Sur la plaine orientale de la Corse, les vergers d'agrumes sont déjà à la peine. La clémentine de Corse, fer de lance de l'agrumiculture insulaire avec quelque 40 000 tonnes produites chaque année (90 % à l'export), et le pomelo de Corse, son alter ego printanier, sont tous deux protégés par une IGP exigeante. Mais le climat change, et avec lui les fruits. “On le voit surtout par rapport à la qualité”, explique Radia Lourkisti, maîtresse de conférences en biochimie et biologie végétale à Paoli Tech, l’école d’ingénieurs de l’Université de Corse. Sécheresses à répétition, pointes à 48 °C l'été, coupures d'eau dans certains villages de Balagne ou de l'extrême sud… la typicité du fruit décroche avant le rendement. Équilibre sucre/acide bouleversé, calibres hors normes, fruits trop sucrés sortent du cahier des charges IGP.
À cette pression s'ajoute un conflit d'usage permanent avec le tourisme estival, qui draine d'énormes volumes d'eau sur la même fenêtre que les besoins agricoles. Et même si la chaleur n'est pas, en soi, l'ennemie des agrumes, plutôt friands de climats subtropicaux, “elle ne va pas sans le manque d'eau”, rappelle la chercheuse. C'est bien le stress hydrique qui constitue, à moyen terme, la principale menace pour les vergers (clémentiniers, pomeliers, comme l'ensemble du maraîchage).
Une mandarine au génome augmenté
Pour répondre à ces stress croissants, Radia Lourkisti a engagé un travail de fond, en collaboration avec l'INRAE (Institut national de la recherche agronomique) et le CIRAD de Montpellier (Centre de coopération Internationale en Recherche Agronomique pour le Développement), sur une nouvelle variété d'agrume. Une mandarine hybride, stérile – donc sans pépins –, dont le génome augmenté lui confère une vigueur et une résilience accrues. “Cette stérilité est associée à l'augmentation du génome, qui s'accompagne d'une meilleure vigueur”, détaille la scientifique. Une particularité qui pourrait faire toute la différence face au déficit hydrique, identifié comme l'une des principales menaces pesant sur l'agriculture insulaire.
L'intérêt agronomique de cette mandarine ne s'arrête pas à sa résistance. Elle viendrait surtout à maturité dans une fenêtre stratégique : entre la clémentine de Corse, récoltée de la fin de l'automne au début de l'hiver, et le pomelo du printemps. De quoi prolonger la saison des agrumes insulaires et offrir aux producteurs un troisième pilier économique, là où le calendrier connaît aujourd'hui un creux. “L'idée, c'est d'accompagner l'agriculteur dans la transition en proposant des variétés plus résilientes, sans perdre l'identité du produit”, insiste la chercheuse.
Du laboratoire au verger, le temps long
Le chemin reste néanmoins long. Comme toute innovation variétale, le passage du laboratoire au verger demande du temps : “quelques dizaines d'années”, prévient Radia Lourkisti, avant que ces nouvelles mandarines n'arrivent dans les caisses des arboriculteurs corses. L'horizon est tracé, et la démarche s'inscrit dans une stratégie plus large : pour la viticulture, autre filière phare de l'île, les équipes planchent aussi sur des cépages plus tolérants aux contraintes climatiques. Selon la chercheuse, c'est sur cette première marche, le choix de variétés mieux armées, que se joue la résilience de l'agriculture méditerranéenne.
Au-delà du fruit lui-même, c'est toute une philosophie qu'incarne Paoli Tech. “La Corse a un atout immense : son histoire agricole. Aujourd'hui, il faut capitaliser sur ce savoir-faire ancestral, tout en y intégrant les outils modernes pour s'adapter aux défis climatiques.” La formation d'ingénieur agronome, ouverte en septembre 2024, mise sur cette alliance entre pratiques méditerranéennes traditionnelles – gestion fine de l'eau, maîtrise des microclimats, agro-sylvo-pastoralisme – et innovation scientifique.
Le terroir au programme, et sur le terrain
Sur le terrain, les étudiants, souvent enfants d'agriculteurs venus promouvoir leur terre, enchaînent les sorties, une vingtaine par an, à la rencontre des exploitants. Châtaigneraies réhabilitées après la crise du cynips, vergers en biodynamie, élevage extensif, viticulteurs attachés à la singularité de leur cépage : autant d'écosystèmes où les techniques anciennes répondent, à leur manière, aux enjeux contemporains. Certains exploitants rappellent même que les Romains, en leur temps, avaient déjà mis au point des techniques pour faire face aux contraintes hydriques. “Ces agriculteurs étaient déjà sur de l'agriculture biologique, du circuit court, de l'autonomie alimentaire, de la gestion raisonnée”, observe Radia Lourkisti. Pour elle, capitaliser sur ces pratiques est “indispensable” : elles seules garantissent la typicité du produit corse.
Reste à les mêler à l'innovation, sans dogmatisme. La granularité prime : la Corse fonctionne déjà en micro-territoires, chaque vallée, chaque microclimat appelant ses propres réponses. La chercheuse plaide pour un “réseau intelligent” entre exploitations, qui dépasserait l'isolement des îlots de production pour partager la ressource en eau et les savoirs. L'agriculteur de demain (ou l’agricultrice), à ses yeux, sera nécessairement polyvalent : technicien, scientifique, économiste, fin connaisseur du foncier… Bref, un entrepreneur capable d'arbitrer en temps réel.
Un réseau d'îles méditerranéennes
Pour bâtir cette agronomie du terroir, Paoli Tech a fait un pari : se tourner d'abord vers les territoires qui partagent les mêmes vulnérabilités. Plutôt que de s'aligner sur les écoles françaises, l'établissement a tissé en moins de deux ans six partenariats internationaux (Université Mohammed VI Polytechnique au Maroc, universités italiennes, catalanes ou encore des îles Canaries) autour des problématiques propres aux territoires insulaires et méditerranéens. La mobilité internationale, obligatoire pour les étudiants, structure désormais la formation. L'objectif : créer un réseau d'écoles ancré dans ces “systèmes fermés” où l'eau, la chaleur et l'identité culturelle imposent les mêmes équations.
Aux échanges avec ces partenaires étrangers s'ajoutent des transferts étroits avec les laboratoires de Montpellier (CIRAD, Institut Agro), dont les enseignants-chercheurs viennent directement enseigner à l'université de Corse. La jeune formation tisse ainsi une toile dense, où la recherche fondamentale dialogue avec le savoir-faire de terrain. “Le défi est complexe, mais il existe une vraie énergie collective”, résume Radia Lourkisti, confiante dans la capacité d'adaptation des acteurs insulaires. Entre racines profondes et audace scientifique, la mandarine corse de demain dessine, en creux, le profil d'une agriculture méditerranéenne adaptée. Et souveraine.