Jane Goodall s’est éteinte à Los Angeles, à l’âge de 91 ans, alors qu’elle poursuivait une tournée de conférences. La nouvelle a été confirmée par le Jane Goodall Institute, présent dans plus de trente pays. Figure mondiale de la science et de la conservation, elle laisse une empreinte unique : celle d’une pionnière qui a changé notre regard sur le vivant et ouvert des voies nouvelles pour penser l’avenir de la planète.
Dans ses entretiens avec WE DEMAIN, elle parlait sans relâche d’espoir, de résilience et de responsabilité collective. “La nature rebondit très vite dès que nous lui donnons une chance. L’espoir, c’est elle”, confiait-elle encore récemment à notre journaliste Frédéric Joignot (n°48 de notre magazine paru en mars 2025). Une parole qu’elle a incarnée jusqu’au bout, elle qui affirmait : “Chaque geste compte, chaque personne a un rôle à jouer, chacun peut faire la différence.”
Bio express de Jane Goodall
- 1934 : Naissance à Londres – Jane Goodall naît le 3 avril 1934 à Hampstead, Londres.
- 1960 : Débuts à Gombe, découverte de la “pêche aux termites” – Ses premières observations sur les chimpanzés à Gombe Stream, notamment celles sur l’utilisation d’outils comme la pêche aux termites, marquent une avancée scientifique majeure.
- 1971 : Publication de In the Shadow of Man – Ce livre devient une référence internationale et partage ses travaux auprès du grand public.
- 1977 : Création du Jane Goodall Institute – L’organisation promeut la recherche et la protection des chimpanzés et de l’environnement, officiellement fondé en 1977.
- 1991 : Lancement de Roots & Shoots – Programme international d’éducation et d’action pour jeunes lancé en 1991 par Jane Goodall.
- 2002 : Nommée messagère de la paix par l’ONU – Jane Goodall reçoit ce titre honorifique pour son engagement en faveur de la paix et de l’environnement.
- 2021 : Parution du Livre de l’espoir – Publication confirmée d’un ouvrage autour de ses messages d’engagement et d’optimisme.
- 2025 : Décès à Los Angeles, à 91 ans – Jane Goodall décède le 1er octobre 2025 alors qu’elle était en pleine tournée de conférence aux États-Unis.
Jane Goodall : l’appel de l’Afrique
Née en 1934 à Londres, Jane Goodall grandit à Bournemouth, au sud de l’Angleterre. Petite fille, son père lui offre un singe en peluche, baptisé Jubilee, qu’elle gardera toute sa vie. Elle dévore Tarzan et rêve déjà de jungle. “Je pensais que c’était moi la vraie Jane, l’héroïne qu’aurait dû rencontrer Tarzan…”, nous avait-elle confié.
En 1957, à 23 ans, elle embarque pour le Kenya. C’est là qu’elle rencontre l’archéologue Louis Leakey, qui pressent en elle une observatrice hors du commun. En 1960, il lui confie une mission : partir dans la réserve de Gombe, au bord du lac Tanganyika, pour observer les chimpanzés. Jane s’y installe avec sa mère, condition imposée par les autorités coloniales pour qu’une jeune femme blanche puisse pénétrer dans cette forêt dense et peuplée de lions.
La révolution de Gombe
Les débuts sont rudes : pendant des mois, les chimpanzés ne lui montrent que “leurs fesses”, se souvenait-elle avec humour. Elle persévère pourtant, jusqu’au jour où “David Greybeard”, Barbe Grise, un mâle au menton argenté, s’approche de sa tente. Avec patience, elle gagne sa confiance. Peu à peu, c’est tout un monde qui s’ouvre à elle : une société complexe, faite d’alliances, d’affrontements, de tendresse et de deuils.
En octobre 1960, elle observe David Greybeard introduire une brindille dans une termitière pour en extraire des insectes. Un animal qui fabrique un outil ! Une découverte décisive, qui oblige la science à reconsidérer ses certitudes. Louis Leakey lâche alors sa célèbre boutade : “ Maintenant, nous devons redéfinir la notion d’homme, la notion d’outil, ou alors accepter le chimpanzé comme humain.”
Donner des noms aux chimpanzés
À Cambridge, où elle prépare son doctorat, son approche suscite la méfiance. Donner des noms aux chimpanzés plutôt que des numéros, s’attacher à leurs histoires singulières ? Pour ses professeurs, c’est de l’anthropomorphisme. Mais Jane Goodall maintient sa ligne. “Une relation continue, personnelle, en immersion, enrichit nos recherches sur les animaux. Ce n’est pas de l’anthropomorphisme, mais une nouvelle façon de les observer”, expliquait-elle à WE DEMAIN.
Ses récits détaillent la vie de Flo, la matriarche joueuse et maternelle, de Flint, son petit mort de chagrin après elle, ou encore de Fifi et de Frodo, le mâle brutal. Ces histoires bouleversent le grand public. Le National Geographic, qui finance ses recherches et diffuse les photos de Hugo van Lawick, son premier mari, en fait une icône. Bientôt, les documentaires télévisés lui offrent une notoriété mondiale. Le grand historien de l’évolution Stephen Jay Gould saluera “l’une des grandes réalisations scientifiques du monde occidental”.
De la science à l’engagement
À partir des années 1970, Jane Goodall passe moins de temps à Gombe. Elle fonde en 1977 le Jane Goodall Institute, dédié à la recherche et à la conservation. En 1991, elle crée Roots & Shoots, un programme éducatif destiné aux jeunes. Plus d’un million d’entre eux, dans soixante pays, s’engagent aujourd’hui pour la nature et leur communauté. “C’est simple : pour redonner une chance à la vie, chaque geste compte”, rappelait-elle dans nos colonnes.
Son combat s’étend vite au-delà des chimpanzés. Elle dénonce les élevages industriels, adopte un mode de vie végan, se bat contre le trafic d’animaux et les mauvais zoos, défend les sanctuaires et le réensauvagement. “Sur Terre, il y a aujourd’hui plus d’animaux domestiques souffrants que d’animaux sauvages”, nous disait-elle avec gravité.
L’espoir comme boussole
En 2002, l’ONU la nomme Messagère de la Paix. Jusqu’à ses derniers jours, elle parcourt le monde – près de 300 jours par an – pour délivrer un message de lucidité et d’espérance. “L’extraordinaire capacité de résilience de la nature est une bonne raison d’espérer. Elle est fondamentale”, confiait-elle dans WE DEMAIN.
Dans Le Livre de l’espoir, paru en 2021, elle racontait des histoires de renaissance : des graines vieilles de 2 000 ans qui germent, des carrières industrielles transformées en sanctuaires, des écosystèmes restaurés grâce au retour des loups. “Un écosystème sain est une tapisserie où tout est relié, interconnecté, interdépendant. Chaque disparition fait un trou. Il est temps de retisser la tapisserie du vivant.”
Jane Goodall, une icône mondiale
Sa voix douce, son regard clair et sa manière de s’adresser à chacun comme à un ami expliquaient le fameux “Jane effect” : l’émotion immédiate ressentie par ceux qui la rencontraient. Elle publia 32 livres, reçut la médaille Hubbard de la National Geographic Society, le Templeton Prize en 2021, la médaille présidentielle de la liberté des mains de Joe Biden en 2025. La reine Elizabeth II l’avait faite “Dame” en 2003.
Elle a inspiré des générations de chercheurs, de militants et de simples amoureux du vivant. “Beaucoup m’ont dit qu’ils étaient devenus biologistes ou qu’ils s’étaient engagés pour les animaux à cause de moi”, confiait-elle. Son héritage se perpétue dans les instituts et les groupes Roots & Shoots qui, partout, plantent des arbres, restaurent des forêts, prennent soin des animaux blessés.
Les “petites Jane”
Interrogée sur sa succession, elle répondait : “Ma mission ne sera pas portée par une autre Jane. Il y aura plein de petites Jane.” Dans un monde en quête de repères, elle aura incarné une rare cohérence entre la science, l’action et l’espoir. Une femme debout, qui affirmait que “sans espoir, nous ne sommes pas à la hauteur de la nature”.
Aujourd’hui, les chimpanzés de Gombe, les forêts qu’elle a contribué à sauver et les millions de jeunes qu’elle a inspirés portent en eux un peu de cette force tranquille. Jane Goodall a quitté ce monde, mais elle nous laisse une responsabilité : continuer, chacun à notre mesure, à retisser la tapisserie du vivant.