Travailleurs en tenue blanche manipulant du poisson sur une chaîne de production industrielle. Si les tâches les plus pénibles sont désormais assistées par des machines, la préparation des sardines est toujours réalisée manuellement, comme aux débuts de la conserverie La Belle-Iloise. - © Joséphine Lefebvre / La Belle Iloise

À Quiberon, La Belle-Iloise cherche la recette d'une conserve plus durable

Publié le par Florence Santrot

L'essentiel

  • La Belle-Iloise, fondée en 1932 à Quiberon, défend toujours une fabrication très manuelle de ses conserves de poisson.
  • Face à des stocks plus imprévisibles, l’entreprise doit adapter ses recettes, ses approvisionnements et son rythme de production.
  • La marque travaille avec des pêcheurs partenaires, sans posséder ses propres bateaux, dans une logique de proximité et de confiance.
  • La tension sur le maquereau illustre concrètement cette nouvelle réalité : certaines recettes sont moins produites, voire absentes.
  • Pour limiter son impact, La Belle-Iloise mise sur la végétalisation, les algues, la diversification des espèces et une meilleure valorisation de chaque poisson pêché.

Dans l’atelier de Quiberon, les sardines sont encore traitées une par une. Chacune a été triée, saumurée, rincée, séchée, découpée, frite, puis égouttée pendant plusieurs heures avant d’être déposées devant les opérateurs pour leur mise en conserve. À première vue, elles se ressemblent toutes. Mais sur une petite boîte de dix centimètres, un ou deux centimètres d’écart suffisent à rompre l’harmonie. Alors on choisit, on ajuste, on compose. Quatre grosses sardines dans une boîte, cinq ou six plus petites dans une autre. Ici, une conserve doit non seulement être bonne mais elle doit aussi être belle.

Le geste est précis. Avant l’emboîtage, le collet et une partie de la queue sont coupés aux ciseaux. Puis les sardines sont rangées “au blanc”, c’est-à-dire ventre visible, une présentation qui témoigne de l’emboîtage à la main et de la qualité des poissons, manipulés avec précaution. La suite est plus mécanique : pesée, ajout d’huile, sertissage, stérilisation dans de grands autoclaves. Mais l’essentiel se joue avant, dans ce dialogue entre le poisson, l’œil et la main. C’est là que La Belle-Iloise, société à mission depuis 2023, continue de défendre un savoir-faire qui fait partie de son histoire, mais aussi de sa différence.

Travailleurs en tenues de protection assemblant des produits dans une usine sur une chaîne de production.
Avant l’emboîtage, le collet et une partie de la queue sont coupés aux ciseaux. © Joséphine Lefebvre / Le Belle-Iloise

La Belle-Iloise, une histoire de qualité

Fondée en 1932 à Port-Maria, le port de pêche de Quiberon, par Georges Hilliet, La Belle-Iloise est toujours familiale, aujourd’hui dirigée par Caroline Hilliet Le Branchu, petite-fille du fondateur. Au départ, l’entreprise fabrique des conserves de sardines dans un paysage breton où les conserveries sont nombreuses. Quiberon compte alors parmi les grands ports sardiniers français et recense pas moins de quatorze usines de ce type. Un siècle plus tard, beaucoup ont disparu. Ne reste plus que la Belle-Iloise qui, elle, a traversé les décennies en restant fidèle à une idée simple : la qualité ne se négocie pas.

Ce principe a même façonné son modèle économique. Dans les années 1960, au moment où la grande distribution transforme l’alimentation française, l’entreprise refuse de tirer les coûts vers le bas si cela implique de modifier sa façon de fabriquer. Plutôt que d’entrer dans les supermarchés, elle développe la vente directe. D’abord un comptoir à l’entrée de l’usine, puis des boutiques dans les centres-villes. Lorsque Caroline Hilliet Le Branchu reprend l’entreprise en 2011, le réseau compte environ 50 magasins. Aujourd’hui, il y en a 95, auxquels s’ajoutent la vente à distance, Internet et un réseau de revendeurs sélectionnés.

Bâtiment industriel ancien avec écriteau "Moulin" dans une rue étroite, maisons avoisinantes.
La toute première usine de la conserverie La Belle-Iloise, à Port-Maria (Quiberon). © La Belle-Iloise

Plus qu’une boîte

Cette stratégie a fait de La Belle-Iloise un cas un peu à part dans l’univers de la conserve. L’entreprise ne fabrique pas seulement des boîtes de sardines, de maquereaux ou de thon. Elle a bâti un univers : des magasins colorés, des coffrets, des recettes nombreuses, des dégustations, une relation directe avec les clients. “C’est comme si on était deux entreprises, résume Cécile Roudaut, directrice marketing, innovation et systèmes d’information. Il y a l’entreprise qui fabrique les produits et celle qui les distribue”.

Cette double identité a longtemps été une force commerciale. Elle devient aujourd’hui un atout pour accompagner une transition plus délicate. Car vendre en direct, c’est aussi pouvoir expliquer pourquoi une recette disparaît temporairement, pourquoi une gamme évolue, pourquoi une boîte contient moins de poisson et davantage de légumes. Dans un rayon de supermarché, la rupture agace. En boutique, elle peut devenir le début d’une conversation.

Personne en gants bleus préparant des boîtes de conserve avec tranches de citron sur tapis roulant.
Au moment de la mise en boîte, les tranches de citron sont ajoutées manuellement. © Joséphine Lefebvre / La Belle-Iloise

“C’est la sardine qui décide”

Car derrière les boîtes alignées avec soin, la mer reste imprévisible. La sardine est un poisson migrateur. Elle arrive sur les côtes bretonnes au printemps, mais La Belle-Iloise attend généralement la mi-mai pour commencer à la travailler, lorsqu’elle est assez grasse pour supporter la stérilisation sans que sa chair se dessèche. Ensuite, la saison peut s’étirer jusqu’en novembre. Ou s’arrêter plus tôt. “C’est la sardine qui décide”, résume Cécile Roudaut.

Cette incertitude n’est pas nouvelle. Dans l’histoire de l’entreprise, il y a toujours eu des années avec beaucoup de poisson, d’autres avec moins. Mais la variabilité semble plus forte, plus resserrée, plus difficile à anticiper ces dernières années. “Ce n’est pas juste il y a du poisson ou pas de poisson, insiste Yannick Le Breton, directeur transformation et RSE. Il faut regarder la taille, le taux de matière grasse, l’âge, l’état du stock, la capacité du poisson à entrer dans telle ou telle recette.” Une grande sardine ne finira pas forcément dans une petite boîte, elle pourra plutôt devenir un tartinable. Une sardine trop petite ne sera pas pêchée. La conserve commence donc bien avant l’usine : dans la connaissance fine du vivant et dans les échanges étroits avec les bateaux de pêche partenaires.

Des ouvrières dans une usine travaillent sur une chaîne de production alimentaire.
Si certaines tâches ingrates ont été automatisées, le coeur du travail de la conserverie est resté le même qu'il y a plusieurs décennies. © La Belle-Iloise

Travailler au plus proche, mais pas à tout prix

Sur le papier, la démarche semble simple : acheter le plus local possible. “Notre démarche est de travailler au plus proche”, explique Cécile Roudaut. La Belle-Iloise suit un indice local d’achat et revendique 47 % d’achats en Bretagne, 95 % en France. Mais la proximité n’est pas seulement géographique. Elle est aussi relationnelle, culturelle, presque quotidienne. L’entreprise travaille avec des bateaux partenaires, notamment à Quiberon et dans le Finistère, sans posséder sa propre flotte. “On est conservateur, on est distributeur mais la pêche, c’est vraiment un autre métier”, souligne Yannick Le Breton.

Ce choix dit beaucoup de sa vision. Acheter des bateaux ne rendrait pas forcément la ressource plus sûre. La sardine resterait sauvage, mobile, soumise aux conditions océaniques. L’enjeu est donc ailleurs : construire des relations de long terme avec les pêcheurs, leur donner une visibilité, comprendre leur façon de pêcher, préserver la fraîcheur et la qualité du poisson. L’entreprise peut aussi aller chercher une partie de ses approvisionnements plus loin, par exemple au Portugal, lorsque les stocks y sont mieux gérés ou que la ressource locale est moins présente. Ce n’est pas une contradiction avec le local, mais une manière d’éviter de concentrer toute la pression au même endroit.

Trois hommes posent sur un bateau de pêche avec équipements et filets.
Des pêcheurs locaux, partenaires de La Belle-Iloise. © La Belle-Iloise

Le maquereau comme signal d’alerte

Cette dépendance au vivant est devenue très concrète avec le maquereau. La saison, habituellement plus longue, a été fortement réduite cette année 2026 en raison de la baisse des possibilités de pêche. Résultat : La Belle-Iloise n’a produit que deux recettes sur les huit de son portefeuille. Moins de poisson à travailler, moins de saisonniers recrutés, des clients frustrés de ne pas retrouver leurs produits habituels. “On apprend à gérer les ruptures”, reconnaît l’entreprise.

Ce point est important, car il évite de raconter une transition trop lisse. Produire moins, ce n’est pas seulement un slogan responsable. C’est une contrainte industrielle, commerciale et humaine. Le maquereau représente une famille importante pour La Belle-Iloise. S’en priver partiellement oblige à réorganiser les ateliers, à orienter les clients vers d’autres gammes, à accepter que tout ne soit pas disponible tout le temps. “Quand on explique les choses avec honnêteté, authenticité, les gens comprennent”, estime Cécile Roudaut. Encore faut-il avoir un modèle qui permet cette pédagogie.

Moins dépendre du poisson

Si la Belle-Iloise ne cherche pas à tourner le dos au poisson, elle cherche à ne plus faire dépendre toute sa croissance de lui. Dans les années 2000 déjà, l’entreprise développe des émiettés de thon associant poisson, épices et végétaux. Puis viennent les préparations pour sandwichs, les salades, les recettes où la part du poisson devient moins centrale. En 2021, elle lance même un tartare aux algues et olives, sans aucun poisson dans la recette. Une étape symbolique pour une maison née de la sardine.

Le mot qui revient est “végétalisation”. Mais ici, il ne s’agit pas d’un virage brutal vers le tout végétal. Plutôt d’un déplacement progressif. Ajouter des légumes, travailler les algues, diversifier les espèces (proposer du hareng notamment), imaginer des recettes où le poisson reste précieux mais moins systématique. L’enjeu est clair : permettre à l’entreprise de continuer à se développer sans que chaque nouvelle recette, chaque nouvelle boutique ou chaque nouvelle boîte vendue se traduise automatiquement par davantage de poisson prélevé.

Tartine aux algues de Bretagne sur planche avec couteau et pot de tartinade
Pas de poisson dans ce tartare, mais des algues pour conserver le lien avec la mer. © La Belle-Iloise

De la vraie cuisine en conserve

Pour réussir ce déplacement, La Belle-Iloise s’appuie sur ce qu’elle considère comme son cœur de métier : la cuisine. Pas seulement la conserve comme technique de conservation, mais la recette, l’assemblage, la sauce, l’équilibre. À Quiberon, l’équipe R & D est dirigée par un chef cuisinier. Les sauces, les tartinables, les soupes, les émiettés sont pensés comme des préparations culinaires avant d’être mis en boîte. “On fait de la vraie cuisine dans l’usine, c’est cela qui nous caractérise”, insiste Yannick Le Breton.

C’est aussi ce qui permet de faire accepter des produits moins attendus. Un pesto aux algues, une salade végétale, un tartare sans poisson… sur le papier, tout le monde ne se précipite pas forcément. C’est là que l’atout du réseau de boutiques change la donne : chaque jour, deux produits de la gamme sont proposés à la dégustation. La Belle-Iloise mise sur les yeux, le goût, la surprise, le plaisir pour emmener les clients sur de nouveaux terrains. Les packagings, très colorés, ne sont pas seulement décoratifs, ils servent à installer un univers où la conserve n’est plus perçue comme un produit de placard un peu triste, mais comme une proposition gourmande, presque un cadeau.

Devanture de la boutique La Belle-Iloise avec une personne en tablier à l'entrée.
Une des 95 boutiques La Belle-Iloise, installées dans les centres-villes un peu partout en France. © La Belle-Iloise

La conserve, objet ancien et très actuel

Cette réflexion tombe à un moment paradoxal. Longtemps considérée comme banale, parfois même vieillotte, la conserve retrouve des arguments très contemporains. Elle se garde longtemps, ne demande pas d’énergie pour être stockée, ne nécessite pas de conservateur, repose sur des emballages très recyclables comme le métal ou le verre. Elle permet aussi de consommer toute l’année un poisson pêché en saison. Ce n’est pas un détail dans un monde où l’alimentation cherche à concilier praticité, santé, sobriété et plaisir.

Mais cet avantage ne suffit pas à régler la question centrale : que met-on dans la boîte ? C’est toute la feuille de route de La Belle-Iloise. Limiter son impact, diversifier les espèces, travailler les achats responsables, valoriser les coproduits, éviter le gaspillage, accepter les ruptures, accompagner les pêcheurs, continuer à faire aimer la mer sans l’épuiser. “Quand on prélève, déjà, il faut bien travailler ce qu’on prélève, tout valoriser”, résume Yannick Le Breton. Dans l’usine, les coproduits sont revendus pour l’alimentation animale, l’huile de friture est valorisée en biocarburant, l’eau des autoclaves est réutilisée pour laver une partie des lignes de production.

Une transition sans recette miracle

Reste une difficulté : La Belle-Iloise peut proposer autre chose, mais elle ne peut pas décider seule du goût des clients. Certains viennent pour la sardine, la vraie, l’historique, l’indépassable. D’autres acceptent de se laisser entraîner vers des tartinables, des salades, des algues, des recettes hybrides. La transition se joue donc autant dans l’usine que dans les magasins. Elle passe par le conseil, la dégustation, l’esthétique, la confiance accumulée depuis des décennies. En clair : par tout ce que l’entreprise a construit autour de ses boîtes.

À Quiberon, La Belle-Iloise ne renie pas son passé. Elle continue d’emboîter ses sardines à la main, de défendre ses recettes historiques, de raconter la pêche et les sardinières dans son parcours de visite. Mais elle sait que son avenir ne pourra pas se résumer à faire toujours plus de la même chose. Dans un monde où la mer devient moins prévisible, la conserve durable n’aura pas une seule recette. Elle devra garder le goût, réduire la pression, diversifier les assiettes et accepter une part d’incertitude. Exactement comme la sardine, finalement : avancer, s’adapter, revenir parfois là où on ne l’attendait plus.

Personne coupe des sardines près d'une étagère et d'une boîte de conserve.
© La Belle-Iloise

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