Faut-il encore apprendre par cœur quand ChatGPT peut répondre à presque toutes nos questions ? À quoi bon passer cinq ans sur les bancs de l’université si les compétences deviennent obsolètes en quelques années ? Et surtout, quelle place restera-t-il aux enseignants dans une école où l’intelligence artificielle promet de personnaliser les apprentissages ?
Ces questions ont animé un débat organisé dans le cadre de "Métamorphose(s) de l’Éducation", chez Onepoint ce mardi 13 octobre 2026, à Paris. Sur scène, plusieurs duels successifs, orchestrés par Olivia Recasens, directrice de la rédaction de WE DEMAIN. Face à face : des représentants de grandes écoles, d’institutions publiques et des entrepreneurs de l’EdTech. Avec une interrogation commune : "Éduquer ou former : quelle école voulons-nous vraiment ?"
Personnaliser l’apprentissage sans sacrifier le collectif
Premier sujet de confrontation : faut-il en finir avec le modèle du même cours pour tous ? Pour Orianne Ledroit, déléguée générale d’EdTech France, les technologies éducatives permettent d’adapter les contenus au rythme et aux difficultés de chaque élève. Encore faut-il distinguer les outils d’IA généralistes des solutions spécifiquement conçues pour l’apprentissage, en collaboration avec les enseignants et les chercheurs.
Face à elle, Marc-Henri Desportes, président exécutif d’Omnes Education, qui regroupe quinze grandes écoles et écoles spécialisées en management, sciences de l'ingénieur, communication et sciences politiques. Il défend une approche complémentaire. Oui à des parcours plus souples, aux passerelles entre disciplines et aux outils capables de réexpliquer une notion mal comprise. Mais pas question de renoncer à la classe comme espace collectif. "Apprendre ensemble, c’est d’abord et avant tout apprendre à être ensemble", souligne-t-il. Car les questions des autres permettent aussi de progresser.
Sur un point, les deux intervenants se rejoignent : la technologie ne doit pas remplacer l’enseignant. "Aujourd’hui, il faut augmenter l’humain, il ne faut pas le remplacer", insiste Marc-Henri Desportes. Orianne Ledroit appelle, de son côté, à “mieux former les professeurs aux usages pédagogiques de l’IA” et à privilégier des outils fiables, souverains et conçus pour l’éducation.
Le diplôme a-t-il encore de la valeur ?
Deuxième duel, deuxième interrogation : dans un monde où les métiers et les compétences évoluent rapidement, le diplôme constitue-t-il toujours un bon indicateur des capacités d’un individu ? Pour Francesco Rattalino, Senior Executive Vice-President de l’ESCP, un diplôme ne se résume pas à une somme de connaissances techniques. "Un diplôme, c’est un parcours de transformation", résume-t-il. Il sanctionne aussi le développement de l’esprit critique, de la créativité, de la communication et de la capacité à apprendre. Autant de qualités qui résistent mieux aux évolutions du marché du travail que les seules compétences techniques.
Leïla Maidane est, elle, fondatrice d’Interskillar, plateforme qui accompagne les jeunes dans le développement et la valorisation de leurs compétences pour faciliter leur insertion professionnelle, au-delà des seuls diplômes. Elle pousse le raisonnement plus loin. Pourquoi continuer à privilégier le diplôme au moment de recruter, plutôt que d’évaluer ce qu’une personne sait réellement apporter à une organisation ? "Si on rémunère sur la base du diplôme, on va rémunérer une étiquette", estime-t-elle, invitant à davantage valoriser la contribution effective des individus.
Une question traverse leurs échanges : faut-il toujours consacrer cinq années à des études supérieures ? Francesco Rattalino défend cette durée, à condition qu’elle ne se limite pas aux salles de cours. Expériences internationales, alternance, activités collectives… l’éducation dépasse largement l’acquisition de savoirs académiques. Leïla Maidane plaide, elle aussi, pour un rapprochement entre formation et monde professionnel, mais surtout pour sortir de l’idée qu’apprendre serait une étape de la vie précédant le travail.
Apprendre à raisonner plutôt qu’à réciter
La troisième confrontation met Sylvie Retailleau, ancienne ministre de l’Enseignement supérieur et présidente d’Universcience, face à Jules Simiand Brocherie, fondateur d’ExtraStudent, une plateforme d’entraide et de partage de ressources entre élèves et étudiants. Le constat est partagé : l’école n’a plus le monopole de la transmission des connaissances. YouTube, les plateformes collaboratives et désormais les intelligences artificielles permettent d’apprendre bien au-delà des salles de classe.
Jules Simiand Brocherie, qui raconte s’être lui-même beaucoup formé grâce à YouTube, estime que l’enseignement doit davantage préparer les jeunes à un monde professionnel incertain. Il évoque notamment la nécessité de développer leur autonomie et leur capacité à travailler de manière indépendante. Pour Sylvie Retailleau, cette évolution renforce paradoxalement le rôle du professeur. “Lorsque l’information devient accessible instantanément, savoir construire un raisonnement, vérifier une source ou développer une démarche scientifique prend une importance considérable”, souligne-t-elle.
L’ancienne ministre raconte ainsi privilégier, dans ses enseignements, la compréhension du raisonnement plutôt que la seule exactitude du résultat. Ce qui compte, c’est de permettre aux étudiants d’acquérir des méthodes, de comprendre leurs erreurs et de développer leur esprit critique.
Former des citoyens, pas seulement des travailleurs
Au fil des échanges, une idée revient : l’école ne peut se contenter de répondre aux besoins immédiats des entreprises. Elle doit aussi transmettre un socle commun, développer la curiosité et permettre à chacun de trouver sa place dans la société. Une mission d’autant plus essentielle que les technologies transforment la nature même des compétences recherchées. "Aujourd’hui, on va arriver à pouvoir poser les bonnes questions", souligne Leïla Maidane, qui regrette que les formations privilégient encore trop souvent la recherche de bonnes réponses.
Finalement, plutôt que d’opposer éducation et formation, les débats dessinent les contours d’une école capable de conjuguer les deux : transmettre des connaissances fondamentales, apprendre à penser par soi-même et donner les moyens de continuer à se former tout au long de sa vie. Avec une conviction largement partagée : aussi puissants soient-ils, les outils numériques ne remplaceront pas la richesse des échanges humains.