Zuriga : le pari suisse d'une machine à café vraiment made in Europe

La machine à café haut de gamme Zuriga est produite en Suisse avec des matériaux essentiellement sourcés localement. - © Zuriga

Publié le par Florence Santrot

Produire localement, dans une ville européenne chère. Pour beaucoup d’industriels, l’idée est pour le moins incongrue. À Zurich en Suisse, pourtant, dans un atelier discret, des machines à espresso prennent forme loin des grandes lignes de production automatisées avec bon nombre de pièces venues d’Asie. À l’usine de Zuriga, dans une ancienne halle industrielle reconvertie en plein coeur de la ville, des machines à café espresso sont assemblées à la main, pièce par pièce.

Sur les établis, des pièces métalliques soigneusement rangées attendent leur montage. Les machines passent entre plusieurs postes : assemblage, contrôle, puis test final autour d’une petite station espresso. Ici, tout se passe au même endroit. “Nous faisons l’assemblage ici. Nous fabriquons la machine, nous faisons aussi le design et l’ingénierie. Nous maîtrisons tout de bout en bout”, explique Moritz Güttinger, fondateur de Zuriga, en présentant l’atelier.

Un homme examine un appareil électronique dans un atelier avec tableau blanc et notes.
Moritz Güttinger explique, devant une version prototype, la philosophie de durabilité de ses machines Zuriga. © Florence Santrot

Retour à l’essentiel du café

En 2016, Moritz Güttinger lance Zuriga avec cette ambition. Le projet démarre grâce à une campagne de financement participatif qui rencontre rapidement son public. Objectif : concevoir une machine ultra simple, peu de boutons, peu d’entretien, que l’essentiel et avec un design léché. Les premières machines trouvent preneur auprès d’amateurs de café et de design industriel. “Nous voulions revenir à l’essentiel, explique le fondateur. Un espresso de qualité, une machine simple à utiliser et surtout un objet que l’on peut garder longtemps.”

Les ingénieurs travaillent sur les futurs modèles, tandis que les designers occupent un espace voisin. le prototypage des futurs modèles est fait à quelques mètres, tout le monde collabore et échange. “Faire simple et durable, c’est ce qu’il y a de plus compliqué : il faut supprimer tout ce qui n’est pas utile, concevoir chaque pièce pour durer et penser la réparabilité dès la table de dessin.”, ajoute Moritz Güttinger. C’est aussi pour cela que la production reste volontairement limitée. Comptez 6 mois d’attente pour obtenir une machine. Chaque machine est en effet soigneusement assemblée et testée à la main, loin du rythme des usines à grande cadence.

Une industrie largement mondialisée

Dans l’univers des machines à café domestiques, la production réellement locale est devenue rare. La majorité des appareils vendus en Europe sont aujourd’hui fabriqués en Asie, souvent en Chine ou en Asie du Sud-Est. Et si elles sont fabriquées dans l’Union européenne, bon nombre de pièces viennent de l’autre bout de la Terre. Cette organisation industrielle s’explique par la pression sur les coûts et par la massification du marché.

L’espresso à domicile est devenu un produit grand public, porté par les machines à capsules et les appareils automatiques. Le marché mondial des machines à café domestiques dépasse aujourd’hui les douze milliards de dollars selon Statista. Les fabricants rivalisent d’innovations technologiques et de marketing pour séduire les consommateurs.

Dans ce paysage dominé par la production de masse, Zuriga fait figure d’exception. “Nous avons commencé il y a dix ans et gardé le cap depuis : nous vendons les machines à travers nos propres canaux”, explique Moritz Güttinger. Une manière de conserver la marge, d’interagir avec le consommateur final et d’assurer un bon service après-vente. L’entreprise dispose de boutiques à Zurich et à Munich (Allemagne), et vend ses machines principalement sur ces deux marchés, ainsi qu’en Autriche. La France pourrait suivre dans le futur.

L’idée née d’un problème technique

L’origine du projet remonte à une frustration assez simple : l’absence de petites machines capables de produire un véritable espresso de qualité. “L’idée au début était d’avoir une petite machine à café à la maison, rapide et facile à utiliser”, raconte Moritz Güttinger. Le problème, selon lui, est essentiellement technique.

“Les petites machines existaient déjà, mais la qualité n’était pas celle que l’on attend d’un espresso italien”, explique-t-il. La raison tient à deux paramètres essentiels : la pression et la température. “Pour faire un espresso, il faut une température précise et constante et d’une pression constante", poursuit-il. Les grandes machines peuvent le faire parce qu’elles ont beaucoup d’eau et donc une masse thermique importante. Pour les appareils compacts… c’est un vrai défi technique.”

Zuriga y parvient grâce à un contrôle électronique très précis. “Nous maintenons la température autour de 90 degrés parce que nous la mesurons en permanence et nous la contrôlons très précisément.” Au départ, la machine était pensée uniquement pour l’espresso. D’autres fonctions ont été ajoutées les années passant, notamment la production d’eau chaude pour préparer des boissons lactées.

Fabriquer localement, vraiment

Équipement technique sur une table avec ruban adhésif et divers outils sur un plateau.
Circuits électroniques vérifiés un à un tout comme le portafiltre avec sa poignée en bois précieux soigneusement usiné en Suisse… rien n'est laissé au hasard. © Florence Santrot

L’une des particularités de Zuriga est d’avoir choisi de produire au plus près du lieu de conception. Dans l’atelier, les machines passent d’un poste à l’autre : montage des circuits hydrauliques, installation des composants électroniques, assemblage du châssis métallique. Ce choix industriel permet de garder un contrôle direct sur la qualité de fabrication. “Nous faisons aussi le service et les réparations ici”, précise Moritz Güttinger.

La fabrication repose aussi sur un réseau de fournisseurs européens. Non seulement l’assemblage final se fait à Zurich, mais la très grande majorité des pièces provient de Suisse ou de pays voisins, dont l’Italie pour certains éléments stratégiques. Seule exception : les circuits électroniques viennent d’Asie.

Ce choix d’approvisionnement régional permet à l’entreprise de garder un contrôle étroit sur la qualité des pièces et de travailler directement avec ses fournisseurs. Une manière aussi de raccourcir les chaînes d’approvisionnement dans un secteur où les composants parcourent souvent plusieurs continents avant d’être assemblés.

Femme travaillant avec des pièces détachées dans un atelier de fabrication ou de réparation.
Sur l'établi, les pièces détachées sont soigneusement classées et étiquetées pour faciliter l'assemblage. © Florence Santrot / Zuriga

Un vrai suivi dans le temps des machines

La question de la maintenance est centrale dans la stratégie de l’entreprise. Contrairement à de nombreux appareils électroménagers, les machines Zuriga sont conçues pour fonctionner longtemps. “Nous voulons que ces machines puissent fonctionner non seulement pendant un ou deux ans, mais pendant cinq, dix ou vingt ans”, explique-t-il.

C’est aussi ce qui rend l’expansion internationale plus complexe. “Aller sur d’autres marchés est compliqué, parce que nous devons aussi assurer le service et les réparations”, souligne le fondateur. Pour accompagner sa croissance, l’entreprise prépare ainsi l’ouverture d’un hub technique en Allemagne du Sud dédié à la maintenance des machines.

Le café comme expérience culturelle

Personne prépare un café avec une machine expresso, tasse prête à être remplie.
Le café, une vraie culture, notamment en Europe. © Zuriga

Derrière cette aventure industrielle se cache aussi une certaine vision du café. En Suisse, la culture café est très proche de celle de l’Italie voisine, avec un amour tout particulier pour le cappuccino. Beaucoup de Suisses boivent également ce que l’on appelle un café crème, allongé avec de l’eau ou de la crème. Mais l’imaginaire de l’espresso italien reste très présent.

“Beaucoup de Suisses, surtout à Zurich, associent l’Italie à l’espresso et à son style de vie, observe le fondateur. Ils veulent retrouver ce sentiment italien pendant deux ou trois minutes le matin.” Zuriga s’inscrit précisément dans cette recherche d’un espresso domestique de qualité, proche de celui que l’on pourrait boire dans un café italien.

Refaire de l’Europe un territoire de production ?

Au-delà de la machine à café elle-même, Zuriga pose une question plus large : peut-on encore fabriquer des objets domestiques en Europe ? Depuis plusieurs décennies, la mondialisation industrielle a déplacé une grande partie de la production vers l’Asie. Les entreprises européennes se concentrent souvent sur la conception et le marketing. Mais certaines initiatives tentent aujourd’hui d’explorer d’autres modèles.

Zuriga n’a pas vocation à rivaliser avec les géants de l’électroménager. Sa production reste modeste et ciblée sur un marché de niche au regard du prix : environ 1640 euros pour le premier prix.

Mais dans l’atelier zurichois, chaque machine assemblée incarne une idée simple : un objet du quotidien peut encore être fabriqué localement, pensé pour durer et réparé plutôt que remplacé. À l’heure où l’électroménager est souvent conçu pour être renouvelé rapidement, cette philosophie industrielle a quelque chose de presque subversif.

Sujets associés