Donner son surplus d'électricité, une nouvelle forme de solidarité énergétique

Raymond Baraché (à gauche) et Daniel Amoros, deux habitants de Dieulefit, ont créé une AMEP pour faire don à une association du surplus d’électricité qu’ils produisent grâce à leurs panneaux solaires. - © Sandy Plas

Publié le par Sandy Plas

En cet après-midi automnal, la pluie tombe à grosses gouttes sur la maison de Raymond Baraché. Les tuiles rouges de son toit sont couvertes d’eau, tout comme les panneaux solaires qui regardent résolument vers le ciel, en attendant une éclaircie. “Habituellement, on est dans une région où il y a beaucoup de soleil”, sourit cet ancien prêtre de 81 ans, désormais à la retraite.

Installé sur les hauteurs du village de Dieulefit, une commune située à 30 kilomètres de Montélimar, dans la Drôme, Raymond produit chaque année une partie de son électricité grâce aux panneaux solaires qu’il a installés sur sa toiture et qui lui permettent de couvrir une partie de ses besoins. “Mais en été, ou lorsque je m’absente, je produis un surplus d’électricité qui repart sur le réseau. Alors, quand j’ai appris qu’il était possible de faire don de cette électricité à des personnes dans la précarité, ça m’a intéressé”, poursuit-il.

Partager son électricité plutôt que la revendre

Dans son village, un projet d’AMEP, une association pour la mutualisation de l’énergie, est alors en développement. À l’image des AMAP, qui réunissent des consommateurs autour d’un producteur en circuit court, l’objectif des AMEP est de mettre en lien des producteurs d’électricité renouvelable, avec des voisins en situation de précarité ou des structures associatives à vocation solidaire.

Début 2024, Raymond intègre donc cette communauté d’énergie, tout juste créée, qui lui permet de faire don de son surplus d’électricité à l’association Passerelles, installée à Dieulefit et qui propose un hébergement aux personnes en situation d’exil. “Je suis content de pouvoir aider des gens qui en ont besoin, plutôt que de revendre cette électricité à Enedis pour quelques centimes. Tout le monde y gagne”, appuie le retraité.

Une idée récente, qui remonte à 2022

Les AMEP sont apparues récemment dans le paysage des initiatives citoyennes qui ont émergé ces dernières années dans le secteur de l’énergie. C’est en 2022 que le projet commence à se structurer, dans la commune de Simiane-Collongue, située à une vingtaine de kilomètres de Marseille. Christophe Brun, un habitant de la commune, a alors l’idée de partager le surplus d’électricité qu’il produit avec ses voisins, de la même façon qu’il partage aux alentours les grappes excédentaires de raisin qui poussent dans son jardin.

Les contours des AMEP commencent alors à se dessiner. “Les AMEP reposent sur une valeur de solidarité, avec l’idée de faire bénéficier de cette énergie gratuite à des personnes en difficulté ou à des associations à vocations sociales”, explique Julie Lacombe, cofondatrice du réseau AMEP.

Un circuit court de l’énergie

Concrètement, le fonctionnement des AMEP repose sur le principe de l’autoconsommation collective d’électricité. Autorisée depuis 2017, l’autoconsommation collective permet à plusieurs habitants de partager localement l’électricité qu’ils produisent. Il faut pour cela créer une entité juridique, appelée “personne morale organisatrice” (PMO), qui encadre les échanges entre producteurs et consommateurs.

Ce circuit court de l’énergie, permet ainsi à des citoyens de reprendre en main leur production et leur consommation d’électricité, tout en participant au développement des énergies renouvelables. En parallèle, un contrat avec un fournisseur d’énergie reste nécessaire, pour le complément consommé sur le réseau.

Un groupe de personnes, membre du réseau AMEP.
Le réseau des AMEP compte aujourd’hui 23 associations à travers la France et une trentaine en cours de structuration. Chaque mois, le réseau propose un webinaire gratuit, pour ceux qui souhaiteraient se lancer dans la démarche. © Réseau AMEP

Autoconsommation collective

Basées sur ce système d’autoconsommation collective, les AMEP mettent en lien des producteurs avec des bénéficiaires. Entre les deux, les compteurs Linky des uns et des autres permettent de calculer précisément le surplus envoyé sur le réseau et consommé par ces bénéficiaires.

“Quelle que soit la puissance de son installation, on génère forcément un surplus de production, pendant l’été, ou lorsqu’on s’absente de son domicile”, explique Daniel Amoros, habitant de Dieulefit et à l’initiative de la création de l’AMEP locale. À l’autre bout de la chaîne, l’association Passerelles bénéficie d’une consommation gratuite d’électricité, lorsque les panneaux solaires de Raymond Baraché et de Daniel Amoros – les deux producteurs de l’AMEP de Dieulefit – sont en surproduction.

Créer du lien au niveau local

La famille de six personnes, originaires d’Albanie et actuellement hébergée par l’association a ainsi pu bénéficier l’an dernier d’un remboursement de 177 € sur sa facture EDF. “C’est une très grosse économie pour eux”, note Philippe Mesnard, administrateur de l’association Passerelles. Et ça s’inscrit en plus dans une démarche qui a du sens, en mettant les gens en lien au niveau local.

Pour Daniel Amoros, au-delà de l’aide apportée à des personnes en difficulté, les dons d’électricité permettent également de faire évoluer les mentalités : “Pour bénéficier de cette électricité gratuite, les bénéficiaires doivent changer leurs habitudes, en faisant tourner leurs appareils électriques quand il y a du soleil. C’est un changement dans la façon dont on considère sa consommation d’énergie.”

“Donner du sens”

À ce jour, 23 AMEP sont en fonctionnement en France et une trentaine est en cours de structuration. Un intérêt grandissant porté par la crise énergétique et des tarifs de rachat de l’électricité par EDF désormais peu attractifs, mais pas seulement : “On sent un réel engouement, avec une envie de donner du sens à sa production d’énergie”, explique Julie Lacombe. Chaque mois, le réseau AMEP, qui compte désormais un emploi à temps partiel, grâce au soutien reçu par l’ADEME, propose un webinaire en ligne accessible gratuitement à tous ceux qui souhaiteraient se lancer dans cette démarche.

Dans les prochains mois, l’AMEP de Dieulefit devrait, quant à elle, accueillir deux nouveaux producteurs et être reliée à une nouvelle association, permettant d’aider de nouvelles personnes en situation de précarité. “Nous ne parviendrons pas à résoudre les problèmes de notre société sans créer des relations d’échange entre les citoyens, soutient Daniel Amoros. Et les dons d’énergie s’inscrivent dans cette démarche.”

Un don de bois de chauffage pour les plus démunis

Si les prix du gaz et de l’électricité sont en augmentation depuis plusieurs années, les tarifs du bois de chauffage suivent la même tendance. Partant de ce constat, Luc Seegner, un habitant du massif de la Chartreuse, en Isère, a décidé de fonder l’association Forêt Chauffante, pour récolter le bois abandonné par les forestiers et en faire bénéficier les personnes en situation de précarité.

Après avoir eu l’accord des propriétaires de parcelles forestières, les bénévoles de l’association vont couper le bois déraciné ou laissé sur place après des coupes, le font sécher, puis le livrent à des bénéficiaires. Comptant une petite dizaine de bénévoles, l’association vient en aide à des personnes âgées ou des familles, qui n’ont plus les moyens de se chauffer.

“Les gens nous contactent directement quand ils en ont besoin, explique Luc Seegner. Nous n’avons pas la capacité d’aider beaucoup de monde, car c’est un gros travail, mais si on peut aider ne serait-ce qu’une seule personne, c’est déjà beaucoup.”

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