"On a voulu montrer qu'on pouvait faire de la science autrement, en s'appuyant sur le vent et le soleil"

Matthieu Tordeur et Heïdi Sevestre ont mis 80 jours pour traverser d'Est en Ouest l'Antarctique. - © Heïdi Sevestre - Matthieu Tordeur / Under Antarctica

Publié le par Florence Santrot

Trois mois sur la calotte antarctique. Quelque 3 914 km kilomètres parcourus en kite-ski, sans moteur, sans carburant fossile pour avancer. Derrière eux, des traîneaux (pulkas) chargés de radars scientifiques ; devant, le vent comme seule traction possible pour traverser le pôle d’Est en Ouest pendant la période estivale. Entre novembre 2025 et janvier 2026, la glaciologue Heïdi Sevestre et l’explorateur Matthieu Tordeur ont traversé l’Antarctique dans le cadre de l’expédition Under Antarctica, avec le soutien de l’Unesco.

Au-delà de la performance physique, l’enjeu était clair : collecter des données scientifiques inédites sur des zones peu étudiées de la calotte glaciaire, tout en démontrant qu’une autre manière de faire de la science polaire est possible, avec une empreinte carbone plus légère. En parallèle, l’expédition s’est doublée d’un vaste programme pédagogique, suivi par plus de 300 000 jeunes dans 41 pays. Science, aventure, transmission : trois piliers indissociables d’un projet pensé autant pour comprendre que pour donner envie d’agir.

Deux explorateurs en tenue polaire entourés de leur équipement d’expédition et d’une bannière Unesco
L'explorateur Matthieu Tordeur et la glaciologue Heïdi Sevestre posent en tenue polaire entourés de tout leur matériel d’expédition. © Under Antartica

Sous le vent de l’Antarctique, la science à hauteur humaine

Quelques jours seulement après leur retour, Heïdi Sevestre et Matthieu Tordeur ont pris le temps, pour WE DEMAIN, de revenir sur ce que cette traversée a produit – sur le terrain, dans les données, mais aussi chez celles et ceux qui les ont suivis à distance.

Au-delà de l’exploit, qu’est-ce que vous retenez personnellement de cette expédition ?

Heïdi Sevestre : Déjà, on est très fiers d’avoir pu aller au bout, dans les temps, et en bonne santé. Mais au-delà de l’aventure pure, ce qui compte pour nous, c’est d’avoir passé 80 jours dans un des environnements les plus extrêmes de la planète en réussissant à accomplir toutes nos missions. Elles étaient multiples : un programme scientifique ambitieux pour une équipe de deux, très légère sur le terrain, et un programme pédagogique qui nous tenait énormément à cœur. On a aussi montré qu’on pouvait faire de la science tirée par le vent, malgré les embûches, les interruptions, les équipements qui cassent, les surfaces très compliquées. Et ça, c’est une vraie satisfaction.

Matthieu Tordeur : Moi, j’ai encore du mal à prendre du recul, on est rentrés il y a quelques jours à peine. Mais ce qui me frappe, c’est la puissance du lien entre aventure, science et pédagogie. Quand tu associes ces trois dimensions, tu touches des gens qui ne se seraient pas intéressés naturellement à la science polaire. Aujourd’hui, on a besoin d’incarner la science, de la rendre désirable, compréhensible, émotionnelle aussi. Et je crois que c’est ça qui a vraiment fonctionné.

Vous avez beaucoup insisté sur la dimension pédagogique. Pourquoi était-ce si central ?

M.T. : Parce qu’on a monté cette expédition avec l’idée qu’elle ne devait pas rester cantonnée à un cercle d’experts. Avec l’association Témoins Polaires, on a créé des “colis numériques” : des contenus pédagogiques avec des quiz, des photos, des vidéos, des exercices, des questionnaires. Cela permettait aux jeunes de suivre l’expédition de l’intérieur, de comprendre ce qu’est une expédition scientifique et surtout ce qu’est l’Antarctique.

H.S. : Et ce qui nous a profondément marqués, c’est les retours que nous ont fait les jeunes. Nous sommes dans une période où beaucoup sont traversés par l’éco-anxiété, un sentiment de perte de repères… Or, ce qu’on a reçu comme feedback, c’est énormément d’enthousiasme et d’espoir. Le sentiment qu’il y a des choses à faire, à tous les âges, pour lutter contre le changement climatique et l’érosion du vivant. C’était exactement l’objectif : passer de la connaissance à l’action, sans culpabiliser.

Explorateur en combinaison orange utilisant un ordinateur portable sur des traîneaux rouges en milieu polaire
Malgré les conditions compliqués, les deux aventurieurs ont pris le temps de partager leur quotidien via un site Internet et des réseaux sociaux. © Heïdi Sevestre - Matthieu Tordeur / Under Antarctica

300 000 jeunes dans 41 pays ont suivi l’expédition. Vous vous attendiez à un tel écho ?

M.T. : Honnêtement, non. Le chiffre a grossi au fur et à mesure. On a même fait deux visioconférences depuis l’Antarctique, avec parfois jusqu’à 3 000 jeunes connectés en direct. Ça fait chaud au cœur. Quand une petite fille te dit “moi, je veux devenir glaciologue” ou “exploratrice”, tu te dis que, peut-être, à notre échelle, on a ouvert une porte.

H.S. : Si cette expédition a pu jouer ce rôle-là pour certains, alors c’est énorme. Au-delà des kilomètres parcourus ou des données récoltées, cette transmission est impossible à quantifier, mais elle est fondamentale.

Explorateur assis sur la neige avec équipement, mangeant sous un ciel bleu dégagé en Antarctique
Sans vent, c'est chômage technique. Le poids des équipements ne permettaient pas d'avancer sans s'épuiser physiquement. © Heïdi Sevestre - Matthieu Tordeur / Under Antarctica

Justement, parlons science. Quel était le cœur du programme scientifique ?

H.S. : Nous avions deux radars. Un radar de surface, qui étudie les 40 premiers mètres de la calotte glaciaire, et un radar profond, capable de sonder jusqu’à plus de deux kilomètres. Le premier était particulièrement important pour l’Antarctique de l’Est, une zone très froide et sèche, où les scientifiques cherchent à comprendre comment l’évolution des températures influence les chutes de neige et donc le gain ou la perte de masse en surface.

Le radar profond était, lui, essentiel pour l’Antarctique de l’Ouest, une région beaucoup plus dynamique. Il permet de cartographier l’épaisseur de la glace et l’interface entre la base de la calotte et le socle rocheux, là où la glace interagit avec l’océan. Ces données sont nécessaires pour mieux comprendre l’écoulement de la glace et affiner les estimations de la contribution de l’Antarctique à l’élévation du niveau des mers.

Scientifique en doudoune noire manipulant un appareil sur la neige en environnement polaire
Heïdi Sevestre s'assure qu'un des deux radars fonctionne correctement. © Heïdi Sevestre - Matthieu Tordeur / Under Antarctica

Les conditions de terrain ont-elles compliqué la collecte de données ?

H.S. : Énormément. Les sastrugis – ces vagues de glace sculptées par le vent – rendaient la surface apocalyptique. Quand une pulka se coince, ça peut provoquer des vols planés très violents car le kite nous projetait dans les airs. Et dans ces zones-là, il n’y a aucun espoir de secours. Les pulkas que nous tirions étaient à 10 mètres de nous, les radarsbien plus loin, le tout relié à nos baudriers par des cordes. Parfois, on a dû faire des choix, préserver le matériel, adapter l’itinéraire en permanence… On a fait au mieux pour mixer aventure et science.

M.T. : Il y a eu des moments très impressionnants, notamment quand le long radar était déployé. C’était une véritable caravane de près de 100 mètres de long, avec des antennes de 40 mètres de chaque côté. Mais on a réussi à récolter des données, et c’est une immense satisfaction.

Tente rouge et équipements sur la neige au coucher du soleil en milieu polaire
Campement au milieu de nulle part : pendant 80 jours, le duo n'a pu compter que sur lui-même pour avancer et survivre. © Heïdi Sevestre - Matthieu Tordeur / Under Antarctica

Pourquoi avoir fait le choix d’une science “sans moteur” ?

H.S. : Il y a un vrai sujet de décarbonation de la science, y compris de la science polaire. L’exemple de Labos 1.5, qui promeut une science plus décarbonée, est très inspirant. On ne prétend pas que toutes les expéditions doivent fonctionner comme la nôtre, mais on montre qu’il existe des alternatives. Utiliser les ressources disponibles sur place – le vent, le soleil – ouvre des perspectives. Pour cette expédition, on s’est beaucoup inspirés de l’explorateur espagnol Ramón Larramendi et de ses traversées en traîneaux à voile en Antarctique et au Groenland.

Explorateurs tirés par des cerfs-volants sur une vaste étendue glacée sous un ciel bleu
Avec le vent pour seul moteur. © Heïdi Sevestre - Matthieu Tordeur / Under Antarctica

Côté énergie, tout reposait sur le solaire ?

M.T. : Oui, principalement, grâce au soleil de minuit. Ça a très bien fonctionné en Antarctique de l’Est, très peu nuageux. En se rapprochant de l’Ouest, plus maritime, les nuages ont compliqué la recharge des batteries. Ça devenait une obsession permanente. Sans énergie, tu ne charges plus les radars, plus les moyens de communication, et tout le programme pédagogique en dépend aussi. La seule exception, c’était pour le réchaud qui nous servait aux repas. Il fonctionnait au “white gas” – essence C en français – un carburant fossile. Mais nous n’en avons utilisé que 30 litres en 3 mois, cela reste très raisonnable.

H.S. : Avec le vent qu’il y avait, on aurait peut-êtr pu aussi utiliser aussi l’énergie éolienne mais nous préférions partir avec du matériel éprouvé et que nous maîtrisions.

Les résultats scientifiques ne seront pas immédiats. Comment gérer ce décalage temporel et conserver l’entrain du public, notamment ddes plus jeunes ?

H.S. : C’est normal en science. Il faudra deux à trois ans au mieux pour publier les résultats de nos relevés. Les données sont déjà partagées avec des équipes allemandes, britanniques et écossaises. Elles vont être comparées à d’autres bases existantes. Nous, on a tracé une ligne à travers l’Antarctique, ce qui est précieux, mais ça s’inscrit dans un travail collectif de long terme.

M.T. : Dans l’intervale, nous allons faire des conférences et partir à la rencontre des classes et des élèves qui nous ont suivis et apporté leur soutien. Nous avons aussi un documentaire en préparation, pour parler de notre aventure mais aussi plus largement de la science en milieu polaire et des sacrifices que cela demande pour les scientifiques. Nous, on est restés trois mois, mais pour certains chercheurs, c’est une vie entière. On a rencontré des scientifiques qui hivernent, qui passent des années sur place. Dans un contexte de tensions budgétaires et géopolitiques, redonner confiance dans la science et rappeler son importance nous semblait essentiel.

Deux explorateurs en tenue polaire posent devant une statue dorée sur la glace.
Après 42 jours d’expédition et près de 1 800 kilomètres parcourus, le duo atteint l’un des lieux les plus reculés de la planète : le Pôle Sud d’Inaccessibilité historique. Surprise : le buste de Lénine. Il surplombe en réalité une ancienne base scientifique soviétique, depuis enfouie dans la glace. © Heïdi Sevestre - Matthieu Tordeur / Under Antarctica

Après trois mois sur la glace, comment se passe le retour à une vie plus “classique” ?

M.T. : C’est assez déroutant, surtout que nous avons quitté l’Antarctique pour l’Amérique du Sud où l’été bat son plein, avec des odeurs d’arbres, de fleurs, des oiseaux… Surtout, tout va très vite, alors que sur la calotte glaciaire, chaque geste compte. Tu passes trois mois à être concentré sur l’essentiel – avancer, manger, dormir, gérer l’énergie – et d’un coup tu te retrouves dans un monde saturé d’informations, de sollicitations, de bruit. Il faut un temps d’adaptation, clairement.

H.S. : Les fruits et légumes frais, c’est ce qui nous manquait le plus quand on était sur la glace, à manger nos lyophilisés réduits en poudre par les chocs de nos pulkas sur les sastrugis. Mais, là-bas, tu vois très concrètement ce dont tu as besoin pour fonctionner, et ce qui est accessoire. Ça remet des choses en perspective.

Avec le recul, diriez-vous que cette expédition a changé votre manière de voir la science ?

H.S. : Oui. C’est de la science exploratoire, avec beaucoup d’incertitudes. On apprend énormément, y compris sur la logistique, l’énergie, le matériel. Tout ne peut pas être testé à l’avance. Mais ce retour d’expérience est précieux pour la communauté scientifique.

M.T. : Et puis il y a ce moteur invisible : savoir que 300 000 jeunes nous suivaient. Dans les moments difficiles, ça nous a donné des ailes. On se disait qu’on devait faire les choses bien, jusqu’au bout.

H.S. : L’idée, c’est de continuer à faire dialoguer science, exploration et société. L’Antarctique est un continent clé pour comprendre notre avenir. Si cette expédition a permis de mieux le comprendre – et de donner envie d’agir – alors elle a pleinement rempli son rôle.

Deux personnes souriantes en tenue de froid posent ensemble dans un paysage enneigé.
Heïdi Sevestre et Matthieu Tordeur, le jour de leur arrivée au bout de leur périple, le 21 janvier 2026. © Under Antarctica

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