Au large de la Norvège, la première usine de dessalement sous-marine au monde

Représentation de l'usine de dessalement sous-marine de Flocean qui doit entrer en activité en 2026 au large de la Norvège. - © Flocean

Publié le par Florence Santrot

La crise de l’eau ne se résume plus à des rivières asséchées ou à des réservoirs au plus bas. Elle se joue aussi, et surtout, sous nos pieds. Partout dans le monde, les nappes phréatiques sont pompées plus vite qu’elles ne se rechargent, alimentant villes, agricultures et industries – y compris l’IA – jusqu’à l’épuisement. À mesure que le climat se dérègle et que la demande explose, l’équation devient intenable.

Face à cette pression croissante, le dessalement de l’eau de mer s’impose depuis des décennies comme une solution de recours. Mais ses limites sont bien connues : forte consommation d’énergie, lourdes infrastructures côtières, impacts sur les écosystèmes marins. Et si le problème ne venait pas du principe du dessalement lui-même, mais de l’endroit où on le pratique ? C’est cette question qu’une start-up norvégienne, Flocean, a décidé de prendre au pied de la lettre – en déplaçant l’usine là où la physique travaille déjà pour nous.

Exploiter la pression plutôt que la combattre

La technologie au cœur du projet Flocean repose sur un principe connu : l’osmose inverse, aujourd’hui majoritaire dans le dessalement mondial. Pour faire passer l’eau de mer à travers des membranes microscopiques capables de retenir sels et impuretés, il faut exercer une pression élevée. Sur terre, cette pression est produite par des pompes puissantes, gourmandes en électricité. En mer profonde, elle est déjà là.

En installant ses unités de dessalement entre 300 et 600 mètres de profondeur, Flocean s’appuie sur la pression hydrostatique naturelle de l’océan. Le poids de la colonne d’eau fournit une grande partie de l’énergie nécessaire au processus. Résultat annoncé : une réduction de 30 à 50 % de la consommation énergétique par rapport aux usines côtières classiques, et une baisse équivalente des émissions associées.

Le premier site commercial, Flocean One, sera déployé cette année, en 2026, au large de la Norvège, à Mongstad Industrial Park. L’installation doit produire, dans un premier temps, 1 000 m³ d’eau douce par jour. Une capacité modeste à l’échelle mondiale, mais pensée comme un démonstrateur industriel, appelé à être multiplié plutôt qu’agrandi.

Des conditions naturelles qui simplifient le traitement

La profondeur offre un autre avantage, moins intuitif mais tout aussi stratégique : la qualité de l’eau. En dessous d’environ 200 mètres, la lumière ne pénètre plus. La photosynthèse cesse, les algues disparaissent, la charge bactérienne chute fortement. L’eau est plus stable, plus froide, et contient moins de matière organique susceptible d’encrasser les membranes.

Conséquence directe : les étapes de prétraitement peuvent être fortement allégées. Là où les usines terrestres multiplient filtres et produits chimiques pour protéger leurs membranes, le système pensé par Flocean en nécessite beaucoup moins. La start-up évoque jusqu’à 60 % d’infrastructures de prétraitement en moins, et une réduction significative de l’usage de réactifs.

La question sensible de la saumure est elle aussi abordée différemment. Rejetée en profondeur, sans additifs chimiques, elle se dilue plus efficacement dans la masse océanique, loin des écosystèmes côtiers les plus fragiles. Une promesse encore scrutée par les scientifiques, mais qui répond à l’une des principales critiques adressées au dessalement conventionnel.

Une usine qui se multiplie plutôt qu’elle ne grossit

Contrairement aux mégaprojets côtiers, Flocean mise sur une logique modulaire. Chaque unité de dessalement est conçue comme une unité de production standardisée, identique aux autres. Pour augmenter la production, il suffit d’en ajouter de nouveaux, connectés à une même infrastructure énergétique et hydraulique.

À terme, l’entreprise envisage des installations capables de produire jusqu’à 50 000 m³ d’eau douce par jour. Chaque module pourrait alimenter environ 37 500 personnes. Une approche qui permet de réduire les coûts d’investissement, mais aussi de déployer les projets plus rapidement, sans attendre des années de procédures foncières et d’autorisations côtières.

Autre bénéfice mis en avant : l’empreinte à terre. Le système nécessite jusqu’à 95 % de surface côtière en moins qu’une usine classique. Un argument de poids dans des régions où le littoral est déjà saturé, conflictuel ou écologiquement sensible.

Soulager la pression sur les nappes phréatiques

Flocean inscrit sa technologie dans un diagnostic plus large : la surexploitation des aquifères. Ces réserves souterraines fournissent près de la moitié de l’eau potable mondiale et une grande partie de l’irrigation agricole. Or, elles sont pompées bien plus vite qu’elles ne se rechargent.

Agriculture intensive en zones arides, métropoles dépendantes des nappes, industries lourdes, régulation souvent insuffisante : la combinaison est explosive. Les conséquences sont déjà visibles. Dans certaines régions agricoles, les puits s’assèchent. Des villes comme Jakarta ou Téhéran s’enfoncent lentement sous l’effet de la subsidence. Des rivières et des zones humides disparaissent, rompant des équilibres écologiques entiers.

Dans ce contexte, le dessalement sous-marin n’est pas présenté comme une solution miracle, mais comme un moyen de desserrer l’étau. En fournissant une source d’eau douce alternative aux régions côtières, il pourrait réduire la pression sur les nappes et leur laisser le temps de se reconstituer.

Une innovation reconnue, mais encore à prouver

En octobre 2025, Flocean a été sélectionnée parmi les TIME Best Inventions, seule solution de dessalement à y figurer. Un signal fort, alors que la crise de l’eau s’impose comme l’un des grands défis du siècle.

L’entreprise a également attiré l’attention d’acteurs industriels majeurs, dont l’américain Xylem, qui a investi pour accompagner le déploiement de la technologie. Sur le terrain, Flocean s’appuie déjà sur plus d’un an de tests en conditions réelles, à plus de 500 mètres de profondeur, pour démontrer la robustesse de son système.

Les chercheurs, eux, appellent à la prudence. La durabilité des membranes, les coûts de maintenance et la capacité à passer à très grande échelle restent des points clés à surveiller. Comme souvent dans le domaine de l’eau, le temps long sera juge.

Une infrastructure discrète pour un enjeu systémique

Invisible depuis la surface, silencieuse, posée sur le fond marin, l’usine de dessalement sous-marine rompt avec l’imaginaire industriel classique. Elle ne promet pas de résoudre seule la crise mondiale de l’eau, mais propose une autre manière de produire : plus sobre, plus adaptable, et mieux alignée avec les contraintes climatiques et écologiques.

En s’appuyant sur les lois physiques de l’océan plutôt que sur une fuite en avant technologique, Flocean ouvre une piste crédible là où les modèles actuels atteignent leurs limites, sous réserve bien sûr de confirmer dans la durée la robustesse des membranes, les coûts de maintenance et les impacts écologiques à grande échelle.

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