Vibe coding : faut-il célébrer la fusion entre humains et machines ?

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Publié le par Florence Santrot

C’est un mot léger, presque musical. Vibe coding – littéralement, “coder par vibration” en français. Derrière cette image se cache une innovation concrète : une nouvelle approche du développement informatique (logiciel ou autre) qui permet de transformer un langage naturel en code informatique grâce à l’intelligence artificielle. Autrement dit, il suffit de décrire à la machine ce qu’on veut faire, et elle le fait. Pas besoin de syntaxe, de parenthèses ou de points-virgules : l’IA comprend, traduit et exécute. Une nouvelle tendance élue mot de l’année 2025 par le dictionnaire Collins

Le terme a été inventé sur le réseau social X (Twitter) par Andrej Karpathy en février 2025. Ancien directeur du département chez Tesla et ingénieur fondateur d’OpenAI, il explique l’expression désigne ce moment précis où le code s’efface – où l’humain “oublie même que le code existe”. Pour les lexicographes du dictionnaire Collins, cette idée incarne parfaitement notre époque : une humanité qui ne se contente plus d’utiliser la technologie, mais qui crée avec elle.

Quand la technologie parle notre langue

Traditionnellement, coder, c’était apprendre le langage des machines. Avec le vibe coding, c’est l’inverse : la machine apprend la nôtre. Alex Beecroft, directeur général de Collins, résume ainsi ce basculement : “Le vibe coding symbolise l’évolution du langage à mesure que la technologie progresse. Il marque un tournant dans le développement logiciel : l’IA rend le code accessible à tous.”

Le plus grand bouleversement : un dialogue intuitif remplace des heures d’apprentissage technique. Le rêve des entrepreneurs, créatifs et étudiants devient réalité : il suffit d’exprimer une intention à la machine. Le reste suit – du moins, en théorie. Mais cette révolution dépasse le code. Elle annonce un monde où la parole – l’expression – devient le moteur de la création numérique. Ce qu’on “dit” à la machine façonne ce qu’elle “fait”. Dans cet univers, la frontière entre imagination et exécution s’efface.

La fin du code ou la naissance d’un nouvel art ?

Les plus sceptiques y verront un appauvrissement : la disparition du geste, la perte du savoir-faire. Mais d’autres y voient tout autre chose : la naissance d’une nouvelle forme de création. Le vibe coding ne remplace pas la programmation, il la réinvente : il déplace le regard du comment vers le pourquoi, et invite à se concentrer sur l’idée et l’émotion.

Il prolonge la promesse de l’IA générative : une créativité augmentée, intuitive, où la technique s’efface derrière l’intention. Créer devient un dialogue : l’humain esquisse, l’IA interprète, ajuste, propose. Ensemble, ils composent. Et c’est sans doute ce que célèbre le dictionnaire Collins : la naissance d’un langage commun entre les deux intelligences – l’organique et la calculée.

Une liste de mots qui raconte notre époque

Le vibe coding n’est pas le seul mot technologique du palmarès 2025. Cette année, la plupart des termes choisis par Collins explorent notre rapport ambivalent aux machines. Il y a clanker, par exemple, mot emprunté à Star Wars devenu insulte pour désigner un robot ou une IA trop présente. Il y a broligarchy, contraction de “bro” et “oligarchy”, pour désigner la petite élite masculine de la tech – Zuckerberg, Musk, Bezos… – à la fois puissants et omniprésents. Ou encore Henry (“high earner, not rich yet”), ce profil de cadres supérieurs qui gagnent bien leur vie sans se sentir riches, reflet d’un malaise contemporain.

Et puis il y a biohacking, aura farming (l’art de cultiver une présence charismatique en ligne), taskmasking (faire semblant d’être productif) ou encore micro-retirement (s’accorder des pauses entre deux emplois pour se recentrer). Autant de néologismes qui décrivent des existences oscillant entre ultra-connexion et quête d’équilibre. Dans ce lexique du monde contemporain, vibe coding apparaît presque comme une note d’espoir : la possibilité d’une alliance harmonieuse entre humains et machines.

Créer avec, plutôt que contre

Depuis l’irruption de ChatGPT, Midjourney ou Runway (IA qui permet de générer des vidéos à partir de texte ou d’éditer automatiquement des images animées), les débats sur la place de l’humain dans la création s’intensifient. Mais le succès du vibe coding montre peut-être qu’une autre voie existe : celle de la collaboration.

Loin de réduire la créativité, ces nouveaux outils peuvent la décupler. Ils poussent chacun à préciser ses intentions, à structurer ses idées, à traduire une émotion en concept. Ils offrent un miroir, une seconde voix, une forme d’altérité féconde. Dans cette perspective, le vibe coding devient presque un manifeste. Il dit que la technologie peut être intuitive, empathique, inclusive. Qu’elle peut réenchanter le numérique au lieu de l’automatiser.

Une nouvelle ère, à deux cerveaux… ou à deux vitesses

L’an dernier, le mot de l’année était brat (“sale gosse”, en anglais) – symbole d’une jeunesse confiante et insouciante. En 2023, c’était AI (intelligence artificielle). Entre les deux, vibe coding trace un pont. Il parle d’une alliance possible entre humains et machines, d’un futur où l’on créerait à deux cerveaux – le nôtre, et celui que nous avons inventé.

Mais cette vision poétique a son revers. Car pour beaucoup, l’IA n’est pas un partenaire de création, c’est un outil d’optimisation. Elle sert à aller plus vite, à réduire les coûts, à ne pas avoir à réfléchir, à produire plus… – parfois sans se soucier de ceux qu’elle remplace. Derrière la belle promesse du “travail augmenté”, se profile souvent une réalité bien plus prosaïque : des métiers artistiques fragilisés, des imaginaires standardisés, des contenus calibrés pour l’efficacité.

Le vibe coding reflète cette tension. D’un côté, une technologie qui rend la création plus accessible, plus intuitive. De l’autre, un système économique qui risque d’en faire un nouvel instrument de rendement. La frontière entre collaboration et automatisation n’a jamais été aussi fine.

Célébrons ce mot, mais gardons les yeux ouverts : si l’avenir appartient aux vibe makers, la vibration doit rester humaine, et ne pas se réduire à un gain de productivité.

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