Rejoué : l'atelier du Père Noël qui répare, revalorise et réinsère

Sur les étagères, des peluches sèchent après un passage en machine. Le lavage est systématique pour tous les jouets qui entrent chez Rejoué. - © Florence Santrot

Publié le par Florence Santrot

Quelques semaines avant Noël, l’association Rejoué vit son grand rush. Derrière la façade discrète du bâtiment de Vitry-sur-Seine (Val-de-Marne), les jouets affluent par centaines. En cette saison, les dons se multiplient : particuliers, collectivités, entreprises mécènes… tout le monde vide ses placards. “L’année dernière, on a collecté 36 tonnes de jouets”, souffle Karen Birstein, co-directrice de l’association Rejoué. Cela aurait pu être beaucoup plus, mais il faudrait davantage de place pour tout entreposer et davantage de bras pour tout reconditionner.

Dans le vaste sous-sol de l’atelier, tout commence par le grand tri des dons par catégories. Quatorze au total : peluches, jeux de construction, jeux électroniques, puzzles, véhicules… Une fourmilière où chaque sac ou carton est ouvert, vérifié, évalué. L’objectif : isoler ce qui pourra être sauvé de ce qui doit rejoindre les éco-organismes partenaires comme Ecosystem, Ecomaison… ou encore Recyclivre pour les livres d’enfants. Ce qui est trop abîmé ou n’est pas destiné à la bonne tranche d’âge sera réorienté.

Des peluches dans un grand carton au milieu d’un entrepôt rempli de boîtes en carton
Au sous-sol, dès l'arrivée des dons, un premier tri est effectué. Les peluches sont organisées en trois tailles : petites, moyennes et grandes. © Florence Santrot

Un circuit du jouet reconditionné concurrencé de toute part

La qualité des dons ? “Elle baisse un peu”, constate Karen Birstein. Entre les achats ultra-low-cost, la revente de ce qui est neuf ou presque sur les applications de seconde main et les enseignes qui rachètent les jouets contre des bons d’achat, la concurrence est rude.

“Les enseignes de jouets qui proposent des bons d’achat, pour moi, c’est pire que Vinted, soupire-t-elle. Elles prennent seulement le jouet parfait, puis incitent à racheter du neuf. Tout cela alimente la surconsommation.” À Rejoué, au contraire, chaque jouet mérite une seconde chance.

Jouets variés sur une table, incluant camions, maison miniature et carte Uno.
Jeux de construction, de société, d'éveil… on trouve de tout chez Rejoué. © Florence Santrot

Du tri au miracle : comment un jouet redevient “comme neuf”

Une fois triés, les jouets partent à l’atelier lavage. Rien n’échappe à ce passage obligé : peluches, déguisements, doudous, jeux premier âge. Tout y passe. “Tout est lavé systématiquement”, insiste la co-directrice. Même les jouets d’extérieur ont droit à leur bain : dans une pièce d’eau, les roues de trottinettes sont frottées, les poussettes désinfectées, les draisiennes et vélo en ressortent propres comme à leur premier jour, passés au Kärcher.

Puis vient l’étape qui fait toute la différence : les pièces détachées. Rejoué conserve des centaines d’éléments récupérés sur des jouets incomplets mais populaires pour recomposer ceux qui manquent d’un pion, d’une barrette, d’une carte, d’un personnage. “C’est vraiment ce qui nous distingue d’une ressourcerie”, explique Karen Birstein. Ici, pas de mauvaise surprise sur les jeux de société incomplets.

Personne nettoyant un objet avec une brosse à dents sur un plan de travail couvert.
Une femme en réinsertion nettoie soigneusement un cheval en plastique et s'assure de son état avant qu'il ne se retrouve dans un rayon d'une des boutiques de Rejoué. © Florence Santrot

Des puzzles systématiquement vérifiés par des bénévoles passionnés

Le casse-tête absolu ? Les puzzles. Tous – absolument tous – sont refaits pour voir si des pièces sont manquantes. Jusqu’à 200 pièces, c’est l’atelier qui s’en charge. Au-delà, la mission est confiée à des bénévoles passionnés, qui aiment passer leurs soirées à reconstituer un mille pièces d’un paysage enneigé. “On ne peut pas compter les pièces une par une. Il faut les refaire pour s’assurer que tout est là.”

À la fin de la chaîne, les jouets prêts rejoignent le stock du magasin. Une vision réjouissante : des étagères de jouets parfaitement propres, réparés, présentés comme neufs pour une bonne partie. Le tout, en flux tendu : “Avec quatre boutiques désormais, le stock part très vite”, note Karen Birstein. De quoi préparer Noël autrement.

Cartons empilés étiquetés avec des images de jouets pour une collecte ou distribution.
Dans ces cartons empilés, des centaines de jouets. Chaque boutique découvre le contenu exact des cartons à la réception. © Florence Santrot

Un chantier pensé pour les femmes, et pour lever les freins à l’emploi

Mais Rejoué, c’est bien plus qu’une fabrique de jouets. C’est un chantier d’insertion pensé pour les femmes, spécifiquement. “On accompagne essentiellement les femmes : elles représentent 70 % de nos salariés en insertion. Ce sont souvent des mères seules, en situation de précarité.” Tout ici est pensé pour elles : horaires adaptés (début à 9h30 pour déposer les enfants à l’école), mercredi non travaillé, limitation du port de charges (aménagements sur roulettes pour éviter les manipulations trop lourdes). Même les jours fériés sont calibrés : “Le vendredi qui suit le jeudi de l’Ascension est férié dans l’Éducation nationale. Chez nous aussi.”

Des personnes travaillent dans un atelier lumineux rempli de tables, outils et matériaux divers.
Les postes de travail ont été adaptés pour faciliter le travail des personnes en réinsertion, dont une bonne partie sont des femmes. © Florence Santrot

L’accompagnement est complet : aide et conseils pour trouver un logement stable, pour rentrer dans un parcours de soins (plus de 60 % en sont éloignés), informations sur les droits auxquels elles peuvent prétendre, cours de français, travail sur la confiance. Et bien sûr, construction d’un projet professionnel solide. Trouver une formation, un stage… “Il faut aussi travailler l’adéquation entre le métier souhaité et la capacité réelle à l’exercer”, explique Karen Birstein. Quelqu’un qui veut être chauffeur routier mais qui a des problèmes de dos… ça ne marche pas.” En permanence, environ 45 personnes sont en insertion. Un passage de 15 mois qui peut changer une vie.

Une pédagogie du faire : apprendre un métier, reprendre confiance

Dans l’atelier, Camille Dupuis, encadrante technique et pédagogique, guide les salariés dans les différentes étapes de valorisation. “Former, encadrer, organiser la production, repérer les difficultés…” : son métier est multiple. “Ici, il y a plein de métiers différents, raconte-t-elle. Le tri et le nettoyage, bien sûr, mais aussi la logistique, la livraison, le contrôle qualité, le travail en boutique, l’informatique… Même l’encadrement de bénévoles lors des journées solidaires.”

Les nouveaux salariés sont mis en binôme avec des plus expérimentés. Le collectif fait le reste. Chacun apprend à son rythme, trouve sa place, découvre parfois des talents enfouis. L’atelier devient un espace où l’on réapprend à faire confiance, à se faire confiance.

Camille, elle-même, vient d’un autre univers : “Je suis arrivée ici parce que je voulais travailler dans le réemploi. Je ne connaissais pas ce métier, mais j’ai été séduite.” Aujourd’hui, elle se dit stimulée par les interactions humaines, la créativité du travail, la nécessité constante de trouver des solutions. “On fait mille choses à la fois.” Là encore, Noël est un moment fort : plus de demandes, plus de jouets à sortir, plus de coordination. Une période intense, mais porteuse de sens.

Peluche licorne violette posée sur une étagère parmi d'autres jouets en peluche colorés.
© Florence Santrot

Boutiques solidaires, mécénat, subventions : un modèle fragile mais visionnaire

Rejoué possède quatre boutiques, dont certaines éphémères, mises à disposition par des centres commerciaux, pour rendre visibles ses jouets. La boutique parisienne dans le XIVe reste est l’adresse historique mais Rejoué est également présent à Levallois-Perret, Athis-Mons… Pourtant, économiquement, la vente de jouets ne représente que 10 % du modèle. “C’est très faible”, reconnaît Karen Birstein. À cela s’ajoutent : 10 % issus d’animations (en entreprises, collectivités…) et de journées solidaires ; 30 % via le mécénat ; Et 50 % via les subventions publiques.

Et la vente en ligne ? Impossible. “C’est trop compliqué : gestion du stock, faible valeur des produits, empreinte environnementale… Ça n’aurait aucun sens. Envoyer un jouet de seconde main à Marseille, ce n’est pas nous.” Les boutiques sont donc essentielles.

Les jouets… en chiffres

7 jouets sur 10 ne sont plus utilisés après 8 mois.

40 millions de jouets d’occasion estimés vendus en 2025.

100 000 tonnes de jouets sont jetées chaque année, soit plus de 1 jouet jeté chaque seconde.

29 % des parents n’offrent pas de cadeaux pour Noël.

1 enfant sur 5 vit sous le seuil de pauvreté en France.

Source : Rejouons Solidaire

Les collectivités, grand défi du réemploi

Rayonnages remplis de jouets colorés dans une ludothèque ou un magasin pour enfants
Dans un coin de l'atelier de Rejoué à Vitry-sur-Seine, des rayonnages attendent les professionnels de la petite enfance. Chaque jouet est neuf ou presque et toujours proposé au moins en double. © Florence Santrot

Un autre enjeu se profile : convaincre les crèches, écoles et collectivités d’acheter plus de jouets issus du réemploi. La loi Anti-Gaspillage pour une Économie Circulaire (AGEC) fixe pourtant des objectifs clairs : 5 % d’achats issus du réemploi aujourd’hui, 10 % à partir de 2027 et 15 % en 2030. Mais la co-directrice dresse une réalité bien différente : “On en est très loin. S’il y a 5 % des villes qui le font, c’est déjà bien.” Quelques rares chaînes de crèches ou encore le département du 93 jouent le jeu. Mais ils sont encore rares.

Les réticences persistent : peur d’un jouet moins sûr, facilité de l’achat sur catalogue, manque d’habitude, incertitude de l’approvisionnement sur de la seconde main… les freins sont nombreux. Certes, l’association ne peut pas garantir avoir 50 jeux Monopoly en stock à tout moment mais il y a toujours des alternatives possibles. Et les jouets 0 – 3 ans de Rejoué sont irréprochables. “On est sur du jouet d’aspect neuf, vraiment, comme si on était le BackMarket du jouet”, insiste Karen Birstein.

Le réseau Rejouons Solidaire : 13 structures partout en France

Rejoué n’est pas seul. Sous l’impulsion de l’association, un réseau national a vu le jour : Rejouons Solidaire. Ce sont treize structures un peu partout en France, comme AbracadaBric à Chambéry, qui partagent une même philosophie : allier réemploi de jouets et inclusion sociale. Le but : mutualiser, peser dans le débat public, accompagner les porteurs de projets. Un accélérateur discret mais qui permet au modèle de se diffuser dans les territoires.

À l’approche de Noël, chez Rejoué, chaque ensemble Playmobil ou Lego reconstitué, chaque avion Barbie remis en état, chaque peluche lavée, chaque jouet réparé porte en lui une double victoire : une victoire contre le gaspillage, et une victoire humaine.

Carte de France avec des marqueurs verts indiquant plusieurs emplacements géographiques spécifiques.
© Rejouons Solidaire

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