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La voix de la sobriété : et si on respectait enfin les limites de la planète ?

Et si on acceptait enfin qu’il ne peut pas y avoir de croissance infinie ? Et que la voie de sobriété est sans doute la seule solution. Mansoor Khan a conceptualisé cette idée dans un livre best-seller aujourd’hui traduit en français.

Le 05/05/2022 par Florence Santrot
Mansoor Khan
Mansoor Khan est l'auteur d'un best-seller qui dénonce la croissance perpétuelle et suggère une plus grande sobriété au niveau mondial. Photo : DR.
Mansoor Khan est l'auteur d'un best-seller qui dénonce la croissance perpétuelle et suggère une plus grande sobriété au niveau mondial. Photo : DR.

Pour Mansoor Khan, il existe une troisième voie. Entre la croissance perpétuelle et la décroissance, il existe une troisième courbe possible, située entre les deux, et que l’on pourrait nommer la “voie de la sobriété”. Diplômé de l’Institut indien de technologie de Mumbai (Inde), de l’université de Cornell et du MIT (États-Unis), ancien cinéaste et fermier, Mansoor Khan est l’auteur d’un best-seller international qui s’intitule The Third Curve: The End of Growth as we know it, publié pour la première fois en 2013. Un ouvrage mondialement connu qui vient enfin d’être traduit en français et en librairie à partir de ce jeudi 5 mai 2022.

"La voie de la sobriété", Mansoor Khan, 248 pages, Éditions Écosociété, 18 euros.
Mansoor Khan, 18€.

Dire que Mansoor Khan a eu une vie de contrastes est un euphémisme. Entre des études poussées dans de prestigieuses universités, une carrière florissante à Bollywood puis la fondation d’une ferme biologique en auto-suffisance dans la région montagneuse des Nilgiri, dans le sud de l’Inde, voilà un parcours pour le moins varié. Écologiste et économiste, il a pris le temps d’analyser et de conceptualiser ce qu’on pourrait appeler “la fin de la croissance“. Sa réflexion remet en question le sacro-saint paradigme de l’économie moderne, à savoir la croissance perpétuelle.

La fin d’une croissance perpétuelle

Pour expliquer son nouveau paradigme de la troisième courbe, cette voie de la sobriété, Mansoor Khan établit un parallèle avec le corps humain. Pour réfuter cette idée de la croissance perpétuelle, il compare l’économie aux performances d’un coureur coaché par un entraîneur qui aurait mis au point un modèle mathématique. Il part de l’idée qu’il est possible d’améliorer ses performances de 7 % chaque semaine. Entre 10 km/h et 10,7 km/h, la barre ne paraît pas bien haute. Mais, semaine après semaine, cette “légère” progression de 7 % devient de plus en plus compliquée. Et l’objectif de courir à la vitesse du son en 18 mois en accélérant sa vitesse de course de manière incrémentale restera à tout jamais une utopie. Assez vite, votre corps va s’épuiser et, au lieu de progresser, vos performances vont aller en sens inverse et diminuer, en raison de la fatigue accumulée, du stress, etc.

Selon Mansoor Khan, c’est la même chose pour l’économie. Elle aussi a ses limites. La Terre “ne doit pas être considérée comme un entrepôt de ressources que nous pouvons piller et éliminer, explique-t-il. Combien de temps pouvons-nous faire durer ce saccage qui dépasse la capacité des écosystèmes terrestres ?”

“Nous avons dépassé la limite au-delà de laquelle la Terre peut produire des ressources de qualité, comme avant.”

Mansoor Khan

Le miroir aux alouettes des énergies alternatives

Mansoor Khan pointe d’abord du doigt les fausses solutions qui permettraient de poursuivre cette croissance perpétuelle en polluant moins la planète. Il qualifie ces énergies alternatives de “faux espoir”. Quand il y a des embouteillages sur une route, la solution n’est pas d’ajouter de nouvelles voies mais de faire en sorte que moins de personnes utilisent leur voiture. Il pointe du doigt les recherches pour trouver davantage de pétrole ou de nouvelles sources d’énergies fossiles, l’augmentation de l’efficacité énergétique, les innovations technologiques ou encore l’ingéniosité humaine, etc.

“Il faut essayer d’aller vers une courbe qui respecte les limites de la nature, le comportement de l’univers, explique Mansoor Khan. C’est cette courbe qui est durable et souhaitable, car elle propose un modèle d’utilisation des ressources qui respecte intrinsèquement ce qui était naturellement à disposition avant que nous nous attelions au pillage et à la destruction à sens unique de l’énergie stockée.”

La voie de la sobriété, seule solution qui s’offre à nous

Selon l’auteur, il faut rechercher la stabilité et non la croissance. Il faut “penser petit et local au lieu de penser grand et mondial”. “Partager et coopérer plutôt que de se livrer une concurrence incessante”. Et “promouvoir la résilience au lieu de l’efficacité, qui a pour seule finalité d’augmenter une productivité compulsive”.

“Ce que j’appelle la troisième courbe n’est rien d’autre que la quantité d’énergie dont dispose la Terre.”

Mansoor Khan

Puisque la société industrielle moderne a perdu sa résilience face aux chocs énergétiques, que la biodiversité s’effondre et que nous faisons face à un changement climatique de plus en plus brutal, il convient de réagir dès à présent. Comme le suggère le GIEC, c’est maintenant ou jamais. “Si nous prévoyons et agissons assez tôt, et si nous utilisons la créativité et la coopération pour libérer le génie au sein de nos communautés locales, nous pouvons construire un avenir beaucoup plus épanouissant, enrichissant et paisible que la vie que nous menons aujourd’hui, en créant un lien encore plus fort avec la Terre”, assure Mansoor Khan.

Cuba cité en exemple dans cette voie de la sobriété

Et de prendre en exemple Cuba comme modèle d’inspiration pour trouver cette troisième voie. Suite à l’effondrement de l’Union soviétique, l’économie cubaine a plongé en raison de la chute brutale des importations de pétrole (-75 %) et des denrées alimentaires (-80 %). Conséquence : l’effondrement des services de transport, l’instauration du rationnement de pétrole et d’aliments.

En moyenne, en quatre ans, les Cubains ont perdu 10 kilos. La monnaie cubaine a perdu la quasi totalité de sa valeur. Mais le pays a survécu face à l’adversité. “Le pays a survécu. La résilience des communautés cubaines en est sortie renforcée”, note l’auteur. Le pays a développé un système local qui ressemble beaucoup à celui imaginé par Mansoor Khan pour aller vers la voie de la sobriété. Plutôt que de chercher de nouvelles sources d’énergie, les Cubains ont complètement modifié leur façon de voir l’économie et opté pour une approche communautaire.

Par exemple, l’agriculture industrielle est devenue une agriculture biologique en circuit court pour approvisionner des marchés alimentaires locaux. Au lieu de 21 000 tonnes de pesticides consommés en 1980, seulement 1 000 tonnes ont été utilisés sur l’ensemble de l’année 2005. 80 % de la production alimentaire cubaine est ainsi devenue biologique. A la clé, des sols de meilleure qualité et une meilleure santé générale. Même chose pour l’abandon forcé des transports en commun (faute de carburant) et l’adoption rapide du vélo, là aussi source de bonne santé via une activité physique quotidienne.

Food for thought, comme on dit en anglais. De quoi donner à réfléchir.

“La voie de la sobriété”, Mansoor Khan, 248 pages, Éditions Écosociété, 18 euros.

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