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“Il faut arrêter d’opposer biodiversité et climat”

Début septembre, Marseille accueillera le Congrès de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN). Maud Lelièvre, présidente du comité français, revient sur les enjeux de ce rendez-vous très attendu pour la biodiversité.

Le 06/08/2021 par Alice Pouyat
Le congrès de l'UICN se tiendra à Marseille en septembre 2021, une région elle-même très concernée par l'érosion de la biodiversité.
Le congrès de l'UICN se tiendra à Marseille en septembre 2021, une région elle-même très concernée par l'érosion de la biodiversité. (Crédit : Shutterstock)
Le congrès de l'UICN se tiendra à Marseille en septembre 2021, une région elle-même très concernée par l'érosion de la biodiversité. (Crédit : Shutterstock)

Du 3 au 11 septembre prochain à Marseille, la France accueillera pour la première fois le Congrès de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN). Initialement prévu en 2020, l’événement a été repoussé en raison de la pandémie. Il est donc particulièrement attendu alors que la biodiversité ne cesse de s’éroder

Cette année, il s’agira aussi d’une édition particulière puisque y seront négociées les bases de la future COP15, la Convention sur la diversité biologique de l’ONU, en 2022.

Présidente du comité français de l’UICN, Maud Lelièvre revient sur les enjeux de cette rencontre. Cette avocate spécialisée en droit de l’environnement s’est notamment illustrée en participant à la reconnaissance de la notion de “préjudice écologique” lors du procès de l’Erika. Celle qui est aussi déléguée générale de l’association des Eco Maires appelle à lier davantage la protection de la biodiversité et du climat. 

Un million d’espèces sont aujourd’hui menacées d’extinction. Rappelez-nous en quoi cela menace, aussi, l’espèce humaine ? 

Le meilleur exemple est la crise de la zoonose du Covid. Aujourd’hui, on a environ 5 à 7 maladies ou variants qui apparaissent par an. Ces zoonoses sont liées en partie à la consommation de viande de brousse, à l’augmentation des pesticides, à la transformation des écosystèmes. La crise du Covid illustre à quel point la destruction de l’environnement peut avoir des conséquences à long terme.

Autre illustration : les médicaments qu’on utilise existent parce que des espèces ont été protégées précédemment. Quand un insecte ou une plante disparaissent, il est possible qu’on en ait besoin vingt ou trente ans plus tard… 

Pensez-vous qu’il y ait une prise de conscience suffisante de ces dangers ? 

J’ai le sentiment que l’on a toujours du mal à convaincre de changer nos modèles industriels, mais j’observe une connexion assez forte entre le grand public et la nature. Les gens se mobilisent pour compter les pollinisateurs ou les oiseaux lorsqu’il y a des opérations de science participative. En revanche, peut-être qu’il n’y a pas encore la conscience de la gravité de la disparition de la biodiversité.

Pour le climat, pendant des années, beaucoup pensaient que si les températures augmentaient ce n’était pas “si grave”. Il a fallu qu’on arrive à avoir des indicateurs et des images de l’autre bout du monde montrant la fonte des glaciers, la montée du niveau des océans, des incendies causant des morts humaines, pour qu’il y ait une prise de conscience.

Pour la biodiversité, cela prend du temps aussi. L’UICN a adopté des motions pour la lutte contre les effets des pesticides sur la faune sauvage dès 1954. Sur la préservation des mangroves dès 1981… Il y a toujours un décalage. C’est pourquoi on va essayer avec le prochain congrès de mieux faire connaître nos travaux. 

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Justement, quels sont les grands enjeux de ce congrès pour la biodiversité ? 

Le comité français est persuadé qu’il faut placer la protection de la biodiversité au cœur de la relance post-Covid. Il faut que 10 % des 13 milliards de dollars consacrés par les États à la relance soient dédiés à la nature. On a une opportunité historique pour réorienter ces fonds vers des sociétés qui ne dépendent pas d’une demande incessante de ressources naturelles ou de combustibles fossiles.

Il y a deux mois, j’ai assisté à la réunion de 200 interlocuteurs du monde économique à Marseille. Et j’ai été positivement étonnée de voir que beaucoup de chefs d’entreprises comprennent la nécessité de prendre le tournant. Car demain leurs activités ne seront plus acceptées par le grand public. Et pourraient même porter atteinte à leurs propres ressources.

La France porte aussi l’objectif de 30 % d’aires protégées en 2022 sur son territoire, et en 2030 dans le monde. Comment y parvenir ? 

L’UICN a créé les fameuses listes rouges pour le classement de la faune et de la flore. Et, pour les aires protégées, des listes vertes. Il y en a 59 au niveau mondial, dont 22 en France. L’expérience de la France et de l’UICN mérite aujourd’hui d’être développée, en classant davantage de zones, mais surtout en assurant leur bonne gestion dans la durée.

Cela veut dire intégrer par exemple de l’activité humaine dedans ou à côté, de concert avec les collectivités locales, les associations… Sinon, sur le long terme, cela ne fonctionne pas. Surtout dans des régions pauvres. Le congrès va donc aider à faire avancer les discussions, à préparer des motions dans ce sens en vue de la conférence de l’ONU sur la biodiversité, la COP15, en 2022. 

On parle beaucoup de protection du climat, peut-être moins de la biodiversité. Comment lier davantage ces deux combats ? 

C’est un autre sujet important, et l’on est aidé en ce sens par la crise sanitaire et par le rapprochement entre l’IPBES et le GIEC. Il faut vraiment arrêter d’opposer biodiversité et climat. Arrêter de penser que les actions peuvent être déconnectées. Par exemple, en plantant des arbres d’alignement pour faire de la captation carbone, vous risquez de bouleverser un écosystème. Parmi les pratiques à bannir, le boisement de très vastes espaces en monoculture – c’est-à-dire avec une seule variété – ou dans des territoires inadaptés à l’afforestation…

Le rapport conjoint qui a été publié en juin entre les 50 experts de l’IPBES et du GIEC donne un certain nombre de pistes de solutions. En particulier sur l’élevage, sur les pesticides, sur le fait qu’il faut d’abord protéger plutôt que réparer.

Vous parliez de la crise sanitaire,
comment se prémunir d’autres épidémies ? 

La France porte un programme de lutte contre les zoonoses. Cela passe par la réduction des marchés à ciel ouvert, la contrebande ou l’importation d’espèces. Je vous donne un chiffre : chaque semaine, il y a une tonne de saisie à l’aéroport de Roissy. Des espèces vivantes, parfois protégées, qu’on extermine et qui sont source possiblement de pandémie. Faune, flore mais surtout de la viande de brousse. Soit pour l’ornement, soit pour de l’alimentation ou pour répondre à des croyances médicinales. Donc s’attaquer à ce problème déjà, en lien avec les aéroports, les compagnies aériennes, règlerait une partie des zoonoses.

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La France et vous-même militez enfin pour que les collectivités locales puissent adhérer à l’UICN au même titre que les États ou les ONG. Pourquoi ?

Si l’UICN ne comportait que des ONG, ses rapports ne seraient pas forcément entendus. Si elle ne comprenait que des États, des dossiers diplomatiques sensibles pourraient ne pas être évoqués. Sa richesse est d’intégrer les deux, ainsi que des experts scientifiques, des représentants du monde de l’entreprise. Nous voulons aussi que tous les gouvernements infranationaux – en France : les régions, départements et communes – puissent participer de façon pleine et entière au programme. Car la coordination entre les territoires est essentielle. Nos listes vertes par exemple sont respectées souvent parce qu’il y a des collectivités locales très impliquées. L’élu local peut faire la jonction entre une demande de la population, la mise en place des politiques éducatives, la captation des fonds européens…

C’est vrai en France, mais nous accompagnons aussi un énorme réseau en Afrique francophone par exemple. Le président de la communauté villageoise, la présidente de l’association communautaire de femmes y sont tout aussi essentiels. Ici, c’est la représentante de l’UICN, mais aussi l’élue locale qui vous parle !

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