Pendant longtemps, la maison connectée a soigneusement évité une pièce. Trop intime, trop taboue, trop… organique. On voulait bien parler à son enceinte vocale depuis le canapé, mais certainement pas confier ses selles à un algorithme. Et pourtant. À force de traquer les données partout, l’IA a fini par s’infiltrer jusque dans la cuvette. Littéralement.
Au CES de Las Vegas (Consumer Electronic Show), grand-messe annuelle de la tech qui se tient chaque année début janvier, l’intelligence artificielle est partout. Des IA qui écrivent, qui dessinent, qui conduisent, qui conseillent. Et puis, au détour d’un stand, l’inattendu : des toilettes intelligentes, bardées de capteurs, capables d’analyser urine et matières fécales, de repérer des signaux faibles de maladies chroniques, et parfois même d’alerter vos proches si vous n’êtes pas allé aux toilettes depuis trop longtemps. Bienvenue dans l’ère du “smart potty”.
Des toilettes qui vous veulent du bien
Parmi les produits qui ont fait lever quelques sourcils, le Vovo Smart Toilet Neo TCB 090SA a décroché un prix d’innovation décerné par la Consumer Technology Association. À première vue, rien de très nouveau pour ce modèle coréen : ouverture automatique du couvercle, chasse d’eau autonome, siège chauffant, bidet intégré, stérilisation par lumière UV… Le kit de base du trône high-tech asiatique.
La vraie nouveauté se cache ailleurs. Dans la cuvette, un capteur analyse l’urine pour suivre différents indicateurs de santé. Les résultats s’affichent sur un écran mural pour une gestion continue de la santé et la détection précoce des maladies. Le summum ? Une fonction baptisée, sans ironie apparente, “Jindo the Dog” surveille les habitudes de passage aux toilettes. Si l’utilisateur ne les utilise pas pendant 8 à 10 heures, une alerte est envoyée à un proche. À vous de définir qui est votre “proche” dans cette situation… L’objectif affiché : prévenir les chutes, les malaises ou les déshydratations chez des personnes âgées vivant seules ou des personnes en situation de handicap.
Le prix, lui, est moins empathique : ce modèle est annoncé à près de 5 000 dollars (4 300 euros). À ce tarif, on n’achète pas seulement des toilettes, mais un morceau de futur médicalisé, entre le cabinet du généraliste et la domotique de luxe.
Clipser l’IA sur la cuvette
Tout le monde ne vise pas le haut de gamme. La start-up américaine Vivoo, déjà connue pour ses tests urinaires à domicile, mise sur une approche plus modulaire : un capteur universel à clipser sur des toilettes existantes. Pas besoin de viser juste, ni de tremper une bandelette : le système analyse l’urine “sans contact”, grâce à des capteurs optiques, et suit huit marqueurs liés à l’hydratation et au métabolisme.
L’idée est toujours la même : transformer un geste quotidien, banal, en outil de suivi de santé passif. On ne change rien à ses habitudes, c’est la technologie qui observe. Une promesse séduisante, à l’heure où l’on sait que beaucoup de pathologies chroniques sont détectées trop tard, faute de suivi régulier.
Quand la recherche s’invite dans les tuyaux
Ce fantasme de toilettes médicales n’est pas né au CES. Dès 2021, des chercheurs de Duke University travaillaient sur un prototype de “Smart Toilet” capable d’analyser les selles grâce à la vision par ordinateur. Objectif : aider les gastro-entérologues à suivre des patients atteints de maladies inflammatoires chroniques de l’intestin ou de troubles digestifs.
Le système est ultra-précis et technique : après la chasse d’eau, une caméra placée dans les canalisations photographie les selles. Un algorithme, entraîné sur des milliers d’images annotées selon l’échelle de Bristol, classe leur consistance, détecte la présence de sang et suit l’évolution dans le temps. Résultat : jusqu’à 85 % de précision pour la classification, sans demander au patient de tenir un journal – exercice notoirement imprécis et franchement peu engageant. Là encore, l’enjeu est clair : capter des données longues, continues, objectives. Et les capter là où personne ne triche, parce que personne ne regarde vraiment.
Le Japon, toujours un temps d’avance
Sur ce terrain, le Japon n’a jamais fait mystère de son avance. La marque Toto, pionnière des toilettes high-tech, travaille depuis plusieurs années sur des dispositifs capables de scanner les selles lors de leur chute : couleur, texture, fréquence, dureté… Toutes ces données sont centralisées dans une application dédiée, Toto Wellness, censée donner un aperçu de la santé intestinale de l’utilisateur.
Dans un pays où le vieillissement démographique est massif et où la prévention est une obsession, la toilette devient un outil de santé publique. Moins glamour qu’un robot humanoïde, mais sans doute plus utile.
Kohler et la salle de bains comme hub médical
Dernier arrivé sur le marché, le système Dekoda de l’américain Kohler pousse la logique encore plus loin. Ce capteur, qui se fixe sur le rebord de la cuvette, utilise des techniques de spectroscopie pour analyser la façon dont la lumière interagit avec les déchets. Hydratation, digestion, présence de sang : le dispositif promet un suivi discret et chiffré.
Pour gérer plusieurs utilisateurs, un lecteur d’empreintes digitales est intégré à la télécommande (murale). Les données sont chiffrées de bout en bout et accessibles via une application mobile. Mais l’innovation a un prix caché : un abonnement mensuel pour accéder aux analyses détaillées. La santé passive, oui – mais sous conditions.
Withings U-Scan Nutrio : le pipi en abonnement
Pendant que certains rêvent de transformer la cuvette en cabinet de télémédecine, Withings choisit une approche plus quotidienne avec son U-Scan Nutrio, un module à fixer dans les toilettes qui analyse automatiquement l’urine à chaque passage ou presque. L’appareil suit quatre marqueurs liés à la nutrition et au métabolisme (niveaux de cétones, bio-acidité, vitamine C) et à l’hydratation, avec l’ambition d’aider à ajuster alimentation et modes de vie sans changer ses habitudes.
Toutes les données sont envoyées vers l’application maison, qui les traduit en conseils personnalisés et en graphiques de suivi, dans une logique très assumée de quantified self domestique. Le dispositif est vendu plusieurs centaines d’euros, auxquels s’ajoute un abonnement pour les cartouches d’analyse, ce qui fait de la prévention un service récurrent… et de chaque passage aux toilettes une nouvelle donnée facturable.
Malaise intime ou progrès silencieux ?
Soyons honnêtes : l’idée de toilettes qui vous observent n’a rien de très rassurant. Même si les fabricants jurent que les caméras ne voient que l’intérieur de la cuvette, même si tout est chiffré, même si l’objectif est médical, le malaise persiste. Confier ses excrétions à une IA, c’est franchir une frontière symbolique. Celle où plus rien n’échappe à la quantification… et où ce genre de données des plus intimes finissent stockées sur un cloud.
Et pourtant. Difficile de balayer ces innovations d’un revers de main. Détection précoce de cancers, suivi des maladies chroniques, prévention des déshydratations, maintien à domicile des personnes âgées : les bénéfices potentiels sont réels. Dans un système de santé sous tension, tout outil capable de prévenir plutôt que guérir mérite d’être regardé sérieusement.
La question n’est donc pas seulement technologique. Elle est éthique, sociale, politique. Qui possède ces données ? Sont-elles correctement sécurisées ? À quelles conditions sont-elles partagées ? Que se passe-t-il quand la prévention devient un abonnement ? Et surtout : voulons-nous vraiment vivre dans un monde où même nos passages aux toilettes produisent des tableaux de bord ?
2026, l’année du trop-plein de données ?
Les toilettes boostées à l’IA résument à elles seules l’ambivalence de notre rapport à la technologie. À la fois fascinantes et intrusives. Prometteuses et légèrement grotesques. Elles racontent une époque obsédée par l’optimisation, la santé prédictive, le contrôle des risques – quitte à transformer les derniers espaces d’intimité en capteurs permanents.
En 2026, l’IA ne se contentera plus de répondre à nos mails ou de retoucher nos photos. Elle attendra, patiemment, que nous tirions la chasse. À nous de décider si ce futur-là nous soulage… ou nous constipe un peu.
Quand les protections périodiques deviennent des outils de diagnostic
Vous pensiez avoir tout vu ? C’est sans compter sur l’imagination sans limite des ingénieur.e.s de la tech ! Le CES 2026 est l’occasion de découvrir de nouveaux gadgets improbables. Comme cette serviette hygiénique connectée, le FlowPad, dévoilée par la start-up Vivoo. Celle-ci analyse le sang menstruel pour en tirer des informations de santé. Sous des airs de protection classique, le dispositif intègre une couche microfluidique et des tests de flux latéral qui analysent, une fois la serviette scannée avec un smartphone (vous avez bien lu), des biomarqueurs liés à la fertilité, à la santé ovarienne ou aux déséquilibres hormonaux.
L’application interprète ensuite les variations de couleur et d’intensité des réactions chimiques, en tenant compte du moment du cycle menstruel. L’ambition est double : rendre le suivi hormonal plus accessible, et combler un angle mort historique de la médecine, longtemps peu attentive à la santé gynécologique. Vivoo avance des usages potentiels allant de la fertilité à la périménopause, pour un coût annoncé de 4 à 5 dollars par serviette. Le prix de la santé féminine ?