Et si le béton bas carbone, c'était d'abord moins de béton ?

Le ciment représente à lui seul 8 % des émissions mondiales de CO₂ : décarboner le béton commence par interroger notre manière de construire. - © helenedevun / stock.adobe.com

Publié le par Florence Santrot

Il fallait oser. Dans un secteur où l’innovation technologique – captage carbone, ciment “vert”, modernisation des fours – occupe le devant de la scène, ces jeunes scientifiques prennent le problème à rebours. Leur point de départ n’est pas industriel. Il est structurel. Le ciment est responsable d’environ 8 % des émissions mondiales de CO₂. En France, la filière pèse près de 12 % des émissions industrielles nationales. Autrement dit : impossible d’atteindre la neutralité carbone en 2050 sans transformer en profondeur la construction.

Leur rapport final, parrainé par Jean Jouzel et publié en février 2026, rassemble 46 recommandations. Mais plus encore qu’un catalogue de mesures, c’est une hiérarchisation claire des priorités. Trois axes structurent l’ensemble : sobriété, efficacité, compensation. Dans cet ordre. Et ce choix n’a rien d’anodin.

“Le meilleur béton bas carbone est celui qu’on ne coule pas”

La phrase est posée noir sur blanc dans le rapport décarbonation de la construction ciment-béton. Elle pourrait faire grincer des dents. Elle résume pourtant l’angle central des étudiants : réduire la construction pour éviter les émissions à la source. Pourquoi ? Parce qu’une grande partie des émissions liées au ciment sont incompressibles. La fabrication du clinker – cœur du ciment – repose sur la décarbonatation du calcaire. Une réaction chimique qui libère du CO₂ par nature. Deux tiers des émissions proviennent de ce procédé. On peut améliorer les fours, changer les combustibles, mais une partie du problème est structurelle.

Dès lors, la question devient presque simple : avons-nous réellement besoin de construire autant ? Les chiffres cités sont éloquents. Le parc immobilier français est largement sous-utilisé : logements vacants, bureaux en surcapacité, bâtiments publics fermés une grande partie de l’année. Dans ce contexte, démolir pour reconstruire apparaît comme un réflexe coûteux – écologiquement comme économiquement.

Les étudiants proposent d’inverser la logique : rendre obligatoire une analyse comparative entre démolition-reconstruction et réhabilitation, intégrer le coût carbone de la démolition dans les appels d’offres, conditionner le permis de construire à un recensement des surfaces vacantes disponibles. À terme, ils suggèrent même d’interdire une démolition si son impact environnemental dépasse celui d’une réhabilitation. Ce n’est pas un ajustement. C’est un changement de paradigme.

Intensifier l’usage plutôt qu’étendre la ville

La sobriété ne se limite pas à “construire moins”. Elle implique aussi de mieux utiliser l’existant. L’étalement urbain et l’artificialisation des sols sont directement liés au recours massif au béton. Face à l’objectif de zéro artificialisation nette, les étudiant·es défendent une exploitation plus intelligente des volumes déjà bâtis.

Surélévation en matériaux légers, mutualisation des bâtiments tertiaires, transformation d’écoles ou de bureaux en espaces partagés, renforcement des taxes sur la vacance dans les zones tendues : l’enjeu est d’augmenter le taux d’occupation quotidien et annuel des surfaces. L’idée est presque évidente : un bâtiment vide émet déjà du carbone par son existence. En construire un autre à côté pour le même usage relève de l’absurde climatique.

Même la coordination des travaux de voirie est abordée. Réouvrir une chaussée fraîchement refaite pour intervenir sur un autre réseau multiplie les volumes de béton utilisés. Les étudiant·es plaident pour des délais minimum entre deux interventions et une meilleure synchronisation des acteurs. La décarbonation commence parfois par de la logistique.

Construire autrement, quand il faut construire

Le rapport ne nie pas le besoin de construction. Il reconnaît que le béton reste un matériau pertinent. Mais il insiste sur le fait que lorsque l’on construit, il faut le faire autrement. Premier levier : concevoir avec moins de béton. Adapter la performance au besoin réel, éviter le surdimensionnement par précaution, imposer une analyse du cycle de vie dès l’avant-projet. Trop souvent, le béton est choisi par défaut. Le bois, la terre crue ou la pierre restent marginaux, alors qu’ils peuvent être plus adaptés à certains usages. La préconstruction en usine peut aussi participer à limiter le gaspillage.

Deuxième levier majeur : réduire la proportion de clinker dans le ciment. Dans leur rapport, les étudiants identifient clairement les argiles calcinées comme solution prioritaire. Chauffées à environ 750 °C – contre 1450 °C pour le clinker – elles permettent de diminuer significativement les émissions, sans altérer les propriétés mécaniques. Une incorporation combinée d’argiles calcinées et de calcaire peut réduire de 40 % les émissions d’un ciment.

Ils recommandent d’introduire une proportion minimale de substituts au clinker et d’encadrer le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières pour éviter les fuites d’émissions vers des ciments importés plus polluants. Autre détail révélateur : la gestion de l’eau sur chantier. Ajouter trop d’eau pour fluidifier le béton conduit à surdimensionner la quantité de ciment en amont. Former les compagnons à un dosage précis devient alors un geste climatique. Hé oui, la transition se joue aussi à la bétonnière.

La capture carbone, oui… mais en dernier recours

C’est peut-être le point le plus politique du rapport. Les technologies de capture, utilisation et stockage du carbone (CCUS) ne sont pas rejetées. Mais elles sont clairement reléguées au dernier rang. La Commission de Régulation de l’Énergie estime que le stockage carbone ne pourrait couvrir qu’environ 10 % de l’effort mondial nécessaire alors même que le captage représente 57 % de la feuille de route décarbonation de France Ciment. Les technologies restent coûteuses, inégalement applicables et encore incertaines sur leurs impacts à long terme.

Les étudiants mettent en garde contre un risque : investir massivement dans la captation sans avoir d’abord réduit les émissions à la source. Ils demandent de prioriser les financements publics vers la réduction effective plutôt que vers la compensation. Le message est limpide : on ne capture pas ce qu’on n’a pas cherché à éviter.

Former pour transformer

Dernier axe, transversal : la formation. Développer des programmes académiques intégrant les matériaux alternatifs, sensibiliser les compagnons aux nouvelles pratiques, former les investisseurs à la finance verte, créer un organisme national de coordination pour la neutralité carbone du bâtiment. Car la décarbonation n’est pas qu’une affaire d’ingénierie. Elle est culturelle.

Ce qui frappe, à la lecture du rapport, c’est la cohérence d’ensemble. Les recommandations ne se contentent pas d’optimiser un système existant. Elles questionnent la logique même de la construction contemporaine : croissance des surfaces, mono-usage des bâtiments, démolition par facilité, surperformance technique par sécurité.

En hiérarchisant sobriété, efficacité et compensation, cette cinquantaine d’étudiantes et étudiants refusent le solutionnisme technologique comme unique horizon. Ils rappellent que la neutralité carbone ne sera pas atteinte uniquement par des innovations industrielles, mais par un usage plus rationnel et plus collectif du bâti.

Dans un pays où le béton est presque un réflexe, ce positionnement a quelque chose de salutaire même s’il est peut-être d’inconfortable. La révolution ne sera peut-être pas dans un ciment miracle. Elle pourrait commencer par une question simple : avons-nous vraiment besoin de couler cette dalle ?

Sources

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