“Les températures de l’air sont plus élevées dans les zones urbanisées que dans la campagne environnante.” Le rappel est posé d’emblée par Clément Gaillard, urbaniste bioclimatique, lors de l’événement “Concevoir la ville fraîche : retours d’expérience et nouvelles approches” organisé courant février 2026 par La Fabrique de la Cité. Le phénomène d’îlot de chaleur urbain est désormais documenté. Mais ce qui inquiète le plus, ce sont les nuits. “L’effet d’îlot de chaleur vient aussi alimenter le phénomène de fortes chaleurs nocturnes”, explique-t-il, en évoquant l’élévation des températures minimales la nuit.
Lors de mesures réalisées en pleine canicule, à 1 heure du matin, la température de l’air était de 29 °C tandis que les surfaces au sol oscillaient entre 30 et 31 °C. “C’était le sol qui contribuait à réchauffer l’air.” La morphologie urbaine complique l’équation. Les rues étroites protègent du soleil le jour, mais “la chaleur va être stockée dans les revêtements et elle va avoir du mal à se dégager par rayonnement”. Ce qui protège peut aussi piéger.
Ressusciter les savoirs oubliés
Et si la modernité consistait à regarder en arrière ? Les gravures du XIXe siècle montrent Séville, Avignon, Nîmes… et Arles sous des voiles d’ombrage textiles. Des marquises habillées de toiles, des rues couvertes pour les marchés, des façades protégées par des toiles de sparte en roseau camarguais. Rien de folklorique : ces dispositifs faisaient système. Ils limitaient les apports solaires avant l’ère de la climatisation, organisaient la ventilation, ménageaient des gradients de fraîcheur.
Les patios arlésiens, enclavés entre quatre murs, racontent la même intelligence climatique. Sols non jointoyés laissant remonter l’humidité, ombre portée, stockage d’air frais plus dense au fond de la cour : de véritables réservoirs thermiques passifs.
Comprendre ces différences morphologiques permet d’éviter les illusions. Une fontaine dans un espace trop ouvert ne produira pas le même effet que dans une cour protégée. La nature a horreur des contrastes : l’air se mélange en permanence. Concevoir la ville fraîche, c’est accepter cette physique élémentaire.
La proposition est presque subversive : considérer ces dispositifs non comme des anecdotes, mais comme un patrimoine à restituer. Restaurer l’ombre, au même titre qu’une façade.
Planter, oui. Mais pas seulement
La tentation est grande : face à la surchauffe, plantons. Or, rappelle Céline Bigi, experte territoires et transitions pour la Direction territoriale Méditerranée du Cerema, la végétalisation n’est ni un slogan ni une baguette magique. Dans les centres méditerranéens, le sous-sol est saturé : réseaux, vestiges archéologiques, caves anciennes creusées sous la chaussée. À Arles, certaines plantations pourraient fragiliser des structures invisibles. L’arbre est une solution puissante, mais contextualisée.
Le Cerema défend une approche plus systémique : triptyque sol-eau-végétal, infiltration des pluies, continuités en pleine terre, gestion des vents. À Arles, le mistral domine, mais un vent sud-estival pourrait devenir un allié. Pourquoi ne pas rouvrir le canal de Craponne, aujourd’hui enterré, pour créer un couloir de fraîcheur ? Hypothèse encore à modéliser, mais qui renverse la logique : travailler avec le climat plutôt que contre lui.
Et si l’ombre devenait un service public ?
Isabelle Baraud-Serfaty, économiste urbaniste, autrice de la note "Quel partage de l'ombre dans les villes de demain ?", pousse la réflexion plus loin : et si l’ombre devenait un service public ? À mesure que la chaleur s’intensifie, l’ombre se raréfie et prend de la valeur. Valeur d’usage – pouvoir marcher, attendre, travailler dehors – mais aussi valeur économique. Une terrasse à l’ombre pourrait demain valoir plus cher qu’une terrasse en plein soleil. Déjà, dans certaines métropoles américaines, la cartographie des zones ombragées révèle des inégalités sociales marquées.
Penser l’ombre comme une infrastructure, c’est poser des questions de financement et de justice. Qui paie les auvents ? Qui entretient les arbres ? La collectivité, le commerçant, le riverain ? Faut-il imaginer une “distribution” de l’ombre comme on distribue l’eau, devenue service public au XIXe siècle face aux crises sanitaires ? Derrière la métaphore, un enjeu très concret : adapter les finances locales à l’ère climatique. Car rafraîchir, c’est investir. Mais c’est surtout entretenir.
Commencer petit, agir maintenant
Un consensus se dégage : inutile d’attendre le grand projet urbain. Le rafraîchissement se joue aussi dans les interventions ordinaires – réfection d’une voirie, requalification d’une rue, ouverture estivale d’une cour d’école. Aller sur le terrain ensemble, élus, techniciens, habitants. Tester, observer en juillet à 14 heures plutôt qu’en février en salle de réunion. Décloisonner les services. Penser l’usage avant le plan.
À Arles, comme ailleurs, les solutions ne seront ni 100 % végétales ni 100 % technologiques. Elles seront hybrides, situées, parfois réversibles. Un mobilier temporaire installé l’été près d’un soupirail pour profiter de l’air frais d’une cave. Un voile d’ombrage démontable à l’automne. Une rue rendue piétonne l’été…
La ville fraîche ne sera pas un modèle clé en main. Ce sera une culture. Une manière de regarder différemment les façades, les vents, les sols. Une manière, surtout, de considérer que l’ombre n’est plus un détail d’architecte, mais une condition d’habitabilité. Et si, au fond, le futur des villes méditerranéennes – et au-delà – se jouait dans cette évidence retrouvée : avant d’inventer du neuf, réapprendre à faire avec le soleil.