En Corée du Sud, une banque vous rémunère davantage si vous courez chaque jour

Courir après des wons, la monnaie locale, c'est ce que propose la banque sud-coréenne Shinhan Bank avec son offre 20+ Run. - © beeboys / stock.adobe.com

Publié le par Florence Santrot

Depuis fin octobre 2025, Shinhan Bank propose un compte rémunéré d’un nouveau genre. Résultat : chaque matin, des Sud-Coréens enfilent leurs baskets… et pensent à leur taux d’intérêt. Avec son programme “20 + Run”, la banque a imaginé une offre pour le moins originale : récompenser l’effort physique par un rendement financier. Le principe est simple : courir au moins 1 km par jour, déposer jusqu’à 100 000 wons supplémentaires par semaine (environ 60 euros) et, pour les plus motivés, participer à des challenges internes ou présenter un certificat de marathon. À la clé, la rémunération du compte peut grimper jusqu’à 6,6 %, un taux particulièrement attractif dans le pays – mais accessible seulement si l’on coche toutes les cases.

Dans le détail, l’offre se décline en trois durées – 10 semaines, 20 semaines ou 42 semaines – un clin d’œil assumé aux distances de course (10 km, semi-marathon, marathon). De même, Attention : seuls 42 195 comptes sont disponibles (référence aux 42,195 km de l’épreuve reine sur bitume). Le taux démarre à 1,8 %, puis se voit augmenter par paliers : assiduité quotidienne (les fameux 1 000 mètres minimum), régularité des dépôts hebdomadaires, engagement dans un “run challenge”, voire validation d’une épreuve sportive extérieure. Le tout est suivi via l’application mobile de Shinhan, qui synchronise les données de course et valide les objectifs au fil des jours. Reste une contrainte clé : les dépôts sont limités à un petit montant hebdomadaire afin de cibler les jeunes actifs et d’en faire un produit d’épargne accessible et ludique plutôt qu’un outil patrimonial.

Motiver financièrement pour lutter contre la sédentarité et ses effets délétères

Une idée insolite ? Pas tant que ça. Le groupe coréen met le doigt sur une réalité qui inquiète les autorités sanitaires : si les jeunes suivent religieusement leurs performances grâce aux montres et apps fitness, ils ne bougent pas assez. Selon la Korea Disease Control and Prevention Agency (KDCA), l’obésité chez les adultes est passée de 26,3 % en 2015 à 34,4 % en 2023, soit une hausse d’environ 30 % en moins d’une décennie. Et le phénomène touche particulièrement les hommes : 41,4 % sont désormais considérés comme obèses (23 % chez les femmes), avec un pic chez les trentenaires et quadragénaires (respectivement 53,1 % et 50,3 %).

En parallèle, près d’un adulte sur deux ne respecte pas les recommandations d’activité physique de l’OMS – un signal d’alerte dans un pays où les journées de travail longues, la fatigue chronique et la digitalisation accélérée ont considérablement augmenté la sédentarité. Dans ce contexte, relier activité physique et capacité d’épargne devient une manière de renverser la tendance, avec un levier quotidien, ludique et directement gratifiant.

Quand la banque devient coach de bien-être

Groupe de jeunes adultes courant ensemble sur une promenade près de l'eau
Le cumul journalier est plafonné à 10 points. Quant au classement, les 100 participants ayant parcouru le plus de distance recevront entre 10 000 et 500 000 points My Shinhan, le programme de fidélité de la banque. © imtmphoto / stock.adobe.com

Pour de nombreux jeunes Coréens, cette intrusion du secteur bancaire dans le domaine du bien-être ne pose pas problème. Elle prolonge une culture déjà largement tournée vers le suivi de performance : Samsung Health, Apple Fitness +, Naver Walk ou Strava rythment le quotidien du Pays du matin calme. Y ajouter une récompense financière ne fait que pousser la logique un peu plus loin, en transformant la sortie running en mini-challenge bancaire. Un jeu, certes – mais un jeu potentiellement bénéfique, tant pour la santé que pour l’épargne. “Ce service reflète la tendance croissante des clients à concilier santé et bien-être financier. Il offrira davantage d’opportunités aux clients de gérer leurs finances au quotidien”, a déclaré un responsable de Shinhan Bank.

Ce nouveau rôle de la banque interroge néanmoins. En utilisant des mécanismes motivationnels empruntés au fitness et à la gamification, l’établissement devient un agent de modification comportementale. Une fonction que les politiques publiques peinent parfois à assumer, malgré les campagnes de prévention. Et qui entraîne une question : jusqu’où laisser les acteurs privés orienter nos choix de vie, même pour la bonne cause ?

Le revers de la médaille : exclusion, données et injonction permanente

Derrière la promesse séduisante de “bouger plus pour gagner plus”, plusieurs angles morts se dessinent. D’abord, l’exclusion implicite : les personnes en situation de handicap, les malades chroniques ou celles pour qui la course est impossible ne peuvent bénéficier des mêmes avantages. Ensuite, l’enjeu des données personnelles : kilomètres, pas, régularité, éventuellement même la localisation… Que devient cette masse d’informations ? Comment est-elle stockée ? Qui y accède ?

Enfin, la question de l’injonction : quand votre taux dépend de votre kilomètre quotidien, la banque introduit dans votre routine une pression douce à performer. Cela motive certains, en décourage d’autres, et pose la question de la limite entre encouragement et contrôle.

La Corée du Sud n’est pas la première en la matière

Si, en France, aucune offre bancaire grand public ne mixe activité physique et taux d’épargne bonifié, en Afrique du Sud, Discovery Bank a depuis longtemps intégré cette logique avec son programme Vitality Active. Une mécanique bien huilée : chaque pas, chaque séance de sport, chaque bilan de santé rapportent des points. Ceux-ci se traduisent en meilleurs taux d’intérêt, réductions sur des assurances ou avantages bien-être. Ici, l’approche est intégrée : l’écosystème Vitality suit le risque, la banque adapte les récompenses, les comportements s’alignent.

En Inde, Axis Bank mise aussi sur la marche avec Axis Active. Atteignez 70 000 pas par semaine, prouvez-le via une application partenaire, et vous décrochez des avantages financiers ou des offres dédiées. Aux Émirats arabes unis, Emirates NBD a, elle aussi, tenté l’aventure en 2015 avec son Fitness Account, un produit récompensant la marche et la course via les données collectées par des montres connectées. Le principe : un taux de base limité, mais qui grimpe en fonction du nombre de pas quotidiens – 12 000 pas ou plus permettaient ainsi d’obtenir un meilleur rendement, autour de 2 % par an.

Et puis il y a les pionniers radicaux : la banque américaine FitnessBank, créée en 2002 et toujours en activité aujourd’hui. Comme son nom l’indique, elle est entièrement centrée sur l’idée que “plus vous bougez, plus vous gagnez”. Le principe est simple : votre nombre moyen de pas détermine le taux d’intérêt de votre compte d’épargne. En dessous, taux minimal ; au-dessus, récompense. Un modèle assumé et assumant : ici, la finance devient un prolongement du bracelet connecté.

Ces initiatives restent isolées, mais elles dessinent un tournant : la montée d’une banque comportementale, où les routines – bouger, marcher, mieux dormir – deviennent des variables financières. Un modèle qui pourrait séduire ailleurs, même si l’Europe, avec le RGPD, restera sans doute plus prudente.

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