La biodiversité est partout. Mais une grande partie d’entre elle échappe encore aux radars. Trop discrète, trop petite, trop rare, trop nocturne… trop vivante, aussi. Pendant des décennies, les scientifiques ont composé avec cette limite : observer ce qui se voit, capturer ce qui se laisse faire, extrapoler le reste. Jusqu’à l’arrivée d’un outil capable de lire le vivant autrement : l’ADN environnemental (eADN).
C’est sur cette bascule que s’est construite NatureMetrics, start-up britannique devenue en quelques années l’un des acteurs majeurs de l’eADN à l’échelle mondiale. Fondée en 2015 par Kat Bruce, une scientifique spécialisée dans la biodiversité, cette entreprise s’est donnée pour mission de mesurer la biodiversité sans la perturber – via les minuscules traces d'ADN que les organismes laissent derrière eux – et transformer une technologie de laboratoire en outil de décision.
L’ADN environnemental, une science des traces
L’idée de l’eADN est presque déroutante de simplicité. Tous les êtres vivants perdent en permanence des fragments d’eux-mêmes : cellules, poils, écailles, excréments, mucus, etc. Ces traces génétiques s’accumulent dans l’eau, les sols, les sédiments. Il suffit de les prélever pour savoir qui est – ou est passé par – là.
Une bouteille d’eau, une carotte de sol, un filtre suffisent bien souvent pour faire un prélèvement. L’ADN est ensuite extrait, séquencé, puis comparé à de vastes bases de données génétiques. À la clé, une liste d’espèces présentes dans un milieu donné, souvent bien plus exhaustive que celle obtenue par les méthodes de suivi classiques.
Là où les inventaires naturalistes demandent du temps, de l’expertise et une bonne dose de chance, l’eADN ouvre une autre voie. Plus large. Plus systématique. Et souvent plus révélatrice. Dans plusieurs comparaisons de terrain, cette approche a permis de détecter jusqu’à deux fois plus d’espèces de vertébrés que les protocoles traditionnels.
Une chaîne complète, du terrain au tableau de bord
Ce qui distingue NatureMetrics, ce n’est pas seulement la maîtrise de l’eADN, mais la manière de l’avoir rendu opérationnel. La start-up a fait le choix d’un modèle intégré : elle gère l’ensemble du processus, du prélèvement à l’interprétation finale.
Les équipes conçoivent des kits d’échantillonnage adaptés aux milieux d’eau douce, marins ou terrestres, utilisables aussi bien dans une rivière tropicale que dans un paysage arctique. Les échantillons sont ensuite analysés grâce à des outils bioinformatiques développés en interne, capables de traduire des millions de fragments d’ADN en données compréhensibles sur les espèces présentes. Ces systèmes automatisent le tri, l’identification et la validation des séquences génétiques, avant de produire des résultats exploitables par des non-spécialistes.
Autrement dit : l’eADN n’est plus réservé aux laboratoires de recherche. Il devient un outil pour les gestionnaires d’espaces naturels, les ONG, les entreprises, les agences publiques. Une brique de plus dans la fabrique des politiques environnementales.
Ce que les méthodes classiques ne voient pas
Si l’eADN s’impose aussi vite, c’est parce qu’il révèle un angle mort bien connu des écologues. Les méthodes conventionnelles sous-estiment structurellement la biodiversité. Elles favorisent les espèces visibles, diurnes, faciles à identifier. Elles passent à côté des espèces rares, cryptiques ou saisonnières. Et elles perturbent parfois les milieux qu’elles cherchent à étudier.
L’eADN ne remplace pas l’observation de terrain – il ne dit pas encore combien d’individus vivent là, ni comment ils interagissent – mais il change la première question : qui est présent ? Et cette information, longtemps partielle, devient soudain beaucoup plus robuste. Dans un contexte de déclin du vivant, cette précision n’est pas un luxe scientifique. C’est un préalable pour agir efficacement et prendre des décisions éclairées.
Changer d’échelle sans changer de logique
Autre atout décisif : l’échelle. Les solutions développées par NatureMetrics ont déjà été déployées dans plus de 80 pays, sur des écosystèmes extrêmement variés. Rivières tropicales, zones humides tempérées, récifs marins, sols forestiers, toundra. Là où le suivi classique serait coûteux, lent ou impraticable, l’eADN permet de collecter des données comparables, rapidement.
Cette capacité à standardiser les mesures ouvre la voie à un suivi dans le temps. À des comparaisons entre territoires. À une lecture plus fine de l’impact des activités humaines, des projets d’aménagement ou des politiques de restauration écologique.
Moins de terrain lourd, moins de perturbation, mais davantage de données. Une équation qui parle aussi bien aux scientifiques qu’aux décideurs.
De l’innovation scientifique à l’outil politique
La levée de fonds de NatureMetrics, réalisée en janvier 2025 à hauteur de 25 millions de dollars (environ 24,3 millions d'euros), marque une nouvelle étape : le passage à l’échelle globale. La start-up travaille désormais avec de grandes organisations de conservation, des gouvernements et des agences publiques, dans un contexte où les obligations de suivi de la biodiversité se multiplient.
Car mesurer le vivant n’est plus seulement un enjeu scientifique. C’est un enjeu de gouvernance. Ce que l’on mesure – et ce que l’on ne mesure pas – conditionne les décisions, les arbitrages, les priorités.
En rendant visible une biodiversité longtemps ignorée, l’eADN déplace les lignes. Il oblige à regarder autrement des milieux jugés pauvres, dégradés ou secondaires. Il révèle des présences inattendues. Et il rend plus difficile l’argument de l’ignorance.
Une écologie de l’invisible
Avec l’ADN environnemental, la biodiversité cesse d’être seulement ce que l’on observe à l’œil nu. Elle devient un ensemble de signaux faibles, de traces, de fragments. Une réalité diffuse mais mesurable.
NatureMetrics s’inscrit pleinement dans cette nouvelle écologie : moins spectaculaire, mais plus exhaustive. Moins intrusive, mais plus informative. Une écologie qui écoute ce que les écosystèmes laissent derrière eux, plutôt que ce qu’ils acceptent de montrer.
Et si cette innovation ne sauvera pas, à elle seule, le vivant, elle change déjà une chose essentielle : notre capacité à le voir – enfin – dans toute sa complexité.
Forestry England, 5 000 espèces révélées par eDNA
En 2024, NatureMetrics a analysé 659 échantillons de sol sur 21 sites forestiers anglais couvrant 250 000 hectares, en partenariat avec Forestry England, la Commission des forêts du Royaume-Uni. Cette étude nationale a détecté 5 000 espèces – champignons mycorhiziens, invertébrés rares, patterns saisonniers – doublant les inventaires classiques et créant le plus grand dataset eDNA public d’Angleterre. Les résultats distinguent types forestiers, impacts de gestion, et zones restaurées.
Ces données guident des actions concrètes : déplacement de sols fongiques riches en biodiversité sur des terrains dégradés, ajustements de pâturage naturel, réaménagements fluviaux sur 6 000 ha de zone réensauvagée. Combiné à la bioacoustique, ’eADN permet de suivre l’évolution d’un écosystème dans le temps sans multiplier les interventions sur le terrain.