C’est la première place que personne ne veut décrocher. En mai 2024, une vaste étude publiée par l’université Cornell a mis des chiffres sur une réalité déjà visible à l’œil nu : les Indonésiens sont ceux qui ingèrent le plus de microplastiques sur la planète. Et depuis quelques semaines, l’actualité n’a fait que confirmer ce constat. Fin novembre 2025, Greenpeace Indonésie a révélé une contamination massive et systémique : des microplastiques ont été retrouvés dans l’air, dans l’eau de pluie, dans les aliments… et jusque dans le sang, l’urine et les selles de 95 % des personnes testées.
À Surabaya, grande ville portuaire de l’est de Java, certaines pluies atteignent désormais 356 particules par litre. Plus au nord, à Semarang – métropole de la côte nord de l’île – l’air ambiant porte les traces des incinérations sauvages, du trafic routier intense et de la dispersion des fragments de pneus. Une pollution diffuse qui, selon Greenpeace, façonne désormais un véritable nuage permanent de microplastiques.
Une pollution qui se dépose partout, tout le temps
Ce que montrent Surabaya et Semarang n’est que la partie émergée du problème. Dans 18 villes du pays, les équipes de Greenpeace, de la fondation Ecoton et de plusieurs réseaux citoyens ont multiplié les analyses participatives : eau de pluie, eau potable, aliments, poussières domestiques, prélèvements cutanés… Résultat : les microplastiques sont omniprésents, jusque dans les fibres des vêtements ou les particules déposées sur la peau après une simple journée dehors. À Semarang, la composition des polymères trouvés dans l’air confirme l’origine du problème : polyoléfines issues des emballages, polyamides et PTFE provenant des textiles et composants automobiles, polyester et particules de pneus. Selon les données du Système national d’information sur la gestion des déchets (SIPSN) du ministère de l’Environnement indonésien (KLH), Semarang a produit 434 244 tonnes de déchets rien qu’en 2024.
Et derrière ce brouillard invisible se cache une mécanique simple : “L’incinération des déchets plastiques représente 55 % de ces microplastiques, tandis que les activités de transport y contribuent à hauteur de 33,3 %”, révèle le rapport. Le reste provient du quotidien : lessives, emballages, microbilles, sols urbains saturés. Dans plusieurs quartiers, la pluie ramène au sol ce qui flotte dans l’air, contaminant à nouveau les sols, les cultures, les cours d’eau. À Surabaya, certaines zones densément peuplées comme Pakis Gelora affichent ainsi des niveaux parmi les plus élevés mesurés en Indonésie.
Quand la pollution pénètre les corps
Mais le constat le plus inquiétant vient de l’étude scientifique menée conjointement par l’Université d’Indonésie et Greenpeace. Entre janvier 2023 et décembre 2024, 67 volontaires ont accepté de fournir des échantillons de sang, d’urine et de selles. 95 % d’entre eux présentaient au moins un type de microplastique dans leur organisme. Le PET, plastique emblématique des bouteilles d’eau et des emballages alimentaires, domine largement : 204 particules ont été identifiées dans l’ensemble des échantillons analysés.
“Les personnes fortement exposées aux microplastiques sont 36 fois plus vulnérables aux troubles cognitifs que celles qui ne le sont pas”, explique le Dr Pukovisa Prawirohardjo, neurologue à la Faculté de médecine de l’Université d’Indonésie (FKAUI). Les troubles constatés concernent la mémoire, la réflexion et la prise de décision – des fonctions essentielles pour la vie quotidienne.
Les particules les plus fines franchissent toutes les barrières
Les chercheurs rappellent que les microplastiques empruntent trois routes principales : la bouche (via l’eau potable, les aliments ou les emballages chauffés), le nez (via les particules atmosphériques) et la peau (via les cosmétiques ou les fibres synthétiques).
Mais certaines particules mesurent moins de 30 micromètres – un dixième d’un cheveu humain. À cette taille, elles peuvent traverser les parois intestinales, rejoindre la circulation sanguine et atteindre des zones du corps où l’on ne s’attendait pas à les trouver. “Les troubles cognitifs observés chez les participants affectaient la réflexion, la mémoire et la prise de décision”, rappelle Greenpeace dans son rapport.
À cela s’ajoute un phénomène documenté dans d’autres travaux scientifiques : le stress oxydatif. Les plastiques très fins, en pénétrant les tissus, déclenchent une cascade de réactions inflammatoires qui fragilisent les cellules et perturbent les neurotransmetteurs. Sur des modèles animaux, ces mécanismes sont associés à des altérations du comportement, de la mémoire ou de l’humeur.
Une jeunesse qui refuse de s’habituer au plastique omniprésent
Face à la gravité des résultats, un autre élément attire l’attention : la mobilisation des jeunes Indonésiens. Dans les universités de Java Est, des ateliers participatifs organisés par Greenpeace, Ecoton et le Centre des ODD de l’Université Airlangga invitent les étudiants à analyser eux-mêmes des échantillons de pluie, d’eau ou d’aliments. “L’enthousiasme de la jeune génération est essentiel. Grâce à leur créativité, leur énergie et leur courage, le message sur les dangers des microplastiques peut toucher un public plus large”, souligne Gabriella Amanda, ambassadrice des ODD (Objectifs de développement durable) à l’Université Airlangga.
Cette mobilisation se nourrit aussi d’un constat quotidien : la difficulté de réduire son exposition dans un pays où les plastiques à usage unique restent omniprésents – gobelets, sachets, barquettes, bouteilles d’eau.
Une crise environnementale devenue crise sanitaire
L’étude de Cornell, publiée en 2024, avait fourni le premier signal global : l’Indonésie est le pays où l’on ingère le plus de microplastiques au monde. Les habitants ingèrent, en moyenne, 15 grammes de microplastiques chaque mois (contre 1,8 gramme en France et 2,4 grammes aux États-Unis). Le pays le plus épargné est le Paraguay avec “seulement” 0,85 gramme de plastique ingéré par mois. La situation indonésienne est donc marquée par un écart dramatique, presque 6 à 7 fois supérieur à celui d’un pays occidental industrialisé.
L’eau, en particulier, joue un rôle déterminant. En Indonésie, des rivières comme le Brantas ou le Bengawan Solo font partie des plus polluées du monde, charriant des fragments de plastique jusqu’aux côtes de Java et jusque dans l’alimentation quotidienne. L’étude note par ailleurs que cette ingestion humaine de microplastiques a explosé depuis 1990. Ainsi, en Indonésie, la consommation quotidienne de microplastiques a été multipliée par 59 entre 1990 et 2018. Et les écarts peuvent être énormes : la concentration de microplastiques en suspension dans la poussière extérieure au Vietnam est 800 % plus élevée qu’au Japon (Zhang et al.).
Et la situation ne cesse de s’aggraver dans bon nombre de régions du monde. Et que les microplastiques ne sont plus seulement un problème d’environnement : ils sont devenus une pollution intime, mesurable dans les liquides biologiques, associée à des fonctions cognitives altérées.
“Il faut repenser les systèmes qui rendent difficile une vie sans plastique”
Pour Greenpeace Indonésie, ces résultats imposent une action urgente. “Si nous voulons protéger la santé et le développement des enfants de Semarang des effets des microplastiques, nous devons commencer dès aujourd’hui à réduire l’utilisation du plastique à usage unique. Il ne suffit pas de changer les habitudes de vie, il faut aussi repenser les systèmes qui rendent difficile une vie sans plastique”, insiste Ellen Nugroho, coordinatrice du réseau Jarilima.
Les demandes de l’ONG sont claires : accélérer l’interdiction des plastiques à usage unique, interdire les microplastiques primaires, améliorer le tri des déchets, généraliser les emballages réutilisables et mettre en place des normes strictes de contamination dans les aliments et l’eau. L’Indonésie doit, selon elle, engager un virage structurel, alors que les négociations internationales sur un traité mondial sur le plastique sont encore loin d’un accord ambitieux.
Un futur déjà là
L’Indonésie apparaît aujourd’hui comme un miroir grossissant. Ce qui s’y déroule – explosion de la production plastique, incinérations, pollution de l’air, saturation des eaux – compose une image accélérée d’un futur auquel d’autres pays pourraient être confrontés. Et les données de santé désormais disponibles montrent que ce futur ne se limite plus aux écosystèmes. Il s’inscrit dans les cellules, les tissus, les cerveaux.
En documentant l’invisible, l’Indonésie nous oblige à regarder en face ce que le plastique fait au monde – et à nous-mêmes. Un avertissement, mais aussi une fenêtre d’action : tant que les particules sont encore des signaux, il est encore temps de les écouter.