réforme, puisque toucher aux aides revient à toucher directement aux revenus.
Pour Foodrise, la question n’est pas d’abandonner les agriculteurs, mais de rediriger progressivement les financements vers des productions plus résilientes : fruits, légumes, légumineuses, noix, céréales destinées à l’alimentation humaine.
Santé publique et coûts cachés
Le débat dépasse le climat. Il touche aussi à la santé publique. L’Organisation mondiale de la santé classe les viandes transformées comme cancérogènes avérées et les viandes rouges comme probablement cancérogènes. Les régimes riches en produits animaux sont associés à des risques accrus de maladies cardiovasculaires, de diabète de type 2 et de certains cancers. Selon les estimations reprises dans le rapport, les maladies liées à l’alimentation associées à la consommation de produits animaux auraient coûté environ 452 milliards d’euros en 2022 dans l’UE.
À cela s’ajoutent les coûts environnementaux indirects : pollution de l’air liée à l’ammoniac issu des élevages, pollution de l’eau par les nitrates, dégradation des sols, perte de biodiversité. L’agriculture est responsable de plus de 90 % des émissions d’ammoniac en Europe, dont une large part provient du bétail.
Les subventions ne couvrent donc qu’une partie de la facture. Le reste est assumé collectivement, via les systèmes de santé et les coûts environnementaux.
Une transition alimentaire déjà amorcée
Le paradoxe est d’autant plus fort que les signaux de transition se multiplient. La commission EAT-Lancet, dans sa version actualisée de 2025, plaide pour des régimes majoritairement végétaux, compatibles avec les limites planétaires. La Banque mondiale recommande aux pays à hauts revenus de réorienter leurs subventions vers les cultures à faibles émissions. Le Groupe des conseillers scientifiques en chef de la Commission européenne appelle à aligner les aides agricoles avec les recommandations nutritionnelles.
Plusieurs pays ont déjà revu leurs lignes directrices alimentaires. Le Danemark recommande de limiter la viande à 350 grammes par semaine et d’augmenter fortement la consommation de légumineuses. L’Allemagne, l’Autriche, l’Espagne ou la Suisse convergent vers des recommandations similaires.
Sur le marché, le mouvement est également visible. Aux Pays-Bas, des enseignes représentant plus de 90 % du marché se sont engagées à porter à 60 % la part de protéines végétales dans leurs ventes d’ici 2030. Le marché européen des aliments végétaux pourrait croître de plus de 50 % d’ici 2030, atteignant plus de 80 milliards de dollars. Selon certaines analyses, les protéines alternatives pourraient générer plus de 400 000 emplois d’ici 2040 et ajouter plus de 100 milliards d’euros par an à l’économie européenne.
La PAC 2028-2034, moment décisif
La publication du rapport intervient à un moment stratégique. L’Union européenne prépare actuellement la prochaine programmation de la PAC pour 2028-2034. Foodrise appelle à un rééquilibrage profond : création d’un “Plant-Based Action Plan”, un plan d’action à base de plantes, pour structurer toute la chaîne des protéines végétales, mise en place d’un fonds de transition agroalimentaire pour accompagner les éleveurs, fin des financements européens dédiés à la promotion de la viande et des produits laitiers.
Car au-delà des aides directes, l’UE consacre aussi des fonds à des campagnes de promotion. Entre 2016 et 2020, plus de 250 millions d’euros ont été utilisés pour promouvoir exclusivement la viande et les produits laitiers. En 2023 encore, près de 75 millions d’euros ont soutenu la promotion de produits animaux.
Pour les défenseurs d’une réforme, la cohérence est en jeu : comment afficher des objectifs climatiques ambitieux tout en subventionnant massivement les filières les plus émettrices ?
Une bataille politique sous tension
La réforme ne sera pas simple. Les filières animales disposent d’un poids économique et politique important. Les syndicats agricoles alertent sur le risque d’importations accrues si la production européenne baisse. Dans un contexte de montée des droites radicales et de tensions sur le revenu agricole, la question alimentaire devient hautement inflammable.
Certains responsables politiques dénoncent une tentative de “dire aux Européens quoi manger”. Mais la PAC montre qu’en réalité, les pouvoirs publics orientent déjà l’offre – et donc indirectement la demande – via les subventions. La question n’est donc pas de savoir s’il faut intervenir, mais comment et au bénéfice de quels objectifs.
En 2020, près d’un quart du budget total de l’Union européenne a indirectement soutenu la production animale via la PAC. À l’heure de la neutralité carbone, de la crise de la biodiversité et de la pression sur les finances publiques, le choix de l’allocation des fonds devient un acte politique majeur.
La PAC est bien à la croisée des chemins. Continuer à financer massivement le modèle actuel, ou accompagner une mutation déjà amorcée vers des régimes plus végétaux et des systèmes agricoles plus résilients. Le débat ne fait que commencer.