Dans le vocabulaire administratif français, on les appelle les espèces susceptibles d’occasionner des dégâts, ou ESOD. Le terme a remplacé l’ancien mot “nuisibles”, jugé trop brutal, mais la logique reste la même : lorsqu’une espèce est inscrite sur cette liste, elle peut être détruite toute l’année, même en dehors des périodes de chasse. Le renard roux, la fouine, la martre, la belette, la corneille noire, le corbeau freux, la pie bavarde, le geai des chênes ou encore l’étourneau sansonnet font partie de ces animaux régulièrement visés par des opérations de tir ou de piégeage. Officiellement, l’objectif est clair : limiter les pertes agricoles, protéger certains élevages et réduire les risques sanitaires.
Le dispositif est ancien et solidement ancré dans les pratiques rurales françaises. Pourtant, une question simple restait étonnamment sans réponse : cette politique fonctionne-t-elle réellement ? C’est ce qu’ont voulu vérifier plusieurs chercheurs du Muséum national d’histoire naturelle et de différentes institutions scientifiques françaises. Leur étude, publiée en mars 2026 dans la revue Biological Conservation, constitue la première évaluation d’ampleur nationale de cette politique publique.
Sept ans de données pour comprendre
Pour mener leur travail, les scientifiques ont obtenu l’accès à une base de données administrative rarement exploitée. Elle rassemble, pour chaque département français, deux types d’informations : le nombre d’animaux détruits et le montant des dégâts attribués à ces espèces par les agriculteurs ou les particuliers.
Les chercheurs ont analysé sept saisons de chasse consécutives, couvrant la période 2015-2016 à 2021-2022. Sur cette durée, plus de 12,4 millions d’animaux appartenant à dix espèces différentes ont été détruits en France.
À partir de ces données, l’équipe a cherché à comprendre si l’intensité des destructions avait un effet mesurable sur les dommages déclarés. Autrement dit : lorsque l’on tue davantage d’animaux, les dégâts diminuent-ils réellement ? La réponse apportée par l’étude est pour le moins déroutante.
Tuer plus ne réduit pas les dommages
Les analyses statistiques ne montrent aucune relation solide entre le nombre d’animaux détruits et la baisse des dégâts déclarés. Les départements où les destructions sont les plus importantes ne sont pas ceux où les dommages diminuent le plus. Les chercheurs ont également examiné les effets à plus court terme. On pourrait imaginer qu’une intensification des destructions une année donnée entraîne une baisse des dommages l’année suivante. Là encore, les données ne montrent pas d’effet significatif.
Plus étonnant encore, certaines analyses suggèrent même une tendance inverse : dans plusieurs cas, les départements où l’on tue davantage d’animaux enregistrent aussi davantage de dégâts l’année suivante. Les auteurs ne concluent pas pour autant à une relation de cause à effet, mais ce résultat souligne au minimum l’absence d’efficacité du dispositif actuel.
Les chercheurs ont également testé une autre hypothèse : si l’on diminue les destructions, les dégâts devraient logiquement augmenter. Là encore, les données contredisent cette intuition. Les dommages déclarés ne semblent pas exploser dans les zones où les efforts de destruction sont plus faibles.
Des populations qui résistent aux destructions
L’étude s’est aussi intéressée à un autre objectif implicite de cette politique : réduire les populations des espèces visées. Pour les oiseaux, les chercheurs ont croisé leurs résultats avec les données du programme national de suivi des oiseaux communs, qui recense chaque printemps l’abondance des espèces reproductrices sur l’ensemble du territoire. Les résultats sont là encore surprenants. Les destructions n’ont pas d’effet visible sur les effectifs reproducteurs des cinq espèces d’oiseaux étudiées. Dans certains cas, les populations apparaissent même légèrement plus importantes dans les zones où les destructions sont les plus fortes.
Ce phénomène s’explique par plusieurs mécanismes bien connus en écologie. Les espèces concernées possèdent souvent une forte capacité de rebond démographique. Lorsque des individus sont éliminés, les survivants peuvent bénéficier d’une moindre compétition pour les ressources, ce qui augmente leur survie et leur succès reproducteur.
Dans le cas des corneilles, les chercheurs soulignent par exemple que les captures concernent majoritairement des jeunes oiseaux au moment de leur dispersion printanière, et non les adultes reproducteurs. La structure de la population est donc modifiée, mais les effectifs reproducteurs se maintiennent.
Une politique coûteuse
Au-delà de la question écologique, l’étude propose aussi une première estimation du coût réel de cette politique. Pour cela, les chercheurs ont tenté de reconstituer le coût moyen associé à la destruction d’un animal. Ils ont pris en compte le temps passé par les chasseurs ou les piégeurs, les déplacements nécessaires pour rejoindre les sites d’intervention, l’amortissement du matériel, les munitions et différents frais annexes. Selon leurs calculs, le coût moyen d’un animal détruit s’élève à environ 63,85 euros lorsque l’on valorise le temps de travail mobilisé (valorisation du temps passé pour capturer ou abattre un animal puis le récupérer). Rapporté au nombre total d’animaux détruits chaque année, cela représente entre 103 et 123 millions d’euros.
Même dans des scénarios beaucoup plus conservateurs – par exemple si l’on considère que les chasseurs interviennent bénévolement et que leur temps n’a pas de valeur économique – le coût reste compris entre 21 et 49 millions d’euros par an.
En comparaison des coûts, les dégâts officiellement déclarés par les agriculteurs et les particuliers oscillent entre 8 et 23 millions d’euros par an sur la période étudiée. Autrement dit, la politique de destruction coûte jusqu’à huit fois plus cher que les dommages qu’elle est censée éviter.
Dans l’état actuel des connaissances, les auteurs estiment d’ailleurs que chaque euro supplémentaire investi dans le tir et le piégeage représente avant tout une perte économique, et qu’il serait plus rationnel de réorienter ces moyens vers des mesures de prévention et de réduction des dommages réellement efficaces.
Des animaux utiles à l’écosystème
Les chercheurs rappellent également que les espèces ciblées ne se résument pas aux dégâts qu’on leur attribue. Elles jouent aussi des rôles écologiques parfois essentiels. Les renards et certains mustélidés participent à la régulation des populations de rongeurs, ce qui peut indirectement limiter certains dommages agricoles. Les corvidés, quant à eux, sont d’importants disperseurs de graines.
Le geai des chênes, par exemple, transporte et cache des glands sur de longues distances, contribuant ainsi à la régénération naturelle des forêts de chênes. Certaines études ont estimé que la valeur économique de ce service écologique pouvait atteindre plusieurs milliers d’euros par couple d’oiseaux. La destruction massive de ces espèces pourrait donc également entraîner une perte de services écosystémiques dont la valeur économique reste largement sous-estimée.
Vers un changement de paradigme ?
Les conclusions de l’étude interviennent dans un contexte politique particulier. Le dispositif réglementaire qui encadre la gestion des espèces ESOD doit être renouvelé en 2026. Plusieurs rapports récents, notamment celui de l’Inspection générale de l’environnement et du développement durable, ont déjà appelé à un changement de paradigme. Ces travaux recommandent notamment d’abandonner la logique de destruction systématique d’espèces entières au profit d’une gestion plus ciblée, visant uniquement les individus réellement responsables de dommages.
Les chercheurs évoquent également la nécessité de développer des solutions alternatives. Des recherches sont déjà en cours sur l’utilisation de répulsifs naturels appliqués sur les semences ou sur des dispositifs d’effarouchement permettant de dissuader les oiseaux de se nourrir dans les parcelles agricoles. Ces approches restent encore peu répandues, mais elles pourraient offrir une voie plus efficace et moins coûteuse.
Car l’étude met en lumière une réalité qui bouscule certaines certitudes : malgré des millions d’animaux détruits chaque année, rien ne prouve que cette politique réduise réellement les dégâts. Et dans un contexte où les politiques publiques sont de plus en plus évaluées à l’aune de leur efficacité et de leur coût, la question pourrait bien finir par s’imposer : faut-il continuer à mener une guerre coûteuse contre des espèces qui, manifestement, savent très bien survivre ?