Sur les longs bâtiments industriels, entièrement clos, s’affichent des chiffres glaçants : une porcherie de 20 000 cochons ; un poulailler de 110 000 poulets ; des cages marines où s’entassent 40 poissons au mètre carré… Dans sa nouvelle enquête, publiée ce mercredi 12 novembre 2025, l’association L214, connue pour ses révélations sur les conditions d’élevage, met en lumière l’ampleur du phénomène. “Il n’existe pas de définition officielle, mais on n’a aucun doute quand on se trouve face à l’un d’eux, explique Sébastien Arsac, directeur des enquêtes chez L214. En juillet, Arnaud Rousseau, président de la FNSEA, affirmait que l’élevage intensif n’existait pas en France. Notre volonté était de montrer, en plus de leur omniprésence, la réalité de leur existence.”
Quatre vidéos, tournées par drone dans une cinquantaine de sites répartis sur tout le territoire, révèlent un système généralisé et l’existence d’exploitations gigantesques. Dans le Sud-Est, une benne déborde de carcasses de porcs ; dans la Marne, un homme repousse des animaux à coups de planche rouge. Ces images d’une brutalité silencieuse exposent un modèle devenu invisible à force d’être partout.
En France, la moitié des animaux détenus par 1 % des exploitations
Les images aériennes sont glaçantes. Mais au-delà de la cruauté d’un système, L214 pointe la politique qui le rend possible. Selon les chiffres de l’association, plus de la moitié des animaux destinés à la consommation – près de 130 millions sur 251 millions – sont détenus par seulement 1 % des exploitations françaises. L’élevage intensif n’est plus une dérive marginale : il est devenu la norme, sous le regard passif, voire complice, des autorités locales et nationales.
En juin 2024, la controversée loi Duplomb a relevé les seuils d’évaluation environnementale pour les exploitations, allégeant les contraintes administratives et facilitant l’agrandissement des sites les plus intensifs. Une réforme saluée par la filière, mais vivement dénoncée par les ONG. “On ne peut que déplorer le poids de la FNSEA dans les décisions du ministère de l’Agriculture, estime Sébastien Arsac. Désormais, les éleveurs dépendent des subventions : on estime à 300 000 euros l’endettement moyen des éleveurs qui s’installent. Ils sont devenus les esclaves de l’industrie agroalimentaire."
Des conditions de travail dégradées pour les éleveurs
Au-delà de la question du bien-être animal, les conséquences de l’élevage intensif sont multiples : pollution des sols et des nappes phréatiques, émissions massives d’ammoniac et de méthane, prolifération d’algues vertes sur les côtes bretonnes, ou encore risque croissant d’antibiorésistance. “Ce type d’élevage est aussi préjudiciable pour l’environnement, les riverains et le monde agricole lui-même”, souligne L214.
Les éleveurs paient eux aussi le prix fort. Dans ces exploitations géantes, une seule personne peut gérer jusqu’à 60 000 poules pondeuses, contre environ 6 000 en plein air. “Le quotidien d’un éleveur dans une telle structure, c’est de surveiller les lignes d’alimentation et de ramasser les animaux morts”, déplore Sébastien Arsac. Un travail à la chaîne, loin de toute relation de qualité avec les bêtes, et souvent synonyme d’isolement et d’épuisement.
83 % des Français souhaitent interdire l’élevage intensif
Alors que 83 % des Français souhaitent interdire l’élevage intensif (sondage Ifop, janvier 2025), l’Union européenne elle-même semble reculer. Le programme de travail 2026 de la Commission ne contient plus aucune mention de la réforme sur le bien-être animal pourtant promise après l’initiative citoyenne “End the Cage Age”, signée par plus de 1,4 million d’Européens. Un silence jugé incompréhensible par les associations, qui dénoncent un renoncement face aux pressions des lobbys agricoles.
Dans l’Hexagone, les responsables politiques doivent choisir entre défendre l’agro-industrie ou amorcer une véritable réorientation du modèle agricole français. Malgré les alertes répétées des associations et de la Cour des comptes sur les dérives du système, aucune politique publique d’envergure n’a encore été engagée.
“L214 exige un moratoire sur les nouvelles créations d’exploitations intensives, et propose un plan d’action, sur dix ans, pour réduire de moitié le nombre d’animaux tués, tout en accompagnant les éleveurs. Cela ne peut se faire sans une volonté politique”, insiste Sébastien Arsac. En prenant position, la France pourrait répondre à une attente citoyenne forte – et peser sur la réforme agricole européenne en cours.