Vivre mieux en chauffant moins : ce que révèle l'expérimentation "confort sobre"

Et si vous appreniez, vous aussi, à avoir chaud autrement ? - © Goffkein / stock.adobe.com

Publié le par Florence Santrot

Oubliez l’image du froid subi, de la privation ou des chaussettes au bord du désespoir. Le programme “Confort sobre”, porté par Pascal et Amélie Lenormand et analysé par les sociologues Gaëtan Brisepierre et Mathilde Joly-Pouget, explore une voie radicalement différente : une sobriété volontaire, capable de transformer en profondeur la manière dont on chauffe… et dont on vit chez soi. “Il est possible de passer l’hiver à une température comprise entre 14 °C et 18 °C chez soi, et même d’éteindre le chauffage, tout en se sentant bien, affirme Gaëtan Brisepierre.

Pendant une saison de chauffe entière – trois mois de fin novembre à fin février –, quatorze familles ont accepté de tester une nouvelle approche : moins de chauffage, plus de maîtrise, plus d’écoute du corps – et une bonne dose de curiosité. Dans un contexte où le 19 °C est devenu une norme sociale autant que technique, l’étude rappelle une évidence oubliée : le confort thermique n’est pas un chiffre. C’est une construction culturelle, un ensemble de gestes, d’habitudes, de repères. Et ça change tout.

Repenser le confort : du thermostat au ressenti

Premier enseignement de l’expérimentation : on peut être confortable à 17 °C à certains moments… et frigorifié à 19 °C à d’autres. Le confort n’est jamais uniforme. Les familles ont découvert lors de l’expérimentation que leur ressenti dépend de leur activité, de l’heure, de leur fatigue, de la lumière du jour, ou même de leur humeur.

Mesurer, ajuster, comparer, essayer autre chose, revenir en arrière… Ce processus, documenté tout au long de l’étude, permet de déconstruire plusieurs croyances tenaces : qu’un logement doit être chauffé uniformément ; que baisser vaut toujours mieux que couper ; que le confort dépend d’abord de la température de l’air. Peu à peu, les participants glissent d’un pilotage automatique à un pilotage sensible : ils ne chauffent plus par réflexe, mais par besoin réel.

Quatorze familles, quatorze manières de devenir sobres

L’étude a identifié quatre grands profils qui se sont engagés dans cette démarche :

  • l’économe, qui traque les dépenses ;
  • le transitionneur, déjà engagé dans un mode de vie écologique ;
  • le matérialiste repenti, prêt à transformer son quotidien ;
  • le techno-solutionniste, qui préfère l’optimisation technique.

Chacun avance à son rythme, avec son histoire et ses contraintes. Mais tous adoptent des pratiques nouvelles comme l’arrêt du chauffage par défaut dans certaines pièces, une forte réduction de la température de consigne (on oublie le 19 °C), des zones de vie plus compactes, le port de vêtements d’intérieur optimisés (chaussettes épaisses, couches techniques, plaids…) ou encore le recours ponctuel à des chauffages d’appoint plutôt qu’au système central.

À la clé, un changement profond dans la perception du froid, devenu moins menaçant, plus maîtrisable, presque apprivoisé.

Le collectif, moteur d’une transformation durable

Le groupe WhatsApp créé pour le programme a joué un rôle décisif. Au cours des trois mois de l’expérimentation, plus de 540 messages ont été échangés : mesures, astuces, photos de thermomètres, discussions sur les tenues d’intérieur, encouragements et petites victoires quotidiennes. Cette dynamique collective transforme la démarche individuelle en communauté de pratique. Les familles se rassurent, se stimulent, se challengent.

Les visios mensuelles structurent cette montée en compétences : explications thermiques accessibles, décryptages très concrets, retours d’expérience partagés, “sujets bonus” proposés en fonction des questions (bébé, linge humide, ventilation…). Le dispositif crée un environnement d’apprentissage léger, stimulant, presque ludique. Et, en ayant ce sentiment de cohésion en groupe, les défis du quotidien ont sans doute semblé moins difficiles.

Et dans la vraie vie, qu’est-ce que ça change ?

Beaucoup plus qu’attendu. Car vivre dans une maison plus fraîche ne se résume pas à revoir le pilotage du chauffage. C’est négocier au quotidien avec un conjoint frileux ou un adolescent récalcitrant, recevoir des amis dans un salon à 17 °C sans passer son temps à s’excuser, et composer avec des normes sociales solidement ancrées. C’est parfois remettre le chauffage juste avant que les grands-parents ne débarquent, par pudeur ou par souci d’éviter les remarques.

C’est aussi découvrir, à l’inverse, que les bureaux, les commerces ou les lieux de santé surchauffés deviennent soudain inconfortables, presque étouffants, une fois que l’on s’est habitué à un intérieur plus tempéré. Cette dimension sociale – souvent invisible – traverse tout le rapport. Elle rappelle que le confort n’est pas qu’une donnée thermique mais un fait culturel, un équilibre subtil entre sensations, habitudes et interactions avec les autres.

Du salaire thermique au plaisir retrouvé

Les bénéfices perçus par les participants dépassent largement la simple baisse de consommation. “Les baisses de consommation d’énergie sont loin d’être le seul bénéfice perçu : les participants ont évoqué un mieux-être lié à une ambiance plus fraîche”, souligne Gaëtan Brisepierre. Beaucoup décrivent un sommeil plus profond, une fatigue réduite, une sensation de vie plus tonique et même une diminution des rhumes saisonniers.

Beaucoup évoquent aussi une autonomie nouvelle, presque un soulagement : celui de ne plus dépendre entièrement du chauffage pour se sentir bien. À cela s’ajoute une forme de fierté, celle de sortir des sentiers battus, de reprendre la main sur son environnement intérieur et sur ses choix de vie. Ce qui frappe le plus, c’est qu’aucune famille ne souhaite revenir aux anciennes habitudes. Ce rejet du “retour en arrière” montre combien cette sobriété ne se vit pas comme une privation, mais comme un confort différent, plus ajusté, plus conscient, plus libre.

Vers un nouveau “confort moderne” ?

Le rapport avance une idée forte : le “confort sobre” pourrait être la prochaine étape du confort moderne. Non pas une nostalgie d’un passé frileux, mais une réinvention profonde de notre rapport à la chaleur domestique. Ce modèle est plus subtil et plus agile, parce qu’il repose sur la sensation plutôt que sur la programmation automatique. Il est plus personnel, parce qu’il s’adapte aux moments de la journée, aux activités, aux besoins individuels.

Il est plus sobre, parce qu’il chauffe les corps plutôt que les mètres carrés, et qu’il concilie qualité de vie et urgence climatique. C’est un confort qui redonne du pouvoir aux habitants, qui ouvre la voie à une nouvelle relation à l’énergie, plus maîtrisée, plus consciente, plus juste. En somme, un confort du XXIᵉ siècle.

Sources

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