Climat : Bill Gates ou la foi aveugle dans la technologie

Bill Gates en 2019 à Washington. - © Flickr/USA.gov

Publié le par Florence Santrot

Trois “vérités difficiles” sur le climat : c’est ainsi que Bill Gates a choisi de titrer sa dernière lettre, publiée sur son blog en amont de la COP30. Une publication très commentée, où le fondateur de Microsoft dénonce la vision “catastrophiste” du réchauffement et plaide pour une approche plus “réaliste”. Selon lui, la planète ne court pas à l’effondrement ; les populations pourront continuer à “vivre et prospérer” dans la plupart des régions du monde. Le vrai défi, avance-t-il, serait moins de limiter les émissions que de réduire les souffrances humaines – notamment dans les pays pauvres.

Un raisonnement séduisant sur le papier, mais profondément problématique. Car derrière le vernis humaniste, Bill Gates déroule un discours typiquement techno-solutionniste : la clé, selon lui, réside dans la baisse du “green premium”, ce surcoût qui rend les technologies propres moins compétitives que les fossiles. En clair, tout dépendrait de notre capacité à innover, investir, et produire plus efficacement. Pas de remise en cause des modes de vie, ni de réflexion sur la sobriété : le salut viendra des laboratoires et des start-up. Bref, le changement climatique, ne serait pas si grave que ça. Une prise de position saluée par… Donald Trump, qui souligne avoir gagné “la guerre contre le canular du changement climatique”.

Un message posté sur les réseaux sociaux par Donald Trump après la lettre ouverte de Bill Gates. © Bluesky

La technologie comme mantra

Ce n’est pas la première fois que Bill Gates fait ce pari. Depuis dix ans, le milliardaire a investi des sommes colossales dans les “solutions miracles” censées sauver le climat : carburants synthétiques, nucléaire de nouvelle génération, engrais à faibles émissions… Autant de projets spectaculaires, mais dont aucun n’a encore prouvé son efficacité à grande échelle.

Ainsi, sa société TerraPower, censée révolutionner le nucléaire avec un réacteur à sels fondus, n’a toujours pas produit un seul kilowatt-heure commercial. Quant au projet Carbon Engineering, racheté par Occidental Petroleum, il promettait de capter le CO₂ directement dans l’air – mais reste bloqué à des coûts prohibitifs, loin de tout déploiement massif.

Et pendant que ses start-up promettent de “décarboner l’avenir”, d’autres investissements du milliardaire interrogent. En 2021, Gates a financé une société minière au Groenland, KoBold Metals, à la recherche de cobalt et de nickel pour les batteries. Des gisements rendus accessibles… par la fonte accélérée des glaciers des suites du dérèglement climatique. Ce paradoxe en dit long : pour nourrir la transition technologique qu’il prône, il faut exploiter les cicatrices mêmes du réchauffement.

Le bien-être humain avant le climat, sauf que…

Dans sa lettre, Bill Gates affirme que “le réchauffement ne conduira pas à la disparition de l’humanité” et que “le principal objectif doit être de prévenir la souffrance, en particulier dans les pays pauvres”. Une posture qui pourrait paraître empathique, mais qui revient en réalité à déplacer le centre de gravité du problème : ne plus chercher à contenir la hausse des températures, mais à mieux vivre avec. Un glissement sémantique majeur, souligné par le New York Times, qui parle d’un “reframing” – une reformulation stratégique du débat climatique, quatre ans seulement après la parution de son livre How to Avoid a Climate Disaster.

Derrière cette approche se cache une logique profondément politique. En prétendant opposer la lutte contre le changement climatique à la lutte contre la pauvreté, Bill Gates reprend un argument souvent utilisé… par les climatosceptiques. Selon Michael Oppenheimer, professeur à Princeton, le milliardaire met en place une fausse dichotomie, “généralement propagée par ceux qui cherchent à affaiblir l’action climatique”, a-t-il rappelé au NY Times. De nombreux experts y voient une façon de décentrer la responsabilité des pays riches : si la priorité devient le “bien-être global”, plus question de remettre en cause la surconsommation ou l’extractivisme du Nord. Mais c’est un peu vite oublier le bien-être général, des pauvres comme des riches, dans un monde qui se dirige vers une planète bien au-delà des + 1,5 °C.

Un virage politique et idéologique

Ce repositionnement intervient à un moment clé : la COP30 de Belém, au Brésil, où l’équité climatique et la justice Nord-Sud doivent être au cœur des débats. Or Bill Gates, qui n’y participera pas, préfère orienter la discussion vers les innovations de marché et les partenariats public-privé. Son fonds Breakthrough Energy, lancé en 2015, mise toujours sur des start-ups “capables de transformer le monde” – mais a récemment démantelé son groupe de politique climatique, signe d’un recentrage sur la rentabilité plutôt que sur l’action politique.

Pour plusieurs observateurs, ce glissement est inquiétant. “Il n’y a aucune raison d’opposer la réduction de la pauvreté à la transformation climatique. C’est un message flou, inutile et déroutant. Les deux sont tout à fait réalisables, et facilement, si le lobby des grandes sociétés pétrolières est maîtrisé”, juge Jeffrey Sachs, directeur du Center for Sustainable Development à Columbia, dans un échange avec CNN. En minimisant la gravité de la crise, l’homme d’affaires offre une porte de sortie rhétorique à ceux qui veulent retarder les transformations profondes. Et à force de prêcher l’optimisme par le techno-solutionnisme, il prend le risque de détourner l’attention de l’urgence réelle : la planète se réchauffe plus vite que prévu, les glaciers fondent à vitesse grand V, et la technologie – aussi brillante soit-elle – ne pourra pas tout compenser.

Le techno-solutionnisme comme impasse

La force de Bill Gates, c’est de raconter une histoire simple : celle d’un monde qui se sauvera grâce à la science, à la raison et aux investissements massifs. Une narration séduisante, surtout dans un contexte où l’espoir se fait rare. Mais à force de vouloir “réparer” la planète sans en repenser le fonctionnement, le techno-solutionnisme finit par tourner en rond. Chaque innovation crée de nouveaux besoins, de nouvelles dépendances, de nouveaux impacts : extractions minières, consommation énergétique, déchets technologiques. L’idée que la croissance verte résoudra la crise climatique revient à croire qu’on peut éteindre un feu en y versant un autre carburant.

Derrière l’optimisme affiché, ce que Bill Gates ne dit pas, c’est que la technologie est avant tout un outil. Et qu’un outil dépend de la main qui le tient. Les progrès techniques ne changeront rien si les logiques économiques, sociales et politiques demeurent inchangées : compétitivité, rendement, accumulation. Pour paraphraser l’essayiste britannique James Bridle, ce n’est pas la technologie qu’il faut rendre plus intelligente, c’est la société.

Le problème n'est pas que la technologie devienne plus intelligente, mais que notre compréhension du monde ne suive pas le rythme.

Portrait de l'essayiste britannique James Brdile

James Bridle

Essayiste britannique, auteur de "The New Dark Age".

Repenser l’horizon

Loin de rejeter la science ou l’innovation, la vraie question est celle du sens. À quoi servent-elles ? À maintenir un modèle énergivore ou à inventer des modes de vie viables ? À créer des marchés ou à renforcer les communs ? Face à l’urgence climatique, le courage n’est plus d’innover, mais de renoncer à certaines illusions : celle d’une croissance infinie, d’une maîtrise totale, d’un futur sauvé par quelques milliardaires visionnaires.

En misant tout sur la technologie, Bill Gates nous propose une fuite en avant. Mais la transition écologique ne se fera pas à coups de brevets ni de promesses industrielles. Elle se construira dans les choix collectifs, les politiques publiques, et la capacité de nos sociétés à faire autrement. Bref, dans tout ce que l’argent, seul, ne peut pas acheter.

Sujets associés