Glaciers : une motion historique pour leur préservation adoptée à l'IUCN

Sur la mer de glace, au-dessus de Chamonix, en octobre 2024. - © Florence Santrot

Publié le par Florence Santrot

C’est un moment charnière pour la planète. Lors du Congrès mondial de la nature de l’UICN (Union internationale pour la conservation de la nature), qui s’est tenu à Abou Dhabi du 9 au 15 octobre 2025, la première motion internationale pour la protection des glaciers et des écosystèmes postglaciaires a été votée à l’unanimité. Une avancée inédite en cette Année internationale de la préservation des glaciers, proclamée par l’ONU. Portée par l’UICN sur la base des travaux de l’association française Marge Sauvage, cette motion marque la reconnaissance officielle d’un patrimoine naturel jusqu’ici oublié par les grands accords internationaux.

Depuis 1850, les Alpes françaises ont perdu 66 % de leur surface glaciaire, soit plus de 400 km² transformés en forêts primaires, lacs ou zones humides naissantes. Ces nouveaux écosystèmes, dits postglaciaires, sont essentiels pour la biodiversité, la régulation du climat et le cycle de l’eau. Leur disparition ou leur exploitation incontrôlée menace directement notre habitabilité future. Pour Jean-Baptiste Bosson, glaciologue et fondateur de l’association Marge Sauvage qu’il dirige, cette motion n’est qu’un premier pas.

WE DEMAIN : Pourquoi l’adoption de cette motion est-elle une avancée majeure ?

Homme barbu en veste bleue assis dehors avec un arbre et ciel bleu en arrière-plan
Jean-Baptiste Bosson, Glaciologue, Directeur de marge sauvage, Membre du Conseil National pour la Protection de la Nature. © Marge Sauvage / Instagram

Jean-Baptiste Bosson : Jusqu’à présent, les glaciers étaient totalement absents de l’agenda international de la protection de la nature. Aucun texte majeur – qu’il s’agisse des COP Biodiversité ou des conventions de l’UICN – ne les mentionnait. C’étaient les grands oubliés. Avec cette motion, nous avons voulu les placer parmi les écosystèmes clés de la planète, au même titre que les forêts ou les océans. Si nous voulons que la Terre reste habitable, il faut sauver et préserver les glaciers, ainsi que les écosystèmes qui naissent de leur retrait.

Comment est née cette initiative ?

Nous avons coécrit la motion avec un consortium d’une quinzaine d’experts, principalement français, soutenus par des membres de l’UICN. Il fallait qu’un membre officiel de l’organisation dépose le texte : ce fut le réseau des Réserves naturelles nationales de France. L’idée était double : rappeler l’urgence climatique – donc la nécessité absolue d’appliquer l’Accord de Paris – et exiger la protection concrète des glaciers et des écosystèmes postglaciaires dans les territoires.

Peut-on parler d’un tournant historique ?

Oui, incontestablement. C’est la première pierre d’un édifice mondial. Mais il faudra aller plus loin : obtenir un accord international pour les glaciers, aussi fort symboliquement que l’Accord de Paris. Ce serait la deuxième étape. Et la troisième, la plus difficile, sera sa mise en œuvre réelle par les États. Pour l’instant, on a marqué l’essai ; il faut maintenant le transformer.

Ces zones sont aujourd’hui menacées par les domaines skiables, les compagnies minières ou encore certains projets hydroélectriques.

On ne peut pas, d’un côté, se dire préoccupés par le climat et, de l’autre, détruire à la pelleteuse ces derniers sanctuaires sauvages.

Concrètement, cette motion est-elle contraignante ?

Sur le plan juridique, pas encore. C’est une motion d’exhortation : elle invite les États et les membres de l’UICN à agir. Elle n’est pas contraignante, mais c’est le premier jalon historique. C’est la première fois que les glaciers sont reconnus comme des écosystèmes à protéger dans un cadre international. À partir de là, tout devient possible : déclinaisons nationales, créations de zones protégées, conventions futures… C’est un peu comme le moment où, avant l’Accord de Paris, on a posé les bases de la diplomatie climatique.

Vous insistez beaucoup sur le rôle des communautés locales pour préserver les glaciers…

C’est important parce qu’une protection imposée d’en haut ne fonctionne pas. Si les habitants ne comprennent pas pourquoi on protège un glacier ou une forêt, cela reste une idée abstraite. Nous avons expérimenté une approche nouvelle à Bourg-Saint-Maurice, en Savoie : une Convention du territoire pour les glaciers, sur le modèle de la Convention citoyenne pour le climat.

Les citoyens et acteurs locaux ont été formés, ont débattu, puis ont fait des propositions reprises et votées à l’unanimité par le conseil municipal. C’est unique au monde. Et nous allons poursuivre ce travail pour que les habitants deviennent les gardiens de ces écosystèmes, ceux qui prennent soin de leur territoire.

Panorama de montagnes enneigées sous un ciel bleu, avec des sommets escarpés en arrière-plan.
Vue sur des glaciers du massif du Mont-Blanc, au niveau de l'Aiguille du Midi. © Florence Santrot

Il existe un vide juridique concernant les glaciers. De quoi s’agit-il ?

Jusqu’à aujourd’hui, les glaciers ne sont mentionnés nulle part dans le droit français ou européen en tant qu’écosystèmes. C’est un impensé total. Certes, ils sont classés comme “habitats d’intérêt communautaire” dans la directive européenne Habitats, mais cela reste théorique. Dans les faits, on peut encore creuser des galeries ou aménager des pistes sur un glacier sans enfreindre la loi. Il faut désormais combler ce vide, créer un cadre juridique solide et faire appliquer ces protections, comme on le fait pour les zones humides ou les réserves naturelles.

Existe-t-il des modèles étrangers inspirants ?

Oui, la Nouvelle-Zélande a placé tous ses glaciers et écosystèmes postglaciaires en parc national et les a inscrits au Patrimoine mondial de l’UNESCO. C’est un exemple remarquable. Autre inspiration : le traité antarctique, qui interdit toute exploitation minière ou pétrolière sur un continent entier au nom de l’intérêt général. Ce que nous faisons aujourd’hui pour les glaciers pourrait s’en inspirer : un traité international pour la cryosphère serait une avancée décisive.

Vous décrivez souvent les glaciers comme un mix de “bibliothèques du passé” et de “laboratoires du futur”. Que nous apprennent-ils ?

Ils nous racontent notre collision avec la Terre. Depuis deux siècles, l’humanité détruit la toile du vivant. Comme l’a écrit l’”Avertissement des scientifiques à l’humanité”, nous sommes entrés en guerre contre la planète. Les glaciers en sont le symbole. Quand ils fondent, c’est la mémoire du climat qui disparaît, mais aussi un équilibre vital. Si tous les glaciers fondaient, le niveau des mers monterait de 66 mètres. Ce serait une reconfiguration totale des continents, avec des milliards d’êtres humains déplacés. Préserver les glaciers, c’est préserver les conditions d’habitabilité de notre espèce.

Après cette motion, quelles sont les étapes suivantes ?

Nous travaillons déjà avec l’UICN, l’UNESCO et l’ONU pour préparer la suite. L’IUCN va créer une task force sur les glaciers, et l’ONU a annoncé une décennie pour la cryosphère à partir de 2026. Mais au-delà des connaissances scientifiques, l’enjeu, c’est l’action. Nous savons ce qu’il faut faire : il faut maintenant que la science soit mise en œuvre dans les politiques publiques.

En France, l’État a pris de l’avance en s’engageant à protéger l’ensemble des glaciers et des écosystèmes postglaciaires de son territoire – une première mondiale. Nous travaillons avec Barbara Pompili, ambassadrice de l’environnement, pour porter cet engagement sur la scène internationale.

C’est une dynamique modeste mais puissante : celle d’un réseau d’acteurs, de scientifiques, d’ONG et de personnalités comme Kilian Jornet (champion de trail, de ski et d’alpinisme), qui soutiennent notre appel pour la protection internationale des glaciers.

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