Pendant longtemps, la question semblait simple : les réseaux sociaux favorisent-ils la désinformation politique ? Une nouvelle étude européenne apporte une réponse plus nuancée – et peut-être plus inquiétante. Le problème ne serait pas seulement la fausse information, mais la manière dont les algorithmes façonnent le débat public, souvent sans que les utilisateurs en aient conscience.
Commandée par le fonds d’innovation finlandais Sitra et réalisée par le Behavioural Insights Team et Bondata, l’enquête, dévoilée courant février 2026, analyse ce que voient réellement les jeunes Européens sur Instagram, TikTok et X (ex Twitter). Pour cela, les chercheurs ont utilisé 24 comptes fictifs d’utilisateurs âgés de 18 à 24 ans en France, en Finlande et en Roumanie, afin de reproduire différents comportements de navigation. Le résultat est frappant : les contenus politiques de droite dominent largement les recommandations des plateformes. Une donnée à prendre en compte à l’approche des Municipales 2026 et à un an de l’élection présidentielle.
Des flux politiques dominés par la droite
Dans l’ensemble des publications politiques analysées, 58 % étaient classées à droite, contre 26 % à gauche et 16 % au centre. En outre, ce déséquilibre ne disparaît pas lorsque les utilisateurs expriment une préférence politique claire. Dans les tests, certains comptes fictifs ont été programmés pour s’intéresser exclusivement à des contenus de gauche. Malgré cela, les flux continuaient à afficher davantage de publications de droite que de gauche.
Autrement dit, les signaux envoyés par l’utilisateur – suivre des partis de gauche, regarder des vidéos progressistes – ne suffisent pas toujours à influencer les recommandations. Pour les chercheurs, cette situation pose une question centrale : les algorithmes favorisent-ils certains contenus, ou reflètent-ils simplement ce qui circule le plus sur les plateformes ?
En Finlande, le phénomène apparaît même encore plus marqué : près des deux tiers du contenu politique observé dans les flux était orienté à droite. Les résultats sont similaires en France, même si le déséquilibre y est légèrement moins prononcé. Enfin, en Roumanie, l’étude a constaté une domination du centre (contenus gouvernementaux).
En France, un paysage un peu plus équilibré… mais toujours polarisé
Des trois pays étudiés, l’Hexagone apparaît comme l’un des cas les plus équilibrés, avec une distribution plus variée entre contenus de droite et de gauche. Mais les différences restent importantes selon les plateformes. TikTok et Instagram présentaient plus souvent des publications orientées à droite. Sur X, l’étude a retrouvé une plus importante présence de contenus de gauche à titre de comparaison.
Cette diversité de situations montre que chaque plateforme possède sa propre dynamique algorithmique. Un autre élément ressort clairement : les flux politiques sont rarement pluralistes. Dans de nombreuses sessions de navigation, un seul type de position idéologique domine, même lorsque l’utilisateur n’a pas encore montré d’intérêt politique particulier.
Pour Kristo Lehtonen, directeur des programmes internationaux de Sitra, ces observations confirment que les réseaux sociaux jouent aujourd’hui un rôle structurant dans la formation de l’opinion publique : “Les plateformes ne sont pas des intermédiaires neutres de l’information. Elles orientent le débat public, les comportements et les émotions à travers leurs algorithmes.”
Des algorithmes imprévisibles
L’une des conclusions les plus troublantes de l’étude concerne la difficulté à comprendre comment fonctionnent les algorithmes de recommandation. Les chercheurs ont observé que les flux pouvaient changer brusquement, sans raison apparente. Dans certains cas, un compte fictif ne voyait presque aucun contenu politique pendant plusieurs sessions, avant d’être soudainement exposé à une avalanche de publications idéologiques.
Ces changements ne semblaient pas directement liés aux actions des utilisateurs. En clair : les plateformes peuvent orienter l’exposition politique sans que les utilisateurs puissent réellement comprendre pourquoi… et sans qu’on en connaisse les motivations réelles.
Pour Kristo Lehtonen, cette situation doit être prise au sérieux : “Les réseaux sociaux sont devenus une infrastructure critique pour nos sociétés. Les jeunes obtiennent aujourd’hui la majorité de leurs informations sur ces plateformes. S’il existe des biais dans ces systèmes, c’est un véritable problème démocratique.”
Le vrai problème : des opinions extrêmes, pas forcément des fake news
Contrairement à une idée répandue, les chercheurs n’ont pas trouvé une avalanche de désinformation. Parmi les 1 719 publications politiques analysées, seulement environ 3 % contenaient de fausses informations avérées. La majorité des contenus – 67 % – étaient en réalité des opinions ou des commentaires politiques, souvent impossibles à vérifier.
Beaucoup exprimaient des positions très radicales, sans franchir la limite des règles de modération. Autrement dit, les plateformes n’hébergent pas forcément plus de fake news qu’avant. Mais elles diffusent massivement des contenus émotionnels, provocateurs ou polarisants, qui attirent l’attention et génèrent de l’engagement.
Selon les auteurs de l’étude, cette dynamique s’explique largement par le modèle économique des plateformes. Les algorithmes sont conçus pour maximiser le temps passé en ligne, et donc les revenus publicitaires. Or les contenus qui suscitent le plus d’engagement sont souvent les plus provocateurs ou les plus indignés.
“Les plateformes privilégient les contenus provocateurs et humiliants parce qu’ils suscitent des réactions fortes, explique Kristo Lehtonen. Petit à petit, les utilisateurs eux-mêmes apprennent à communiquer de cette manière, et ce style de discussion se généralise.”
Les jeunes passent plus de six heures par jour sur les réseaux
Le poids de ces algorithmes est d’autant plus important que les jeunes y passent énormément de temps. Selon l’enquête pour Sitra, les 18-24 ans utilisent les réseaux sociaux en moyenne plus de six heures par jour en France (6,2 heures précisément), un niveau l’égèrement plus élevé que celui observé en Finlande (5,3 heures) et en Roumanie (6,1 heures).
Et les effets émotionnels ne sont pas neutres : près de la moitié des jeunes interrogés disent ressentir de la colère, de la peur ou de la tristesse face aux discussions politiques en ligne. Plus d’un tiers affirment également être régulièrement confrontés à des contenus problématiques, comme des discours haineux, des théories complotistes ou des informations trompeuses. Dans ce contexte, les discussions politiques en ligne sont de plus en plus perçues comme conflictuelles ou anxiogènes. Pour de nombreux jeunes, elles suscitent davantage de frustration et de colère que de participation démocratique.
Le graphique ci-dessus affiche le temps moyen passé par les adolescents de 18 à 24 ans en France.
Les deepfakes politiques commencent à apparaître
L’étude identifie aussi une tendance émergente : l’arrivée de contenus politiques générés par intelligence artificielle. Environ 5 % des publications analysées étaient clairement produites par IA, sous forme de deepfakes de responsables politiques ou de vidéos satiriques mettant en scène des personnages fictifs.
Certains utilisaient des avatars animaux ou des personnages humoristiques pour diffuser des messages politiques agressifs ou moqueurs. Les chercheurs citent par exemple des vidéos générées par IA dans lesquelles des gorilles racontent des blagues racistes ou misogynes, ou encore des mèmes évoquant implicitement des symboles nazis. Ces contenus ne violent pas forcément les règles des plateformes, mais ils contribuent à normaliser des discours extrêmes ou hostiles.
La lente dégradation des réseaux sociaux
Pour les auteurs de l’étude, ces résultats illustrent un phénomène de plus en plus discuté dans le monde numérique : la “dégradation” progressive des plateformes, parfois appelée “enshittification” (merdification en français). Au fil du temps, les réseaux sociaux ne seraient plus optimisés pour l’information ou la discussion, mais pour maximiser l’engagement et la monétisation. Résultat : les contenus les plus visibles sont souvent ceux qui provoquent le plus d’émotions – indignation, colère, peur. Et dans ce contexte, la question centrale n’est plus seulement celle de la désinformation.
Elle devient celle-ci : comment préserver un espace public démocratique lorsque les plateformes privées contrôlent les règles du débat ? L’enjeu est désormais pleinement politique. L’Union européenne tente déjà d’encadrer ces dynamiques avec le Digital Services Act, qui impose aux grandes plateformes d’évaluer les risques systémiques que leurs algorithmes peuvent faire peser sur la société. Mais pour de nombreux chercheurs, le défi reste immense : les réseaux sociaux sont devenus l’un des principaux lieux de formation de l’opinion publique, en particulier chez les plus jeunes.