En signant un décret ordonnant le retrait des États-Unis de soixante-six organisations internationales, Donald Trump acte bien plus qu’un nouveau bras de fer diplomatique. Il orchestre une sortie en règle du multilatéralisme contemporain, avec un message limpide : la coopération mondiale, oui – mais seulement lorsqu’elle se plie aux intérêts et à l’idéologie de Washington.
“America First”. Annoncée le 7 janvier par la Maison Blanche sur X, la décision vise des agences, traités et comités jugés “redondants, inefficaces, coûteux” ou accusés de menacer la souveraineté américaine. Dans la ligne de mire : le climat, les sciences, les droits humains, l’égalité femmes-hommes. Autrement dit, le cœur battant de l’architecture onusienne.
L’ONU clairement dans le viseur
Près de la moitié (31) des structures abandonnées sont liées à Organisation des Nations unies. Le symbole le plus fort : le retrait de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques, la CCNUCC. C’est le traité fondateur de 1992, sans lequel ni l’Accord de Paris ni les COP n’existeraient sous leur forme actuelle.
Ce n’est pas une première. Lors de son premier mandat, Donald Trump avait déjà fait sortir les États-Unis de l’accord de Paris – avant que Joe Biden n’y revienne. Mais quitter la CCNUCC, c’est changer d’échelle. “Radicalement différent”, disent les juristes. Le traité requiert un vote des deux tiers du Sénat ; un décret présidentiel pourrait donc ouvrir une bataille juridique.
Dans la foulée, Washington se retire aussi du GIEC, référence mondiale en matière de science climatique, ainsi que d’organisations dédiées à la protection de la planète : Agence internationale pour les énergies renouvelables, Union internationale pour la conservation de la nature. Le message est cohérent : la science du climat n’a plus droit de cité.
Le multilatéralisme version “à prendre ou à laisser”
Cette offensive s’inscrit dans une doctrine assumée. Pour l’administration Trump, ces institutions seraient devenues des espaces “woke”, trop engagés sur la diversité, l’égalité de genre ou l’urgence climatique. Marco Rubio, secrétaire d’État, dénonce une “idéologie progressiste” et une “orthodoxie climatique”.
“Nous n’allons plus gaspiller de ressources, de capital diplomatique et le poids de notre participation à des institutions qui ne servent pas nos intérêts ou qui y sont contraires, a déclaré le secrétaire d’État dans un communiqué. Nous recherchons la coopération là où elle est utile à notre peuple et nous resterons fermes là où elle ne l’est pas.”
Cette stratégie, brutale, a un coût immédiat. Déjà fragilisée financièrement, l’ONU devra encore réduire effectifs et programmes. Les agences humanitaires, sanitaires, scientifiques perdent l’un de leurs principaux contributeurs – et un poids politique décisif.
Climat : un signal désastreux pour le reste du monde
Sur le climat, l’impact dépasse largement les frontières américaines. Pour Rob Jackson, climatologue à Stanford et président du Global Carbon Project, ce retrait “donne aux autres nations un prétexte pour retarder leurs propres actions”. Quand la première puissance mondiale se retire, pourquoi les autres accéléreraient-elles ?
Le risque est aussi narratif. En septembre 2025, depuis la tribune de l’Assemblée générale de l’ONU, Donald Trump qualifiait déjà le réchauffement climatique de “plus grande arnaque de notre histoire”, vantant un charbon “propre et magnifique”. En sortant des instances scientifiques et politiques du climat, il transforme cette provocation en politique structurée.
Rachel Cleetus, de l’Union of Concerned Scientists, parle d’une administration “autoritaire et antiscience”, prête à sacrifier le bien-être des populations pour des gains idéologiques à court terme. Une critique sévère, mais partagée par de nombreux chercheurs qui voient s’éteindre, aux États-Unis, des pans entiers de la recherche climatique.
Sciences, droits, égalité : le grand ménage idéologique
Le climat n’est qu’un front parmi d’autres. Le décret ordonne aussi la sortie des États-Unis du Fonds des Nations unies pour la population et d’ONU-Femmes, dédiés à la santé reproductive et à l’égalité femmes-hommes. Sont également visées des agences économiques comme la CNUCED, pourtant centrales pour les pays en développement.
“Cela envoie un signal fort au monde entier, témoignant du mépris des États-Unis pour une politique climatique pourtant essentielle pour le monde”, a déclaré Jean Galbraith, professeure spécialisée en droit international à la faculté de droit Carey de l'Université de Pennsylvanie au New York Times.
En creux, c’est toute la logique des objectifs de développement durable qui est rejetée. L’idée même d’un avenir commun, structuré par des règles partagées, est remplacée par une lecture strictement nationale des enjeux globaux. Et une vision autocentrée des États-Unis.
Un monde plus fragmenté, moins coopératif
Ce retrait massif ne signifie cependant pas la fin de l’ONU. Mais il accélère une fragmentation déjà à l’œuvre : un monde où la coopération devient optionnelle, conditionnelle, instrumentalisée. Où les grandes crises – climatiques, sanitaires, humanitaires – sont affrontées sans cadre commun solide.
Pour les autres pays, le dilemme est clair : combler le vide laissé par Washington ou accepter un multilatéralisme affaibli. Pour l’Europe, la Chine, les pays du Sud, la question n’est plus théorique. Elle est stratégique. Donald Trump n’a pas seulement retiré les États-Unis de soixante-six organisations. Il a retiré un pilier du jeu collectif. Reste à savoir combien de temps l’édifice tiendra sans lui – et à quel prix.