Jane Goodall : “Ma vie”

Jane Goodall photographiée par Vincent Calmel. Crédit : The Jane Goodall Institute.

Publié par Frederic Joignot  |  Mis à jour le

Le 19 octobre dernier, à Paris, Jane Goodall, 90 ans, était invitée à l’Unesco pour donner “a speech for History” – un discours pour l’Histoire. Saluant “une femme exceptionnelle”, l’organisation des Nations unies a rappelé que l’engagement de la grande dame et les actions de l’Institut Jane Goodall représentent “plus de soixante ans d’efforts en faveur de la paix et d’un monde plus empathique et respectueux envers tous les êtres vivants”. À la tribune, tour à tour batailleuse et émouvante, Jane Goodall en a appelé à la responsabilité de l’humanité. Elle a exhorté chacun d’entre nous, où que nous soyons, à nous engager, même par des gestes simples, par des choix de vie, à préserver la vie sur Terre, à arrêter les destructions, à encourager la résilience de la nature.

À WE DEMAIN, l’éthologue a raconté l’itinéraire qui l’a menée à révolutionner l’étude scientifique des animaux, à réinventer la conservation des espèces menacées en aidant les paysans locaux à mieux vivre, à créer autour du monde des centres d’accueil pour les animaux orphelins et des sanctuaires où les protéger, à mobiliser des jeunes bien décidés à changer les choses autour d’eux par des actes concrets, et enfin à devenir “messagère de la paix” pour l’ONU sur les questions de l’environnement et de la résilience. Mais avant d’arriver là, retour aux commencements de l’aventure Goodall

Comment vous retrouvez-vous, à l’âge de 26 ans, avec un carnet de notes et un crayon, au milieu des chimpanzés sauvages du lac Tanganyka ?

Jane Goodall : En avril 1957, à 23 ans, je rêvais d’aller en Afrique, de découvrir la nature sauvage. Quand j’ai été invitée au Kenya par une amie d’enfance, j’y suis restée. J’ai d’abord fait des petits métiers, puis j’ai rencontré Louis Leakey et sa femme Mary, qui effectuaient des fouilles dans la Corne de l’Afrique. Je les ai accompagnés. Nous vivions à la dure, la nuit nous entendions les lions rugir et les hyènes ricaner. C’était des moments extraordinaires ! Un jour, Leakey m’a demandé si j’étais prête à aller observer les chimpanzés dans leur milieu naturel – il pensait que cela l’aiderait à comprendre comment vivaient les premiers hominidés. Pourquoi moi ? Il était persuadé que les femmes montreraient plus de patience.

En 1958, il m’envoya à Londres suivre les cours de primatologie du célèbre naturaliste John Napier, puis je partis pour la réserve de Gombe, au Tanganyika – aujourd’hui la Tanzanie – début 1960. Imaginez 52 km2 de forêt tropicale en montagne, aux pentes raides, où vivent des chimpanzés et des babouins. Je me suis installée dans un petit campement au milieu de cette forêt dense, humide, pleine de moustiques, avec ma mère, condition sine qua non de la part des autorités pour laisser entrer une jeune fille blanche dans cette zone. Leakey ne m’a imposé aucun protocole d’observation, je devais établir un contact direct avec les chimpanzés, vivre au plus près d’eux et décrire leurs activités dans le détail. Je me suis enfoncée dans la jungle avec un crayon, un cahier, un appareil photo et des jumelles. Je pensais que c’était moi la vraie Jane, l’héroïne qu’aurait dû rencontrer Tarzan…

Cela vous a pris du temps de les approcher ?

Les quatre premiers mois, je n’ai vu que leurs fesses ! Ils s’enfuyaient, ils étaient invisibles. Je me dissimulais dans les feuillages, grimpais aux arbres, m’asseyais et j’attendais parfois une journée avant de les croiser. Il m’a fallu plusieurs mois pour assister à leur repas… à trente mètres. Un an pour en connaître plusieurs personnellement, leur donner des noms. Le premier fut “David Greybeard”, Barbe Grise, à cause de son menton argenté. Un jour, il s’est s’approché de ma tente pour chercher des noix de palme, je lui ai offert une banane, des liens se sont tissés entre lui et moi, prudemment.

Une fois, alors que je lui donnais un fruit, il a serré mon doigt, gentiment, pour me remercier. Une forme d’amitié est née, nous échangions des signes, il n’avait plus peur de moi, lui qui pesait bien quatre-vingts kilos. Il m’accompagnait en forêt, si bien que sa famille, ses proches, m’ont acceptée à leur tour. Alors, j’ai commencé à vivre à proximité d’eux, à les voir agir au quotidien, je suis entrée dans leur monde. Pendant des mois, je les ai dessinés, ph

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