Dans les rues parisiennes écrasées de chaleur, rien ne trahit sa présence. Pourtant, sous les pavés, des conduites font circuler une eau glacée qui rafraîchit bureaux, musées, commerces, hôtels ou encore logements. C’est exactement le même principe que les réseaux de chaleur urbains, davantage répandus, mais pour rafraîchir les intérieurs. Reliés à ce réseau souterrain, ces bâtiments échappent aux bourdonnements des climatiseurs individuels et à leurs rejets brûlants. Leur secret ? Le plus grand réseau de froid urbain d’Europe.
Aux commandes, Fraîcheur de Paris, opérateur mandaté par la Ville, orchestre un ballet discret de pompes, d’échangeurs et de centrales. L’été venu, la Seine devient l’alliée du dispositif, agissant comme un condenseur naturel. Loin des solutions d’appoint, cette infrastructure mise sur la sobriété et le partage pour offrir un confort durable, alors que les vagues de chaleur s’installent et s’intensifient.
La Seine, un fleuve comme allié
“La Seine possède une grande amplitude thermique, entre 4 °C au plus froid de l’hiver à 27 °C par fortes chaleurs”, explique Raphaëlle Nayral, secrétaire générale de Fraîcheur de Paris. C’est cette variation qui permet de l’utiliser comme source de refroidissement naturel. L’eau du fleuve, plus froide que celle qui circule dans les tuyaux, capte la chaleur accumulée dans les bâtiments. Le processus est simple dans son principe, mais redoutablement efficace : une fois refroidie dans les centrales, l’eau repart à 5 à 7 °C dans le réseau, prête à rafraîchir de nouveaux espaces.
Mais attention, ce n’est pas la Seine qui coule dans les tuyaux : ce n’est pas son eau qui est utilisée, mais sa fraîcheur. Grâce à un système d’échangeurs thermiques, l’eau du fleuve et celle du réseau ne se rencontrent jamais. La température de la Seine agit comme un frigo naturel, permettant de refroidir l’eau qui circule vers les bâtiments raccordés. C’est une manière d’exploiter l’énergie déjà présente dans l’environnement, sans prélever ni altérer la ressource. On appelle cela le freecooling.
Deux procédés existent. Quand la Seine descend autour de 1 à 2 °C, notamment en hiver, le “freecooling pur” transfère directement cette fraîcheur au réseau, supprimant presque tout recours aux groupes frigorifiques et donc à l’électricité. Quand elle est plus “douce” – environ 5 °C –, on recourt au “freecooling par abaissement” : l’eau du réseau est d’abord refroidie par le fleuve, puis un groupe frigorifique complète l’effort pour atteindre les 2 °C nécessaires à la distribution. Résultat : un système plus sobre, où l’électricité n’intervient qu’en appoint.
Une demande qui devrait exploser
Lancée en 1991, cette infrastructure a attend cette année les 100 kilomètres de réseau à travers Paris. C’est un des maillages de froid urbain les plus importants au monde – les Émirats Arabes Unis ou encore la Suède ont également développé des projets majeurs – mais il reste bien insuffisant pour répondre à la demande. “Nous savons que la demande pour ce type de service va augmenter de façon exponentielle”, reconnaît Raphaëlle Nayral. Les projections sont claires : d’ici 2042, le réseau devrait atteindre 250 kilomètres, soit une augmentation de 150 % de sa capacité actuelle. Cela devrait permettre de rafraîchir quelque 2 300 bâtiments supplémentaires.
Cet essor répond à une double urgence : offrir un confort thermique aux habitants et répondre à un enjeu de santé publique. Dans moins de vingt ans, le climat parisien pourrait être plus chaud de 4 °C en moyenne. Les canicules répétées frappent plus durement les personnes âgées, les enfants ou les malades chroniques, pour qui un environnement rafraîchi peut être vital. Et Paris est classée comme la ville la moins adaptée d’Europe face aux chaleurs extrêmes, selon une étude publiée dans The Lancet Planetary Health Journal.
Un investissement et des travaux colossaux pour mailler les sous-sols de Paris
Cet objectif ambitieux a un prix : un milliard d’euros d’investissement sur vingt ans seront nécessaire pour ajouter 150 kilomètres au maillage déjà existant. Creuser le sous-sol parisien, souvent via les égouts ou sous la voirie, mobilise d’importants moyens techniques et humains. “L’accès au froid va devenir un élément de différenciation sociale si l’on n’y prend pas garde”, avertit Raphaëlle Nayral. Pour éviter une fracture climatique entre ceux qui peuvent se rafraîchir et les autres, Fraîcheur de Paris cible aussi les bâtiments accueillant des publics vulnérables : crèches, écoles, Ehpad, hôpitaux…
Le raccordement reste encore relativement abordable à l’heure actuelle : moins de 10 000 euros pour un commerce ou une activité tertiaire de 100 m². Mais il suppose une concertation étroite entre les différents acteurs urbains afin d’optimiser les travaux et limiter les coûts.
La Seine, un bien commun à préserver
L’entreprise met un point d’honneur à préserver le fleuve. “Nous sommes en responsabilité vis-à-vis de la Seine”, insiste Raphaëlle Nayral. Aucune eau n’est prélevée pour être consommée, et l’échauffement de l’eau rejetée est strictement contrôlé pour ne pas perturber l’écosystème aquatique. Encore faut-il que le niveau de la Seine soit préservé, y compris durant les étés les plus secs. C’est ici qu’entre en scène Seine Grands Lacs, qui gère quatre grands réservoirs d’eau situés en amont de la capitale. Sa mission ? Protéger autant que possible l’Île-de-France, dont Paris, des inondations, mais aussi maintenir un certain débit au fleuve. L’été dernier, par exemple, ces réservoirs ont fourni jusqu’à 70 % du débit de la Seine, afin de protéger la vie aquatique – poissons compris –, de garantir le refroidissement de la centrale nucléaire de Nogent-sur-Seine et d’assurer l’alimentation en eau potable.
Pourtant, la question de l’avenir se pose déjà. “Nous devons adapter notre modèle à l’évolution du débit de la Seine et aux effets du réchauffement climatique”, prévient-elle. Si les températures extérieures atteignent 50 °C à l’horizon 2050, le défi technique sera immense. La clé résidera dans une vision à long terme, intégrant les scénarios climatiques les plus extrêmes.
Une idée vieille de trente ans, plus actuelle que jamais
Le réseau de froid parisien n’est pas né d’hier. “Dès 1991 [Jacques Chirac était alors maire de Paris, NDLR], la Ville a voulu tester cette solution pour éviter la prolifération des climatiseurs individuels, très énergivores”, rappelle Raphaëlle Nayral. À l’époque, l’argument était autant esthétique qu’écologique : limiter les unités disgracieuses sur les façades et préserver l’air des rues de la chaleur qu’elles dégagent. Trois décennies plus tard, cette logique s’inscrit dans un contexte climatique bien plus pressant, où chaque degré compte.
Depuis, le réseau s’est étendu par étapes, en profitant notamment des grands chantiers urbains. Les travaux de rénovation des Halles ou du quartier Bercy ont ainsi permis d’installer des canalisations en sous-sol. Aujourd’hui, les nouvelles extensions se font de plus en plus en coordination avec les aménagements de voirie, pour limiter l’impact sur la circulation et réduire la facture.
Un modèle qui séduit aussi ailleurs
Paris n’est pas la seule à miser sur le froid urbain. Stockholm exploite la fraîcheur de ses eaux maritimes pour alimenter un réseau de 76 kilomètres, tandis que Toronto utilise l’eau glaciale du lac Ontario pour alimenter trois conduites principales de 5 km de long. Même dans des zones chaudes, comme Dubaï, au Qatar, la climatisation collective gagne du terrain. En France, on compte 28 réseaux de froid. Lyon, par exemple, a déployé un réseau de froid urbain de 14 km en utilisant ses nappes souterraines.
Mais l’approche parisienne, avec la Seine comme condenseur naturel, reste assez unique par sa combinaison de sobriété énergétique, de préservation de l’eau et d’intégration au paysage urbain. Quoi qu’il en soit, ces exemples montrent qu’une alternative aux climatiseurs individuels est possible, y compris à grande échelle. À condition d’investir massivement et d’accepter des travaux lourds dans le tissu urbain existant.
Des usages très variés
Aujourd’hui, le réseau dessert des bâtiments aussi divers que le Louvre, l’Assemblée nationale, l’Opéra Garnier, l’hôpital des Quinze‑Vingts, le Forum des Halles, mais aussi des grands magasins, des hôtels parisiens ou des sièges d’entreprises. Pour les gestionnaires, les avantages sont multiples : moins d’entretien que pour un parc de climatiseurs, plus de silence et une consommation d’électricité réduite. Pour les habitants, c’est aussi la garantie d’un confort thermique plus homogène, sans surchauffe locale dans les rues.
“Nous raccordons aussi des logements sociaux”, précise Raphaëlle Nayral. Une manière de montrer que cette technologie n’est pas réservée aux quartiers les plus riches. Encore faut-il que le rythme des extensions suive la demande, ce qui reste un défi majeur.
Un rôle clé dans l’adaptation de Paris
À l’horizon 2050, la capitale pourrait connaître jusqu’à 30 jours par an avec des températures dépassant 35 °C. Dans ce scénario, le froid urbain pourrait devenir aussi vital que l’eau potable ou l’électricité. Des innovations sont déjà à l’étude, comme le stockage de glace en hiver pour l’utiliser en été, ou le couplage avec des panneaux solaires pour alimenter les pompes.
Mais pour Raphaëlle Nayral, la technologie seule ne suffira pas : “Il faudra aussi travailler sur l’urbanisme, la végétalisation, les matériaux de construction… Le froid urbain est une pièce du puzzle, pas la solution unique.”
Dans une ville où l’accès au confort thermique risque de devenir un marqueur social, le réseau de froid urbain est autant un projet technique qu’un enjeu politique. Offrir la même fraîcheur à tous, sans épuiser les ressources, suppose des choix ambitieux et une planification de long terme. Sous les pavés parisiens, les conduites d’eau glacée tracent déjà les contours d’une ville qui s’adapte. Reste à savoir si, dans vingt ans, elles seront un privilège réservé à quelques quartiers ou un bien commun à l’échelle de la capitale.