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Maja Gobeli : “L’indépendance financière de Greenpeace est son bien le plus précieux”

Employée de Greenpeace Suisse, Maja Gobeli est en charge du financement de l’ONG mais aussi des question de diversité et d’inclusion. Rencontre.

Maja Gobeli
À 26 ans, cette jeune Suissesse a fait de sa passion pour les questions environnementales son métier : elle travaille pour Greenpeace. Crédit : DR.
À 26 ans, cette jeune Suissesse a fait de sa passion pour les questions environnementales son métier : elle travaille pour Greenpeace. Crédit : DR.

Maja Gobeli, 26 ans, a fait des études en communication, journalisme, développement web et design. Mais si elle a rejoint la très célèbre organisation Greenpeace à Zurich, c’est avant tout car elle souhaitait s’engager pour les enjeux environnementaux. Elle est en charge de la levée de fonds pour l’ONG, et supervise les questions de diversité et d’inclusion. Elle nous raconte l’histoire fascinante de Greenpeace, les nombreuses batailles menées en Suisse, ainsi que sa vision du problème climatique.

Changearth Project est une série de portraits de jeunes engagés pour la transition écologique, partout en Europe. Co-créé par deux étudiantes, Astrid et Carla, ce projet vise à mettre en lumière ces jeunes qui se mobilisent en faveur du climat et de la biodiversité, et à inspirer les autres à faire de même. Tout au long de l’été, WE DEMAIN va publier une fois par semaine l’un de ces portraits engagés.

Une sensibilité à l’environnement développée dés le plus jeune âge

Maja Gobeli a grandi dans une ferme dans les Alpes, qui produit de la viande et du lait bio. Ses parents étaient déjà très engagés pour l’environnement. À 12 ou 13 ans, elle lisait des magazines pour adolescents qui mentionnaient les problèmes environnementaux et se rappelle de la chanson “Wake Up America” de Miley Cyrus. Au même moment, Greenpeace a lancé une campagne intitulée “Save the arctic”. Une opération pour alerter sur une plateforme de forage de puits de pétrole en Russie. “Tous les activistes ont été arrêtés et, l’un d’entre eux étant suisse, cela a beaucoup attiré l’attention des médias nationaux. C’est la première fois que j’ai entendu parler de Greenpeace.

Elle a par la suite laissé ces sujets de côté durant quelques années. Puis, en 2016, elle s’est intéressée à une action aux Etats-Unis. Des populations indigènes protestaient contre la construction de pipelines sur leurs terres. “Je crois que j’ai entendu parler des manifestations sur Internet et cela a vraiment attiré mon attention. Au fur et à mesure du temps, j’ai commencé à être frustrée qu’il n’y ait pas de vraie couverture médiatique de cet événement en Suisse. Les banques suisses étaient impliquées en tant qu’investisseurs. Donc l’antenne nationale de Greenpeace a décidé d’agir d’une manière spectaculaire, en ciblant l’assemblée générale annuelle d’une des banques.” Maja a ensuite choisi d’étudier cet évènement dans le cadre de sa thèse de bachelor, sur l’image de soi et l’image publique des actions environnementales directes. “Cela m’a ramenée à ce qui était aussi important pour moi à l’âge de 13 ans, les questions environnementales.

Greenpeace, du mouvement de rébellion…

Greenpeace est une ONG environnementale qui a été fondée en 1971. Le mouvement a démarré par une action d’activistes à Vancouver. Ils s’opposaient aux tests de bombe atomique à Amchitka en Alaska. Ils sont partis à bord d’un bateau de pêche, sachant qu’en cas de présence humaine, la bombe ne pourrait être déclenchée.

Alors en pleine période hippie, ils terminaient leurs réunions par le mot “Peace”. Un jour, quelqu’un souligna “Actually it should be a green peace” (“en fait, cela devrait-être une paix écologique”). C’est ce qui donna son nom à l’organisation. Petit à petit, le mouvement a été rejoint par des personnes partout dans le monde, donnant naissance aux différentes antennes nationales. Ces dernières ont ensuite été structurées pour créer l’ONG que nous connaissons aujourd’hui. Présente dans 55 pays, via des bureaux nationaux et régionaux, et mobilisant salariés, donateurs et bénévoles, Greenpeace rassemble aujourd’hui plus de 3 millions d’adhérents (dont 230 000 en France fin 2020).

… à l’organisation internationale

Aujourd’hui, Greenpeace organise principalement des campagnes médiatiques, notamment à travers des actions directes et non violentes. “Mais avant cela, nous effectuons un grand travail de recherche sur le sujet. Puis nous engageons un dialogue au niveau des entreprises et au niveau politique avec les responsables du problème.” décrit Maja. Si cela ne fonctionne pas, l’organisation s’appuie sur la pression publique. Elle peut par exemple lancer des actions qui attirent l’attention des médias.

Parmi les grands succès, le moratoire sur la chasse commerciale à la baleine à la fin des années 1980. Celui-ci est largement attribué à l’une des premières campagnes de Greenpeace. Plus récemment, la poursuite en justice de Shell aux Pays-Bas par l’ONG a également fait parler de cette dernière. L’action a permis de contraindre le géant pétrolier à s’engager à diminuer de 45 % ses émissions de CO2 d’ici 2030, par rapport au niveau de 2019.

Lever des fonds pour préserver l’indépendance de Greenpeace

Le travail de Maja consiste à lever les fonds nécessaires au bon fonctionnement de Greenpeace. En effet, il faut financer les bureaux, les salaires, les déplacements… Mais aussi les supports de communication, les chercheurs externes, les bateaux, etc. Mais l’organisation a su rester libre et indépendante. “Greenpeace refuse les fonds provenant d’entreprises et n’accepte que les donations individuelles et celles de fondations indépendantes – l’indépendance est son bien le plus précieux.

Par ailleurs, les pays où Greenpeace opère sont très inégaux en termes de richesse. “Certains disposent de très peu de ressources financières mais sont des pays clés pour l’environnement, comme le Brésil ou l’Indonésie. C’est pourquoi nous avons des mécanismes de contribution, afin que les levées de fonds bénéficient aussi aux endroits où il y en a le plus besoin.” La levée de fonds s’effectue, entre autres, sur le site internet de l’ONG. Le plus souvent, les personnes décident de faire des dons après avoir vu une action ou lu un article. D’autres sont sollicitées dans les rues, où l’organisation est présente pour informer sur le climat et sur ses actions.

Le rôle de Maja est également de maintenir le dialogue avec les donateurs. Elle les informe de ce qui a été mis en place grâce à leur don et les remercie. Elle communique avec eux par lettre, par téléphone ou organise des évènements pour les rencontrer. En plus de ces missions, la jeune femme a de nouvelles responsabilités chez Greenpeace. “Je m’occupe désormais de faire progresser l’antenne suisse sur les questions de justice, d’égalité, de diversité, d’inclusion et de sécurité, au sein même de l’organisation.

En Suisse, un focus sur les investissements des banques…

L’antenne de Greenpeace en Suisse est particulièrement active dans le domaine de la finance, car beaucoup de fonds internationaux transitent par le pays. Les plus grosses banques – comme le Crédit Suisse et UBS – investissent dans les industries et actifs fossiles. Elles financent alors une part importante des émissions de CO2 mondiales.

Ces derniers mois, l’antenne suisse s’est aussi concentrée sur la lutte contre le greenwashing. “Il n’y a pas de règles internationales sur ce que signifie durable ou vert, donc n’importe quel produit financier peut-être qualifié comme tel”, nous explique Maja. C’est pourquoi Greenpeace a mené une étude sur les portefeuilles “durables”. L’association a montré qu’ils sont en réalité à l’origine de beaucoup d’émissions de GES, même s’ils excluent le financement de certaines industries polluantes. Ce rapport, très médiatisé, a permis de mettre la pression sur les banques. Il a également contribué à l’émergence de labels, actuellement en cours de développement. Ces derniers permettront de distinguer les actifs finançant des entreprises à impact positif, des autres produits financiers.

… et la mise en place de votes par référendum

Greenpeace participe très régulièrement à la création d’”initiatives” – des référendums qui ont lieu régulièrement en Suisse – avant qu’elles ne deviennent indépendantes et soient votées. Par exemple, une grande campagne contre les OGM lancée par Greenpeace a été suivie par un référendum pour interdire la production et l’importation d’OGM en Suisse. Un vote sur la limitation des émissions de CO2 a également eu lieu l’été dernier. Il portait notamment sur la création d’une taxe carbone, mais a été refusé à 51.6 %. Cependant, pour Maja, le danger avec de tels votes est que les citoyens n’ont pas toujours les bonnes informations. “Par exemple, dans le cadre de la loi sur la taxe carbone, les analyses ont montré que la manière dont les 5 questions à trancher lors du vote étaient combinées a joué un rôle majeur dans leur rejet.

La principale revendication de l’ONG est le respect, par la Suisse, des engagements pris dans le cadre des Accords de Paris. “Nous sommes largement éloignés de la bonne voie pour respecter les +1.5 degrés. Nous demandons à ce que des mesures soient prises pour atteindre cet objectif” détaille Maja. Greenpeace soutient l’Initiative Glacier, qui vise à faire inscrire dans la Constitution les engagements des Accords de Paris. Cela permettrait aux citoyens d’attaquer l’État en justice pour non-respect de ses engagements. Ils pourraient ainsi reproduire ce qu’il s’est passé dans d’autres pays, comme en France avec L’Affaire du Siècle.

Greenpeace demande également à la Suisse d’agir contre la perte de la biodiversité, notamment due à l’agriculture. En effet, le pays subventionne fortement l’élevage (pour produire de la viande et des produits laitiers). L’ONG réclame donc une redirection de ces subventions vers une agriculture réellement durable et adaptée aux particularités suisses. Elle a même développé un plan présentant ce à quoi pourrait ressembler l’agriculture en 2050.

Le climat, un enjeu complexe

Pour la jeune activiste, les deux défis majeurs dans la lutte contre le dérèglement climatique sont le temps et la nature humaine. 

D’une part, le temps, car l’échelle de temps du réchauffement climatique est de long terme. “Les hommes ne savent travailler et prévoir que sur de très courtes périodes.” De la même manière, “dans nos systèmes politiques, les politiciens ne font que ce qui leur apportera des voix à court terme, et cela ne correspond pas toujours à ce qui serait le mieux pour dans 50 ans.“. Le décalage entre les mesures prises pour le climat et leurs bénéfices visibles plus tard complexifie également l’équation. “Je ne sais pas si l’on arrivera à dépasser le fait que les gens ont l’impression qu’on leur enlève quelque chose en modifiant leurs habitudes. Ce qu’ils voient, c’est qu’ils peuvent manger toute la viande qu’ils veulent aujourd’hui. Pas que cela rendra plus probable des vagues de chaleur dans 10 ans.

D’autre part, la nature humaine, car il est difficile de résumer les enjeux climatiques en quelques faits simples et facilement assimilables. Les phénomènes climatiques sont interdépendants et la science du climat très complexe, donc difficile à comprendre. Enfin, la responsabilité ne peut pas reposer uniquement sur les individus, car “cela prendrait bien trop de temps de convaincre tout le monde, il est plus efficace de pousser les gouvernements à légiférer et les entreprises à changer“.

Greenpeace, une organisation singulière

Ce qui plaît le plus à Maja chez Greenpeace Suisse est la capacité de l’organisation à appliquer en interne ce qu’ils revendiquent en externe. L’ONG fonctionne de manière très horizontale, sans qu’il n’y ait de véritable chef au-dessus de chaque employé. “Je connais les domaines sur lesquels je dois travailler, et je m’organise moi-même pour définir ce que je veux faire et comment le faire” raconte Maja. “Je pense que ce fonctionnement est une des meilleures manières de s’attaquer à un problème sociétal.

Maja est passionnée par ses missions chez Greenpeace. C’est pourquoi elle ne compte pas s’arrêter en si bon chemin : “Tout ce que je souhaite pour le futur, c’est de continuer à exercer du mieux possible ce métier“. Pour soutenir ou rejoindre l’ONG, il y a plusieurs possibilités : faire un don, intégrer un des groupes locaux (qui ont leurs propres activités, distinctes des sièges nationaux), devenir bénévole (après une courte formation), ou encore postuler pour être salarié. Alors, n’hésitez plus!

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