Vos détritus fétides sont des fleurs en devenir. Mais seulement s’ils passent entre les mains des Alchimistes, magiciens d’un nouveau genre qui ressuscitent le compostage au cœur de la ville. Ils ont élu domicile il y a un an aux Grands Voisins, une friche urbaine qui accueille de nombreuses associations dans le 14e arrondissement de Paris.
Leur création : une grande cuve en inox qui permet de transformer la matière organique (comme vos restes de repas) en un terreau fertile en seulement 12 jours contre 6 à 18 mois en plein air. Cette technique, baptisée compostage électro-mécanique, a été inventée au Japon mais demeure méconnue en France.
Une fois les bio-déchets collectés par les Alchimistes (avec leur vélo électrique, évidemment !), ceux-ci sont broyés dans la machine grâce à des pales et mélangés à des copeaux de bois et à l’oxygène de l’air.
Ce cocktail transforme des détritus putrescibles en une ressource précieuse :
Ramener la nature dans la ville
À l’origine du projet, une question simple : pourquoi les déchets devraient-ils faire un long périple pour être traités à la campagne, et brûlés, alors qu’ils sont composés à 85% d’eau ? Alexandre insiste : “Brûler de l’eau, c’est une hérésie !”
Ces prestidigitateurs de la terre ont conçu ce qu’ils appellent “un système de circuit court des bio-déchets”. L’initiative est née il y a un an, de l’union des forces d’Alexandre Guilluy, de formation commerciale, et de Kenzo Sato, polytechnicien. Tous deux âgés de 39 ans, les entrepreneurs se sont accordé sur un credo : “Mimer la nature, mais en l’adaptant à la ville”, résume Alexandre.
Les deux alchimistes ont alors allié bon sens économique et sagesse écologique : 80% des Français sont citadins et génèrent ainsi leurs déchets en ville. “Transporter une matière qui n’a pas de valeur économique, c’est un non-sens”, rappelle Alexandre. Enfin, cette absurdité économique promène avec elle particules fines, CO2 et pollution sonore inutiles.
Moins magique que “low tech”, le grand tube digestif en métal qui réside aux Grands Voisins “est biomimétique”, raconte Alexandre :
Grâce à cette technologie savamment mijotée depuis décembre 2016, les Alchimistes produisent le premier compost fabriqué à Paris et parfaitement réglementaire. “Du compost normé, 100% naturel et ultra local”, précise Alexandre. Sa vente permet notamment d’alimenter les 90 projets de fermes urbaines en développement à Paris en engrais de qualité. Les Alchimistes viennent d’obtenir le label “Fabriqué à Paris”, parmi les 12 lauréats sélectionnés par la Ville de Paris.
Un « super concierge de quartier » pour collecter les déchets
“Nous voulons aussi créer un métier d’un nouveau genre : un super concierge de quartier”, explique Alexandre. Le projet de ces passionnés de recyclage naturel a aussi une teneur sociale : en découdre avec la segmentation des métiers de traitement des déchets.
“Qui n’a jamais eu d’empathie pour un éboueur ? Quant aux opérateurs sur une chaîne de tri sélectif, 30% ont une tendinite dès leur première semaine”, constate-t-il. Outre l’environnement malodorant, le morcellement des tâches entrave toute compréhension du travail accompli.
Un cercle vertueux qui donne du sens à son métier, lequel peut devenir épanouissant.
Un composteur sous le métro
Foisonnant d’espoirs et de projets, Alexandre et Kenzo vont installer un nouveau composteur électromécanique dans le Nord de Paris, sous la ligne 2, à l’instar de l’appareil placé sous la High Line à New York. Un projet pour lequel ils viennent de lancer une campagne de financement participatif.
« Nous nous sommes collectivement déresponsabilisés »
Que leur grand animal de ferraille soit au vu et au su de tous, c’est pour Alexandre “la condition pour que les citoyens s’approprient le sujet, et que les mentalités changent”. Une distance géographique et symbolique sépare les citadins et les usines où leurs déchets terminent leur voyage.
À la fois nostalgique et lucide, Alexandre rappelle qu’en 1900, l’autonomie alimentaire régnait à Paris, grâce au retour à la terre systématique des matières organiques. Alexandre et consors ressuscitent cet idéal, mais en isolant la matière pour éviter que les maladies prolifèrent. “C’est de l’autonomie alimentaire de Paris dont je rêve ! Mais sans le choléra, si possible.”
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