Un iceberg dans le verre : quand le luxe boit la fonte des glaces

De la glace dérivant dans le fjord Nuup Kangerlua, au Groenland, où la société Arctic Ice prélève ses blocs de glace pour les expédier vers Dubaï. - © Paul / stock.adobe.com

Publié le par Florence Santrot

L'essentiel

Résumé par l’IA, validé par la Rédaction.

  • Arctic Ice commercialise des glaçons sculptés dans des icebergs vieux de plusieurs millénaires, extraits au Groenland puis expédiés à 20 000 km de là pour sublimer les cocktails haut de gamme à Dubaï. Prix de l’expérience : jusqu’à 100 € le verre avec “la glace la plus pure du monde”.
  • Derrière cette mise en scène luxueuse, une logistique énergivore et un greenwashing bien huilé : la glace disparaît en quelques minutes, mais son empreinte carbone, elle, perdure.
  • Arctic Ice ne vend pas qu’un glaçon, mais tout un imaginaire polaire, détournant la fonte des glaces en argument marketing pour une élite en quête d’exclusivité.

Avec le code promo ICE10, vous pouvez bénéficier de 10 % de réduction sur votre première commande en ligne. Une petite attention commerciale pour une première gorgée d’absurde. Mais à Dubaï, nul besoin d’attendre la livraison : il est désormais possible de siroter son whisky accompagné d’un glaçon prélevé à la main dans un fjord du Groenland, taillé dans un iceberg millénaire, transporté par cargo puis entreposé dans un congélateur à −40 °C. Le tout pour un prix, évidemment, absolument indécent. Comptez plus d’une centaine d’euros. pour le cocktail Astronomia agrémenté d’un glaçon “le plus pur du monde”.

Dans un monde qui suffoque, cette opération relève moins du coup de fraîcheur que de l’hérésie environnementale. Derrière les discours sur la pureté originelle de l’eau arctique ou l’art de sublimer un spiritueux, se cache une logique bien rodée de greenwashing glacial — qui transforme la fonte des glaces en geste chic et la crise climatique en expérience VIP. Bienvenue dans le dernier caprice de l’anthropocène.

Mains gantées tenant un grand cristal transparent aux reflets lumineux.
Les blocs de glace prélevés dans un fjord sont ensuite débités en morceaux plus petits puis expédiés vers Dubaï. © Arctic Ice / Facebook

Une start-up qui surfe sur la fonte des glaces

La société Arctic Ice a vu le jour en 2022 à Nuuk, capitale du Groenland, avec une promesse simple : offrir au monde “la glace la plus pure de la planète”. Pour cela, ses équipes récupèrent manuellement des morceaux d’icebergs détachés naturellement, dérivant dans les fjords. Une fois collectés, ces blocs sont acheminés dans des entrepôts frigorifiques à −40 °C, taillés en cubes ou sphères, puis conditionnés pour les expédier à des milliers de kilomètres de là. Le trajet dure 19 jorus. Aux Émirats Arabes Unis, le tout vendu dans un coffret triangulaire luxueux siglé Arctic Ice, à grand renfort de storytelling polaire.

Sur le site d’Arctic Ice, on peut lire : “La glace arctique provient directement des glaciers naturels de l'Arctique, gelés depuis plus de 100 000 ans. Ces portions de calottes glaciaires n'ont été en contact avec aucun sol ni contaminées par des polluants produits par l'activité humaine. Cela fait de la glace arctique l'eau la plus propre de la planète.”

Boîte triangulaire Arctic Ice avec rubans argentés et cube de glace sur fond glacé
Des glaçons du Groenland vendus dans un packaging de luxe : le pari de la société Arctic Ice. © Instagram

“Congelé il y a 100 000 ans, expédié à 20 000 km”

Ce n’est pas un gadget saisonnier, mais un véritable business. Arctic Ice dispose d’une licence exclusive de vingt ans, délivrée par le gouvernement groenlandais, pour exploiter cette glace glaciaire — autrement dit, pour transformer des fragments d’icebergs en produit de luxe. Et l’entreprise ne s’en cache pas : elle vise les bars les plus huppés, les hôtels cinq étoiles et les amateurs de spiritueux fortunés. Le restaurant Nahaté, par exemple, a intégré les glaçons à sa carte des cocktails et spiritueux. “Congelé il y a 100 000 ans, expédié à 20 000 km”, tel est l’argument de vente de la société qui promeut la “glace la plus pure de la planète”. Comptez entre 30 et 40 euros les six glaçons.

Un argument marketing impossible à vérifier. Il est évidemment impossible de voir, à l’oeil nu, l’âge d’un morceau de glace dérivant dans le Nuup Kangerlua, le fjord qui entoure Nuuk, la capitale du Groenland. Certes, les employés de la société s’efforcent de récupérer un type de glace spécifique – qui n'a été en contact ni avec le fond ni avec le sommet du glacier. Sa spécificité ? Elle est totalement transparente, ce qui lui vaut le nom local de “glace noire”. Mais l’origine réelle des morceaux prélevés reste totalement floue, en l’absence de tests scientifiques.

Arctic Ice : une opération logistique énergivore

La société assure pourtant avoir pensé à tout. Le transport ? Il s’appuie, nous dit-on, sur des lignes maritimes existantes. L’impact carbone ? Il serait “compensé” par des programmes environnementaux, sans qu’aucune donnée vérifiable ne soit communiquée. Quant au stockage, tout est maintenu à −40 °C pour garantir que la glace conserve sa structure dense et cristalline.

Mais ces justifications peinent à masquer l’évidence : organiser une chaîne logistique internationale pour servir un glaçon dans un cocktail aux Émirats Arabes Unis n’est rien d’autre qu’un délire énergivore. Entre la collecte, la découpe, le conditionnement, le transport et la conservation, chaque étape consomme de l’énergie. Le tout pour un produit dont la finalité est de fondre en quelques minutes au fond d’un verre (Baccarat de préférence).

“95 % des cocktails sont servis avec des glaçons, et leur qualité influence nos boissons. Nos clients entendent même le crépitement de ces glaçons fondre dans leurs verres”, assure le barman du Nahate, Andrey Bolshakov.

Le triomphe du marketing polaire

Arctic Ice a surtout compris une chose essentielle : ce n’est pas la glace qu’elle vend, mais un récit, un concept. L’isolement total des pôles, la pureté extrême, la rareté. Chaque coffret vendu en ligne s’accompagne d’un certificat d’authenticité, d’une fiche descriptive et, en option, d’une pince en acier brossé pour manipuler délicatement le cube. Bienvenue dans l’ère du fétichisme glaciaire.

La marque pousse l’expérience encore plus loin avec une gamme de “perles” de glace — de petits éclats sphériques à appliquer sur le visage ou le corps. Présentées comme une “expérience sensorielle ultime”, elles promettent fraîcheur, tonicité et connexion directe avec les éléments. Le soin de luxe se teinte d’un imaginaire polaire, où chaque geste devient un rituel cosmétique chargé de prestige. Un glaçon comme promesse de régénération.

Dans les bars partenaires, le moment est tout aussi ritualisé. Le barman annonce l’origine de la glace comme un sommelier parlerait d’un grand cru. Le client observe la sphère translucide se poser dans son verre avec la gravité d’un geste sacré. Puis vient le déclic visuel, la photo, la publication. Sur Instagram, le hashtag #ArcticIce flirte avec le million de vues. La planète brûle, mais le marketing reste givré.

Le Groenland face à ses paradoxes

Du côté des autorités groenlandaises, le projet est vu avant tout comme une opportunité économique. Depuis l’élargissement de son autonomie vis-à-vis du Danemark, l’île cherche de nouvelles sources de revenus. L’exploitation de la glace, encadrée par un système de licences, est donc présentée comme une filière “durable”, puisque fondée sur la récupération et non l’extraction intrusive.

Mais cette logique soulève de nombreuses critiques, y compris sur place. Car valoriser commercialement la fonte des glaces revient à institutionnaliser un symptôme de crise. Et à prendre le risque de dépendre d’un modèle fondé sur le dérèglement climatique. C’est aussi détourner une ressource naturelle de son rôle scientifique potentiel — cette glace pourrait servir à la recherche sur les climats passés, plutôt qu’à refroidir des cocktails de milliardaires.

Un luxe hors-sol

Le succès d’Arctic Ice tient moins à la qualité réelle de la glace qu’à sa dimension symbolique. Dans un monde saturé d’objets et d’expériences, il faut désormais aller chercher l’extrême, l’unique, l’inatteignable. Qu’importe si cela implique de transporter une ressource fragile à des milliers de kilomètres pour qu’elle disparaisse en quelques minutes. L’essentiel est que le luxe ait un récit à raconter.

Ce projet s’inscrit dans une tendance plus large : celle d’un capitalisme sensoriel déconnecté, où l’authenticité n’est plus une valeur, mais un ingrédient à monétiser. Il est par exemple possible d’acheter des canettes d’air du lac de Côme en Italie. Comptez 10 euros l’unité.

Des canettes marquées Lake Como Air
Respirez, on vous prend pour des pigeons. © Capture d'écran

Le principe est toujours le même : transformer un bien commun invisible — ici, de l’air — en un objet rare, valorisé par un discours pseudo-scientifique et une mise en scène premium. Qu’il s’agisse de glaçons, d’eau ou d’air, tout devient prétexte à vendre du prestige, du symbole, de la rareté factice. Le luxe se désolidarise de toute matérialité concrète : ce qui compte, c’est la sensation d’avoir accédé à quelque chose d’inaccessible, même si cela n’a plus aucun sens écologique. Dans le cas de Arctic Ice, le glaçon devient un artefact, un totem. Un petit bout d’Arctique qu’on consomme en sirotant, le temps d’un caprice.

Une mise en abîme de l’Anthropocène

Le plus glaçant dans cette histoire, c’est sans doute la mise en abîme qu’elle propose. Car ce glaçon, né d’un effondrement climatique, transformé en objet de désir, incarne à lui seul le paradoxe de notre époque. Nous transformons les symptômes en produits, les dérèglements en récits, les signaux d’alarme en arguments de vente. Comme si des agences de voyage vous proposaient d’aller au plus près de mégafeux ravageant le Canada ou d’inondations meurtrières en Corée du Sud… Arctic Ice agit un peu comme un miroir tendu à notre monde. Un monde qui refuse de ralentir, qui habille l’excès sous les traits du raffinement, qui maquille l’effondrement sous le vernis du luxe. Un monde qui, plutôt que de sauver les glaces, préfère les boire.

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