Miranda Wang a à peine 15 ans lorsqu’elle découvre, abasourdie, une montagne de déchets dans un centre de compactage et de transfert des déchets de Vancouver. À perte de vue, des sacs, des films plastiques, des emballages à usage unique. “Rien ne m’avait préparée à ce spectacle. J’ai compris ce jour-là que le recyclage tel qu’on le pratiquait était dérisoire face à l’ampleur du problème”, raconte-t-elle aujourd’hui.
Aux côtés de sa meilleure amie Jeanny Yao, devenue depuis son associée, elle s’engage alors dans un projet scientifique de lycée : identifier des bactéries capables de dévorer le plastique. Cette expérience leur vaut un TED Talk remarqué et une prise de conscience : l’enjeu est trop grand pour se limiter à un projet scolaire. Ce sera leur vie. Quelques années plus tard, les deux jeunes femmes fondent Novoloop en Californie, convaincues qu’une autre voie est possible.
Pourquoi les plastiques résistent encore au recyclage
Leur cible : le polyéthylène, ce plastique omniprésent qui compose les sacs de caisse, les films agricoles, les bouteilles de lessive, etc. C’est le polymère le plus produit au monde… et aussi l’un des moins recyclés. De manière générale, moins de 9 % du plastique produit trouve une seconde vie.
En cause, un paradoxe économique : le polyéthylène vierge coûte à peine un dollar le kilo. Ultraléger et résistant, il concurrence directement toute tentative de recyclage. Résultat : seule une fraction de ces volumes gigantesques trouve une seconde vie. Le reste finit incinéré, enfoui, ou pire, disséminé dans la nature. “Ce n’est pas un problème que l’on peut résoudre en demandant simplement aux citoyens de mettre leurs emballages dans la bonne poubelle, tranche Miranda Wang. C’est un problème industriel, systémique.”
Le concept de lifecycling
De ce constat naît une idée clé : et si l’on arrêtait de vouloir transformer un plastique bon marché en… un autre plastique bon marché ? Novoloop a développé une technologie d’oxydation capable de casser la chaîne de polyéthylène pour obtenir de nouveaux blocs chimiques, ensuite réassemblés en polyuréthanes. Ces derniers sont utilisés dans des produits à forte valeur ajoutée : semelles de baskets, revêtements, mousses ou cuirs synthétiques.
Plutôt que de recycler à l’identique, Miranda Wang parle de lifecycling. “Avec ce procédé de transformation chimique, il s’agit de redonner une vie aux plastiques en les amenant vers des usages plus durables, plus exigeants, plutôt que de les condamner à l’oubli ou à la décharge”, explique-t-elle. L’économie circulaire n’est plus un cercle parfait mais un flux, une trajectoire ascendante.
De l’innovation de laboratoire au démonstrateur industriel
La route vers l’industrialisation a toutefois été semée d’embûches. Après des années d’essais en laboratoire, l’équipe a dû apprendre à passer de la fiole de chimie au réacteur industriel. Le chemin fut compliqué : il a fallu louer des équipements, tester des procédés en continu, échouer, recommencer… “Développer une technologie de rupture, c’est accepter que chaque étape soit une nouvelle montagne à gravir”, confie l’entrepreneuse.
Un soutien inattendu est venu du département américain de la Défense, via une subvention DARPA, qui a permis à Novoloop d’acquérir son propre réacteur. Puis de Rolex, qui, au-delà d’un prix prestigieux décerné en 2019, a financé la construction d’une unité pilote en Inde. À Surat, ville connue pour ses diamants et son textile, Novoloop a ainsi mis en route un démonstrateur industriel capable de fonctionner en continu.
“C’est un peu une mini-usine, pas encore rentable mais indispensable pour franchir l’étape suivante”, résume Miranda Wang. Objectif désormais : bâtir une première unité commerciale capable de traiter 10 000 tonnes de déchets plastiques par an et de produire autant de polyuréthanes de qualité vierge.
Une bataille industrielle et culturelle
Mais la réussite ne se joue pas seulement dans les laboratoires. Convaincre les industriels de la chaussure, du sport ou de l’ameublement de changer leurs matériaux reste un défi majeur. Car au moindre défaut, c’est la réputation de la marque qui est en jeu. “Pour un fabricant, parier sur un nouveau fournisseur de matériaux, c’est prendre un risque immense, reconnaît Miranda Wang. Il faut du courage pour oser le changement.” Dans un contexte économique incertain, où la priorité est souvent la stabilité des chaînes d’approvisionnement, ce pari paraît risqué.
Le rôle des marques de luxe, comme Rolex, est alors crucial : en valorisant ces innovations, elles rendent désirable ce qui pourrait sembler technique ou invisible. “Elles définissent ce qui est tendance. Si elles affirment que la durabilité est un signe de style, cela entraîne toute une industrie.”
Ce que pourrait être un monde du lifecycling
À terme, le potentiel est considérable. Selon Novoloop, son procédé permettrait de réduire d’environ 40 000 tonnes par an les émissions de CO₂ par usine de taille moyenne, comparé à une production classique de polyuréthanes à partir du pétrole. Surtout, la technologie pourrait s’appliquer à une gamme plus large de produits chimiques, pesant près de 130 milliards de dollars de marché annuel.
Miranda Wang insiste : “L’économie circulaire ne doit pas se limiter à tourner en rond. Elle doit ouvrir de nouvelles voies, créer de la valeur là où il n’y en avait plus, transformer nos déchets en ressources durables.”
Avec Novoloop, elle veut démontrer qu’un autre modèle est possible : un modèle où la chimie ne serait plus synonyme de dépendance aux fossiles, mais de régénération. Un modèle où le langage même – recyclage versus lifecycling – changerait notre manière d’imaginer l’avenir du plastique.
Aujourd’hui, elle parie sur la puissance des mots autant que des molécules pour changer la donne. Le lifecycling n’est pas seulement un procédé technique. C’est une vision : celle d’un monde où les plastiques ne seraient plus une fin, mais un nouveau commencement.