Réparer en France : cette filière en reconstruction pourrait créer plus de 5 000 emplois

Un réparateur du groupe Fnac Darty, dans l'atelier de réparation de Bezons, en Île-de-France. - © Florence Santrot

Publié le par Florence Santrot

“Pourquoi cela serait-il plus intéressant d’acheter un nouveau lave-linge fabriqué à l’autre bout du monde que de faire venir un technicien de son quartier pour changer une pièce défectueuse ?” C’est parce que Guy Pezaku s’est posé cette question qu’il a cofondé Murfy en 2018, avec quatre autres personnes. Sept ans plus tard, l’entreprise emploie 350 salariés et répare quelque 140 000 appareils chaque année avec une progression d’environ 50 % de son chiffre d’affaires exercice comptable après exercice comptable. Pourtant, pendant des décennies, la réparation a occupé le bas-côté de notre économie.

Acheter neuf était un réflexe, presque un signe de réussite. Réparer ? Un geste ringard, compliqué, réservé aux “petits budgets”. Résultat : une filière effilochée, des artisans vieillissants, une image poussiéreuse… et l’impression, pour les consommateurs, qu’il était désormais plus simple de remplacer que de sauver un appareil. Derrière ce récit bien ancré se cache un paradoxe. “Aujourd’hui, en France, il y a sept appareils gros électroménagers sur dix qui sont achetés parce que l’ancien électroménager est en panne”, souligne Régis Koenig, directeur Réparation et Durabilité chez Fnac Darty. Et d’ajouter : “Si on faisait passer le taux de remplacement de 70 % à 50 %, la différence représenterait 5 000 emplois supplémentaires dans la réparation, rien que pour le gros électroménager.” Autrement dit : la réparation est l’un des gisements d’emplois les plus sous-estimés du pays.

Quand réparer redevient un métier

À écouter Régis Koenig, le chantier est immense. Le groupe Fnac Darty compte désormais 3 000 personnes dans la réparation au sens large : techniciens à domicile, ateliers centralisés, spécialistes du smartphone, assistance à distance. Mais recruter n’est pas chose facile : “On n’a plus de réparateurs disponibles sur le marché du travail”, constate-t-il. Résultat : l’entreprise a dû créer l’Académie Fnac Darty.

Chaque année, 100 à 200 alternants passent par cette école de formation interne. Un an de formation pour intervenir chez les clients, puis 3 à 5 ans pour devenir réellement efficace et autonome. Une transmission lente, exigeante, héritée du monde artisanal.

Murfy, de son côté, a dû carrément créer le premier diplôme français de réparateur hors garantie, reconnu par France Compétences. “Avant nous, le diplôme n’existait pas”, souligne le CEO, Guy Pezaku. Un effort considérable pour une jeune entreprise, mais indispensable pour exister : “Ça fait 30 ans qu’on explique aux jeunes que le progrès, c’est d’acheter pas cher en Asie. On a dû reconstruire toute la filière.” Et du côté des quelques réparateurs restants, il est difficile de transmettre son savoir : “Quand vous êtes un artisan indépendant, à 5 ans de la retraite… c’est difficile de former quelqu’un”, justifie Guy Pezaku.

Une filière éclatée, des besoins massifs

Aujourd’hui, la réparation souffre surtout d’un manque de structure. Pas de fédération dédiée, une myriade d’acteurs locaux, des compétences pas toujours reconnues, des artisans qui peinent à former la relève… Et une pyramide des âges qui inquiète : chez Fnac Darty, la moitié des effectifs a plus de 30 ans d’ancienneté, quand l’autre moitié a… moins de trois ans.

Murfy, face aux mêmes constats, résume la situation : réparer demande du temps, de la proximité, de la confiance. Trois choses que notre modèle du “neuf rapide” a fait disparaître. “Dès qu’on veut faire venir un réparateur chez soi, c’est au Moyen-Âge. Il est très difficile de trouver quelqu’un de confiance, de prendre rendez-vous sur Internet… Alors qu’on peut acheter un produit neuf super facilement”, reconnaît le CEO de Murfy.

Pour créer un vrai réflexe réparation, encore faut-il que les professionnels soient là. Et pour qu’ils soient là, il faut les former. Passer de quelques centaines à quelques milliers de techniciens demande des investissements que la filière supporte encore seule. À elle seule, Fnac Darty a mis 25 millions d’euros dans la formation. Un investissement non négligeable mais nécessaire pour accompagner le lancement de son offre Darty Max. Il s’agit de l’abonnement mensuel du groupe, qui donne accès à la réparation illimitée des appareils électroménagers du foyer, quelle que soit leur origine d’achat. L’idée : remplacer le réflexe du “tout remplacer” par un service continu qui privilégie la réparation plutôt que le neuf.

Réparer, c’est aussi changer de culture

Le frein n’est pas seulement économique : il est culturel. L’un des constats les plus frappants tient à la perception du prix. “Les gens préfèrent acheter un lave-linge à 500 euros plutôt que payer 100 euros de réparation”, note Régis Koenig. Pourtant, payer un plombier 150 euros (voire beaucoup plus…) ne choque personne. Même son de cloche du côté de Murfy. À ses débuts, la start-up faisait face à une forme d’incrédulité : “On nous demandait pourquoi, après nos études, on devenait réparateurs. L’image du métier était tellement dégradée qu’il fallait presque justifier notre choix.”

C’est aussi pour cela que les deux acteurs insistent sur la transformation de l’imaginaire : réparer ne signifie plus rafistoler. Réparer signifie prolonger la durée de vie des objets, réduire l’impact environnemental, créer de l’emploi local, redonner du sens à des gestes concrets. Une revanche symbolique pour un métier longtemps invisible.

Des métiers multiples, des parcours ouverts

Passé les clichés, la réalité du terrain est bien différente. Un réparateur n’est plus un bricoleur solitaire au fond d’un atelier. C’est un technicien connecté, capable d’intervenir sur des robots aspirateurs qui sont aujourd’hui parmi les objets les plus sophistiqués de la maison. C’est aussi un professionnel qui doit connaître les réseaux Wi-Fi, les cartes électroniques, les pièces compatibles, les équivalences entre marques.

Les métiers se diversifient :
• Techniciens à domicile,
• Réparateurs en atelier spécialisé,
• Experts smartphone en magasin,
• Dépanneurs à distance en visio,
• Logisticiens de pièces détachées,
• Formateurs, évaluateurs du “réparabilité score”,
• Reconditionneurs.

Un technicien peut même commencer sans diplôme et finir ingénieur à tester les produits avant leur mise sur le marché. Une filière complète, mais encore méconnue.

L’enjeu politique : structurer la filière

C’est l’un des points sur lesquels les deux acteurs se rejoignent : la France n’a pas encore de politique ambitieuse pour la réparation. Les bonus réparation ont enclenché un mouvement. Les campagnes institutionnelles existent… mais restent trop ponctuelles. “On a besoin d’un vrai plan national, à la fois sur le plan de la communication institutionnelle. On aurait aussi bien besoin d’une structuration de la filière économie circulaire”, réclame Régis Koenig. Plan de formation, communication grand public, structuration des acteurs, reconnaissance du métier. Car la réparation, c’est tout l’inverse d’un gadget écologique : c’est un levier d’emploi, de souveraineté industrielle et de réduction massive des déchets.

Alors que la filière linéaire (racheter un produit neuf au moindre problème) a eu 40-50 ans pour s’optimiser, celle de la réparation repart quasiment de zéro. Pour qu’elle émerge, il faut créer de la confiance, former, investir et industrialiser – comme on l’a fait pour d’autres pans de l’économie circulaire.

Réparer, ce n’est plus l’avenir : c’est maintenant

Les signaux faibles s’accumulent. Les consommateurs s’interrogent. Les pouvoirs publics commencent à s’y intéresser. Les marques s’organisent. Les formations se multiplient. Pour les particuliers, les recycleries et tiers-lieux viennent aussi en aide, comme se développent les tutoriels sur les plateformes vidéo et les réseaux sociaux. Les jeunes y trouvent du sens.

L’enjeu, désormais, est d’en faire une filière à part entière : visible, désirable, reconnue. La France a devant elle un secteur capable de créer des milliers d’emplois, de réduire son empreinte carbone, d’allonger la durée de vie des objets qui emplissent nos foyers. Il ne manque plus qu’une chose : lui donner les moyens d’exister à hauteur de son potentiel.

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