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La beauté de l’Islande, résultat du réchauffement climatique

Dans “Du temps et de l’eau”, cet écrivain islandais explore son pays, son histoire familiale et la recherche scientifique, pour raconter le changement climatique et nous pousser à le combattre. Sa raison d’espérer face à un tel péril ? La beauté lunaire de sa terre natale, l’Islande.

Le 20/08/2021 par Julien Millanvoye
auteur Islande
Andri Snær Magnason. (Crédit : Anna Maggý Grímsdóttir)
Andri Snær Magnason. (Crédit : Anna Maggý Grímsdóttir)

En aout 2019 s’est tenue en Islande une drôle de cérémonie funéraire : celle d’un glacier, l’Okjökull. L’un des premiers à mourir du réchauffement climatique. À l’endroit où il s’élevait, une plaque commémorative affiche désormais une “Lettre au futur”, pour “témoigner que nous savons ce qui se passe et ce qu’il faut faire pour l’arrêter. Vous seuls saurez si nous y sommes arrivés.”

livre Islande
“Du temps et de l’eau. Requiem pour un glacier”, par Andri Snær Magnason (traduit de l’islandais par Catherine Mercy), éd. Alisio, 368 pages, 22 euros.

Dans Du temps et de l’eau. Requiem pour un glacier (ed. Alisio, janvier 2021), Andri Snær Magnason, 47 ans, ne se contente pas de lui rendre hommage. Il livre aussi une course effrénée à travers le temps, l’histoire littéraire, les mythologies scandinave et indienne, et les données de la recherche pour raconter ce qui meurt aujourd’hui et ce qui vivra, peut-être, demain. C’est un texte magnifique et remarquablement traduit, qui saisit son lecteur d’effroi, mais ne peut que renforcer sa détermination.

Nous avons demandé à son auteur comment il vivait les efforts et les succès considérables de son pays dans cette lutte pour empêcher le pire ainsi que ses échecs et ses paradoxes. Voici sa réponse.

Cet article a initialement été publié dans WE DEMAIN n°33, paru en février 2021, toujours disponible sur notre boutique en ligne.

Relation avec les glaciers

“En Islande, nous avons avec les glaciers une relation qui me fait penser à celle que nous pourrions avoir avec un grand prédateur : un lion, un requin. Ces créatures nous émerveillent, mais il ne faut pas jouer avec. La nature peut être douce et joyeuse. Eux n’entrent pas dans cette catégorie. Voir un glacier mourir, c’est comme voir s’éteindre un éléphant. Quand s’abat au sol cette bête si puissante, si majestueuse et pourtant mortelle, cela fend le cœur d’une manière indicible.

Toutefois, même si des quantités considérables d’espèces animales vont disparaitre, même si nous allons perdre tout ce qui fait la force et la grâce de la Terre, tout ce qui la rend si spéciale, je ne crois pas au déclin linéaire et inéluctable de la vie sur notre planète. L’humanité ne s’évanouira pas. Pas de cela, du moins. Elle a su vivre dans le Sahara comme au Groenland. Elle a su s’adapter à tout, même aux changements les plus extrêmes. C’est notre histoire. Ce qui fait ce que nous sommes. Ce qui nous constitue.

Il y aura certes du chaos : quand mourra le glacier de Siachen, situé entre l’Inde, la Chine et le Pakistan, c’est un milliard d’humains qui seront privés d’accès à l’eau potable. Voilà le genre de perspectives qui m’inquiètent.

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Les conséquences du réchauffement climatique en Islande

Mais il existe aussi l’utopie : les premières conséquences du changement climatique, c’est plus de chaleur et plus de lumière. Ce sont des ressources que nous avons longtemps négligées, car le pétrole était facilement disponible et très efficace, mais elles sont et resteront abondantes. Nous pourrons les utiliser pour rafraichir les villes, pour en construire de nouvelles, pour faire pousser des légumes et de la nourriture. Nous pourrons, peut-être, utiliser les contraintes mêmes du changement climatique et les retourner à notre avantage.

En fait, c’est précisément ainsi qu’en Islande nous avons adopté la géothermie, dès les années 1930. Ce n’était alors pas pour éviter un changement climatique dont on ignorait tout. C’était simplement parce que c’était une ressource inépuisable et à notre portée. Or, s’il y a quelque chose dont on ne manquera pas dans les siècles et les millénaires qui viennent, c’est bien de soleil.

Certes, mon pays est aussi l’un des plus grands producteurs de déchets, et son empreinte carbone par habitant l’une des pires au monde. C’est d’ailleurs pourquoi j’aime écrire à son sujet. Parce que ce sont les nuances qui sont intéressantes. Les paradoxes. Comment je gère ce paradoxe au quotidien ? À l’aide du déni et du sarcasme. Mais j’adore mon pays. Malgré les destructions environnementales nombreuses qui l’affligent, et qui ont commencé dès le siècle dernier à une échelle jamais vue auparavant, c’est encore une terre de beauté.

Des paysages pas si naturels

Notons cependant que tous les paysages les plus sublimes en Islande sont, en réalité, des sites de cataclysmes absolument épouvantables. Ces paysages verts magnifiques, que l’on retrouve dans bien des clips musicaux, les Lakagígar, se trouvent sur un champ de lave qui a tué un tiers de la population islandaise, et peut-être causé la Révolution française, tant ses cendres ont obscurci l’atmosphère, refroidi le climat et mené aux récoltes catastrophiques des années 1780. 

Ce que nous trouvons si beau aujourd’hui résulte bien souvent de dommages écologiques gravissimes : ces paysages de sables noirs, que nous considérons comme typiquement islandais, sont dus à l’érosion causée par plus d’un millénaire d’élevage du mouton.

Certaines montagnes en Islande sont plus jeunes que moi. Il existe un champ de lave, grand comme Manhattan, qui n’est âgé que de cinq ans… No us avons même organisé une compétition locale pour lui trouver un nom, le Holuhraun, parce qu’il fallait bien nommer ce nouvel endroit apparu si brutalement. Chez nous, les catastrophes et les bouleversements majeurs de l’environnement, du paysage lui-même, sont du domaine du normal. La mort définitive d’un glacier tout entier, en l’espace d’une vie d’homme, cela, ce n’est pas normal. C’est un signal d’alerte, qui devrait avoir une influence majeure sur nos modes de vie et sur la façon dont nous voyons le monde.

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Falaise aux oiseaux

Nous avons une expression, « falaise aux oiseaux », pour désigner quelque chose de très bruyant. C’est celle que j’ai employée, après mon premier séjour à New York, pour décrire à mes amis cette ville toujours en mouvement et toujours bruyante. Quand nous nous tenons au bord d’une de ces falaises, le Látrabjarg, la cacophonie est absolument insupportable. Imaginez un million d’oiseaux qui crient tous ensemble – pas des oiseaux qui chantent, mais qui crient. Et pourtant, si l’une de ces falaises devait devenir silencieuse, ce serait effroyablement triste.

Les paysages, eux, resteront toujours aussi merveilleux dans dix mille ans. Ça ne fait pas l’ombre d’un doute. Même si nous perdons les glaciers, ce sera triste, mais ce sera pour faire place à autre chose. Il y aura des gens qui auront grandi avec ce nouveau paysage, qui le trouveront sublime et qui l’aimeront. Je ne m’inquiète pas pour l’Islande. Je m’inquiète pour l’océan.

“Notre époque n’est pas normal”

Nous avons pris l’habitude de nous moquer des conférences sur le climat. « Oh, regardez tous ces dirigeants qui font des heures de jet privé pour discuter de l’état de la planète… » Mais ce n’est pas comme cela qu’il faut poser la question. Il faut se demander : quand a eu lieu la première conférence mondiale sur le climat, dans l’histoire humaine ? Est-ce que Napoléon se posait ces questions ? Ou Gengis Khan, ou Ramsès II, ou Jules César ? Ces personnages historiques croyaient-ils possible d’élever de plusieurs mètres le niveau de la mer ? De faire fondre des glaciers ? Si oui, alors ils étaient fous.

Poser ainsi les choses nous rappelle que notre époque n’est pas normale. Autrefois, on pouvait se contenter d’attendre. Attendre qu’un tyran meure, qu’une idéologie périclite, qu’une religion cesse ses guerres… Désormais, ce n’est plus possible. Nous faisons face à la possibilité d’un changement permanent des océans, des glaciers, de tout l’équilibre naturel de la Terre. Nous ne pouvons pas attendre que les consommateurs se mettent à choisir les bons produits. Nous avons besoin que les changements viennent des lois, des pouvoirs, des systèmes. Jamais les dirigeants du monde n’ont discuté ensemble de l’augmentation du niveau de la mer que nous pouvions nous permettre : « Alors, va-t-on l’élever d’un mètre ? De deux ? Plus ? » Nous devons prendre conscience que cet enjeu n’a aucun précédent et que nos modes d’organisation, même les plus récents, ne répondent pas à cet état d’urgence.

Incroyable espoir

C’est pour cette raison je fais des références à la mythologie dans mon livre. Parce que la mythologie, c’est une façon de comprendre ce qui est fondamental. Les déluges, la création… Et encore, regardez Moïse : séparer la mer Rouge, c’est quelque chose… mais rien de comparable avec le fait d’élever le niveau des océans de deux mètres partout sur le globe. En appeler aux grands récits pour penser notre époque n’est pas une exagération. C’est le sérieux qu’elle demande. Parce que nous vivons des temps mythologiques.

Ainsi, près de Reykjavik, nous avons appris à transformer le dioxyde de carbone en pierre. Ce projet baptisé CarbFix permet, par l’ajout d’une eau à très faible pH, de créer une réaction chimique qui métamorphose ce gaz à effet de serre en calcium et magnésium. Cela rend possible son stockage sous le basalte qui constitue une si grande part de notre petite ile. Nous pouvons changer la pollution en substrat rocheux. C’est un incroyable espoir, même si, pour résoudre notre problème de réchauffement global, il devrait être employé sur une échelle un million de fois plus grande. Mais il faut bien commencer quelque part”. 

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