Dans les Hauts-de-France, Léon a 74 ans. Il a travaillé plus de trente ans, avec deux personnes sous sa responsabilité, sans savoir lire. Patricia, 25 ans, a été envoyée à 11 ans en internat, à trois heures de pirogue de son village amérindien de Guyane, sans parler un mot de français. Angélique, 38 ans, peine aujourd’hui à aider son fils Maxime à faire ses devoirs. Leurs parcours sont différents, leurs vies aussi. Mais tous racontent la même fracture : celle de l’illettrisme, cette blessure sociale invisible qui traverse la République.
En France, 3,7 millions d’adultes sont en difficulté avec les compétences de base – lire, écrire, compter, utiliser les outils numériques. Parmi eux, 1,5 million sont en situation d’illettrisme et 3,2 millions en situation d’innumérisme (difficultés avec les nombres et le calcul). Contrairement aux idées reçues, il ne s’agit ni d’un phénomène marginal, ni d’un problème du passé, ni d’un sujet uniquement lié à l’immigration. Dans 71 % des cas, les personnes illettrées parlaient uniquement français à la maison à l’âge de cinq ans. Et un quart des adultes concernés ont entre 18 et 29 ans. C’est cette réalité que le photographe Jérémy Lempin s’efforce de raconter depuis 2023. Selon lui, “c’est une blessure intime de notre République.”
Survivre dans un monde illisible
L’illettrisme ne se voit pas, il se contourne. Les personnes qui en souffrent le cache, s’inventent des stratégies de survie. Léon fait toujours ses courses dans le même magasin, connaît les rayons par cœur et redoute par-dessus tout les changements de disposition. Lire une date de péremption ou un panneau devient une épreuve. Pendant des décennies, il a compensé par une mémoire visuelle exceptionnelle, passant ses permis de conduite (il était conducteur de benne à ordures), dirigeant une équipe, sans jamais révéler sa difficulté.
Alain, 47 ans, a mis en place des codes couleur pour se repérer dans sa vie quotidienne. Une croix orange pour le rendez-vous du médecin. Des repères visuels à la place des mots. Au restaurant, il ne peut pas commander seul. Dans une société de plus en plus numérisée, dématérialisée, automatisée, l’illettrisme devient une prison. Sans guichet. Sans humain. Souvent sans traduction possible.
Cette invisibilité est l’un des ressorts les plus violents du phénomène. La honte empêche de demander de l’aide. La peur du jugement pousse à se taire. Beaucoup préfèrent s’isoler plutôt que de risquer l’humiliation. Résultat : un éloignement progressif des droits, des services publics, du soin, de l’emploi.
L’école, lieu de rupture autant que d’émancipation
Chez les enfants, les difficultés scolaires débordent très vite le cadre de la salle de classe. Geoffrey, 13 ans, accumule les échecs. Sa colère est un langage de substitution. D’autres s’enferment dans le silence, l’anxiété, l’isolement. Les troubles des apprentissages ont des conséquences profondes sur la santé mentale, la dynamique familiale, la confiance en soi. "La lecture, c’était le plus dur pour moi car je ne pouvais pas lire d’histoires à mes enfants”, explique Angélique. Depuis 2019, elle prend des cours de remise à niveau de lecture et de mathématiques.
Dans certains territoires, la situation devient critique. Dans les Hauts-de-France, 11 % des adultes sont illettrés. En Guyane, plus de 40 %. À Mayotte, plus de la moitié. Dans certains villages isolés de l’intérieur guyanais, jusqu’à 100 % des enfants n’entrent pas dans la lecture. Là-bas, la langue française, imposée comme langue unique de l’école depuis la départementalisation, entre en collision avec des dizaines de langues autochtones et créoles, marginalisées mais toujours vivantes.
Patricia en est l’incarnation. Arrachée à son environnement à l’adolescence, envoyée dans un internat sans comprendre la langue, elle vit cette rupture comme une violence. Une tentative de suicide marque ce moment. Aujourd’hui, elle élève seule ses enfants, jongle entre précarité, maternité précoce et instabilité économique. L’école, censée émanciper, peut aussi broyer.
La reproduction silencieuse des inégalités
Dans l’Avesnois, dans le département du Nord, région rurale marquée par la pauvreté, l’illettrisme est une exclusion sociale structurelle. Il s’inscrit dans ce que les sciences sociales décrivent comme une reproduction des inégalités : chômage, désindustrialisation, précarité, violence sociale. L’école n’efface pas toujours ces déterminismes. Parfois, elle les prolonge.
Lorsque les parents ont eux-mêmes vécu l’échec scolaire, la défiance envers l’institution éducative s’installe. Chloé, ancienne décrocheuse scolaire devenue référente pédagogique, le constate au quotidien : certains parents minimisent les difficultés de leurs enfants, persuadés que l’école n’est pas faite pour eux. À Paris, une mère a décidé de ne pas scolariser ses plus jeunes enfants après avoir vu son fils aîné en souffrance à l’école. Les services sociaux, alertés par les grands-parents inquiets, ont fini se pencher sur ce dossier épineux. Aujourd’hui, sa fille, qui devrait être en sixième, commence enfin son parcours scolaire et apprend peu à peu à devenir plus autonome.
Il n’est jamais trop tard
Les trajectoires peuvent bifurquer. Chloé en est la preuve. Déscolarisée à 12 ans, elle retrouve le goût d’apprendre grâce à une association, reprend un cursus classique, obtient une licence et accompagne aujourd’hui d’autres enfants en difficulté. Lire, compter, comprendre : ce sont des clés d’autonomie. "Ma vie a changé depuis que je sais lire et compter”, témoigne Réjane, ancienne circassienne qui a appris à lire à 50 ans.
Illettrisme et démocratie fragile
L’illettrisme n’est pas seulement un enjeu social ou éducatif. C’est un enjeu démocratique. Ne pas maîtriser la lecture, c’est être plus vulnérable aux discours simplistes, aux manipulations, aux fake news. C’est renoncer, souvent malgré soi, à une partie de sa citoyenneté.
À la Cité internationale de la langue française de Villers-Cotterêts, une phrase résonne : “La langue de la République est le français”. Elle rappelle que la maîtrise de la langue conditionne l’accès aux droits. Mais elle interroge aussi la responsabilité collective : que vaut une égalité proclamée si une partie de la population n’a pas les moyens concrets de l’exercer ?
Le travail de Jérémy Lempin, mené depuis près de trois ans avec l’association Mots et Merveilles et l’Agence nationale de lutte contre l’illettrisme, rend visibles ces existences que l’on ne regarde pas. Son choix de mêler photographie numérique et argentique, d’utiliser un appareil modeste, d’exposer les perforations de la pellicule, n’est pas esthétique : il est politique. Montrer les manques. Les failles. Et la dignité intacte de celles et ceux qui apprennent, tardivement parfois, mais résolument.
Rendre visible pour réparer
En 2026, ce travail donnera lieu à un livre et à une exposition, installée dans un premier temps à la Cité internationale de la langue française de Villers-Cotterêts. Une manière de rappeler que l’illettrisme n’est pas une fatalité, ni une honte individuelle, mais un échec collectif. Jules Ferry écrivait que l’instruction publique, gratuite est obligatoire, est “la condition même de la liberté”. Encore faut-il qu’elle atteigne vraiment tout le monde. Car rendre visibles les invisibles, c’est déjà commencer à réparer.