Se chauffer devient un luxe : 36 % des Français peinent à payer leurs factures

La précarité énergétique touche désormais plus d’un tiers des foyers français, selon le médiateur national de l’énergie. - © herreneck / stock.adobe.com

Publié le par Florence Santrot

L’hiver 2025-2026 s’annonce sous tension. Alors que la trêve hivernale débute le 1er novembre, la France entre dans la saison froide avec un chiffre alarmant : plus d’un Français sur trois (36 %) déclare avoir rencontré des difficultés pour régler ses factures d’énergie en 2025. C’est deux fois plus qu’en 2020, selon le Baromètre énergie-info 2025 publié par le médiateur national de l’énergie.

La précarité énergétique s’installe durablement dans le quotidien des foyers. 85 % des ménages estiment que leurs factures d’électricité ou de gaz représentent une part importante de leur budget, le niveau le plus élevé depuis la création de ce baromètre en 2007.

Du froid dans les foyers

Cette tension budgétaire se traduit par une réalité physique : 35 % des foyers affirment avoir souffert du froid l’hiver dernier, un chiffre en hausse continue depuis cinq ans. “La précarité énergétique atteint un seuil préoccupant”, souligne le médiateur national de l’énergie, Olivier Challan Belval, dans son rapport annuel.

Pour de nombreux ménages, le choix n’est plus entre deux postes de dépense, mais entre manger ou se chauffer. La restriction du chauffage pour des raisons financières reste massive : près de trois quarts des Français (74 %) limitent leur consommation de chaleur pour alléger leurs factures, un niveau presque aussi élevé qu’au plus fort de la crise énergétique de 2023.

Le retard du chèque énergie accentue les difficultés

Les foyers les plus modestes ont été particulièrement touchés cette année par le retard du versement du chèque énergie 2025, décalé du printemps à novembre en raison du report de la loi de finances. En conséquence, 61 % des bénéficiaires ont subi des complications de paiement, et 35 % ont connu des situations critiques – parfois jusqu’à la coupure ou à la réduction de leur alimentation électrique.

“Le chèque énergie est utile, mais il a été distribué trop tardivement cette année”, alerte le médiateur. Parmi les bénéficiaires, 59 % déclarent avoir souffert du froid l’hiver dernier, soit près du double de la moyenne nationale. Ce décalage, conjugué à la hausse persistante des prix de l’énergie, a creusé les inégalités entre ménages, rendant plus visible encore la fracture énergétique.

L’électricité, un produit de première nécessité

Face à ce constat, Olivier Challan Belval réitère un appel lancé depuis plusieurs années : garantir un droit à une alimentation minimale en électricité, afin d’éviter les coupures totales en cas d’impayé. “À la veille de la trêve hivernale, je tiens à rappeler que l’électricité constitue un produit de première nécessité”, a-t-il déclaré à l’AFP. Et d’ajouter : “Les coupures d’électricité pour impayés sont d’une grande violence pour les foyers les plus vulnérables.”

Le médiateur propose de remplacer les coupures par une limitation de la puissance électrique, qui permettrait de maintenir les usages essentiels comme l’éclairage ou la conservation des aliments, tout en incitant au règlement progressif des dettes.

La sobriété contrainte

Dans ce contexte, la “sobriété” vantée depuis 2022 s’impose souvent par nécessité plus que par conviction. Selon le baromètre, 85 % des foyers déclarent adopter des gestes pour réduire leur consommation d’énergie, mais 87 % le font pour des raisons financières. Seuls 34 % évoquent une motivation environnementale.

Les ménages déclarent appliquer 5,6 gestes d’économie d’énergie en moyenne, contre 6 en 2024 : baisse du chauffage, veille des appareils, réduction de l’éclairage ou de l’usage du chauffe-eau. Une érosion qui, selon le rapport, traduit soit une fatigue comportementale, soit le sentiment d’avoir déjà atteint la limite de ce qu’il est possible de faire.

Des factures qui continuent de grimper

La majorité des foyers (59 %) a constaté une hausse de ses factures d’électricité au cours de l’année écoulée. L’augmentation est attribuée à la fois à la flambée des prix de l’énergie (62 %) et à la progression du coût des abonnements (51 %).

Même parmi ceux qui tentent de basculer vers des offres plus vertes ou plus avantageuses, le constat reste le même : la transition énergétique coûte cher. Seuls 20 % des ménages se disent prêts à souscrire une offre d’énergie verte si elle est plus chère. L’argument écologique s’efface derrière la réalité du portefeuille.

Un climat social de méfiance

Cette précarité énergétique s’accompagne d’une forme d’usure et de méfiance à l’égard des acteurs du marché. 44 % des foyers ont été démarchés cette année pour souscrire une nouvelle offre d’énergie, souvent par téléphone. Près de la moitié des personnes sollicitées se disent insatisfaites de la qualité de l’échange.

Si 85 % des consommateurs jugent positif le fait de pouvoir choisir leur fournisseur, les pratiques commerciales restent floues : seulement un ménage sur deux sait que les comparateurs d’offres en ligne peuvent être rémunérés par les fournisseurs. Une confusion qui nourrit le sentiment d’un système complexe, peu transparent, et rarement au bénéfice du consommateur.

L’inquiétude s’installe

En filigrane, c’est une inquiétude durable qui traverse le rapport du médiateur. Après les chocs successifs du Covid, de la guerre en Ukraine et de l’inflation énergétique, la tension ne retombe pas. 87 % des foyers considèrent leur consommation d’énergie comme un sujet “assez ou très important”, un niveau stable mais particulièrement élevé.

Le froid, la chaleur, les coupures et les factures rythment désormais le quotidien de millions de Français. Pour 23 % des ménages, les extrêmes s’accumulent : ils ont souffert à la fois du froid l’hiver dernier et de la chaleur cet été. Un double inconfort symptomatique d’un pays où la vulnérabilité énergétique n’est plus marginale, mais structurelle.

Une société à basse température

L’hiver 2025-2026 s’annonce rude, surtout pour ceux qui vivent déjà dans des logements mal isolés ou dépendants de chauffages électriques coûteux. Dans un pays où le chauffage représente en moyenne deux tiers de la consommation énergétique des ménages, chaque degré perdu pèse autant sur la santé que sur le moral.

“Les coupures d’électricité pour impayés sont d’une grande violence”, répète Olivier Challan Belval. Une phrase simple, mais qui résonne comme un avertissement. Car dans une France où se chauffer devient un luxe, c’est bien la cohésion sociale qui risque, elle aussi, de prendre froid.

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