Sous nos pieds, un monde invisible travaille en silence depuis des millions d’années. Ce monde, c’est celui des champignons mycorhiziens, ces micro-organismes qui vivent en symbiose avec les racines des plantes. En échange de sucres, ils leur offrent une meilleure absorption de l’eau et des nutriments, renforcent leurs défenses et améliorent la qualité du sol. Un mécanisme naturel que l’agriculture intensive a largement perturbé, mais que la start-up Mycophyto, installée à Grasse (Alpes-Maritimes), s’emploie à restaurer.
Créée en 2017 par Justine Lipuma et Christine Berrie-Boncet, Mycophyto est issue des laboratoires de l’Université Côte d’Azur. Avec une approche alliant microbiologie, intelligence artificielle et connaissance fine des terroirs, l’entreprise propose des “cocktails” de champignons mycorhiziens adaptés à chaque sol, chaque culture, chaque région. Leur promesse : rétablir la santé des sols pour mieux faire face aux aléas climatiques, tout en réduisant la dépendance aux traitements chimiques et la vulnérabilité face au stress hydrique. Une transition douce mais radicale, enracinée dans le vivant.
Une symbiose millénaire, remise au goût du jour
L’idée peut sembler audacieuse, mais elle repose sur un principe biologique fondamental : sans champignons mycorhiziens, les plantes terrestres n’auraient jamais colonisé les continents. Ces micro-organismes, apparus il y a plus de 400 millions d’années, forment un réseau souterrain qui relie les plantes entre elles, favorisant les échanges d’eau, de nutriments et même d’informations. Dans un sol vivant, ces champignons tissent une toile de coopération essentielle à la santé des végétaux.
Les pratiques agricoles modernes – labours intensifs, produits chimiques, monocultures – ont appauvri cette biodiversité invisible. En réintroduisant des champignons adaptés à chaque sol, Mycophyto ne fait donc pas que « traiter » les sols : elle leur rend leur intelligence naturelle. “Ces champignons améliorent la structure du sol, ce qui permet une meilleure aération, un meilleur drainage ou, au contraire, une rétention plus efficace en cas de sécheresse”, explique Juliette Laval, ingénieure agronome chez Mycophyto. Résultat : des plantes plus autonomes, plus résistantes… et des agriculteurs moins dépendants des intrants chimiques.
Une solution locale, naturelle… et efficace
Loin des solutions standards, Mycophyto mise sur une approche territorialisée. Grâce à la plus grande base de données européenne de champignons mycorhiziens et à une IA dédiée à l’analyse des sols, l’entreprise conçoit des « mix » fongiques adaptés à chaque terroir et culture. “Ce que je vends à un domaine dans le Var n’a rien à voir avec ce que je proposerai en Bourgogne. Chaque sol a son écosystème”, explique Jean-Nicolas Detourbet.
Les résultats sont là avec jusqu’à 20 % de réduction du stress hydrique, des rendements stabilisés voire améliorés de 30 à 45 %, des traitements chimiques divisés par trois sur certaines exploitations et un retour sur investissement très rentable, par exemple sur la culture de la tomate. “Imaginons un plant de tomate qui coûte 1€. Notre solution coûte 0,1€ par plan, et elle permet 15 % de tomates en plus. On a un retour sur investissement de 1 pour 8 : pour chaque euro investi, l’agriculteur en tire huit grâce à un meilleur rendement”, détaille Jean-Nicolas Detourbet.
Mycophyto s’efforce de rester accessible financièrement. Dans les vignobles, il faut compter 1 500€ par hectare pour une efficacité prouvée sur quatre ans. En maraîchage, on est en moyenne à 0,12€ par plant. Pour les agriculteurs, cela représente une voie vers une agriculture plus autonome, plus durable, mais aussi plus rentable.
Des grands groupes aux collectivités locales
Initialement adoptée par des collectivités (ville de Cannes, golfe de Sainte-Maxime…), la technologie séduit aujourd’hui les grands groupes agroalimentaires, viticoles ou de parfumerie (comme Chanel). Certains, soucieux de sécuriser leur sourcing en zones sensibles (Madagascar, Côte d’Ivoire…), financent l’implantation de Mycophyto auprès de leurs producteurs locaux.
Derrière l’innovation, une philosophie : réparer ce que l’activité humaine a abîmé. Ou plutôt, permettre la renaissance d’un sol vivant, en restaurant ses interactions naturelles. “Ce n’est pas de la régénération au sens technique, c’est davantage une renaissance. On remet en mouvement ce qui existait, en harmonie avec la nature”, défend Juliette Laval. Dans un monde où les sécheresses s’intensifient, les sols s’appauvrissent et les modèles agricoles sont en mutation, la solution de Mycophyto a toute sa place.