Le décor est posé d’emblée ce 25 mars 2026 au Forum de Paris pour la Défense et la Stratégie (PDSF) qui se tient cette semaine à l’École militaire à Paris : “L’Union européenne se trouve face aux défis géopolitiques d'une nouveau monde qui semble émerger, un monde total où la force s'impose désormais au droit, où les transactions de gré à gré s'imposent aux multilatéralismes”, explique Christophe Préault, directeur de la rédaction du média en ligne Touteleurope. C’est une réalité : en quelques années, l’environnement international s’est nettement durci. Guerre en Ukraine, tensions au Moyen-Orient, guerre contre l’Iran, rivalités économiques exacerbées : l’Europe n’évolue plus dans un espace régulé, mais dans un champ de forces.
Pour Aurélien Colson, professeur de science politique à l'ESSEC Business School, le diagnostic est sans ambiguïté. “L’actualité est stressante” mais il s’empresse aussi d’ajouter que : “On n’a jamais vu dans l’histoire un demi-milliard d’êtres humains vivre aussi longtemps en paix, en sécurité, avec un tel niveau de prospérité.” Le fait est, néanmoins que ce modèle est aujourd’hui sous pression. Et l’Europe doit apprendre à penser autrement : non plus seulement comme un espace de droit, mais comme une puissance capable de se défendre.
De la nécessité de repenser la souveraineté européenne
Ce basculement n’est pas seulement militaire. Il est systémique. Trois piliers du modèle européen vacillent simultanément. Premier choc : la sécurité. L’ombre américaine, longtemps protectrice, se fait plus incertaine. Deuxième rupture : l’énergie. L’Europe ne peut plus compter sur “de l’énergie pas chère importée”, ce qui fragilise son économie tout en accélérant la nécessité de transition vers des sources plus souveraines.
Troisième faille : la mondialisation. “L’UE est indissolublement liée à la capacité à faire circuler à travers la planète des ressources et des biens. Aujourd’hui, les choses se tendent”, constate Aurélien Colson, évoquant les tensions commerciales et les dépendances stratégiques instrumentalisées par les grandes puissances, États-Unis et Chine en tête. Ce triptyque – sécurité, énergie, commerce – dessine un même horizon : celui d’une Europe contrainte de repenser sa souveraineté. Non plus comme un concept abstrait, mais comme une condition de survie. Et derrière cette prise de conscience, une idée s’impose progressivement : la souveraineté ne se décrète pas, elle se construit. Industriellement, financièrement, politiquement.
Une défense européenne qui passe par l’industrie
Mais que signifie concrètement “se défendre” pour l’Union européenne ? Contrairement à une idée répandue, il ne s’agit pas de créer une armée européenne unique. “La défense européenne, ce n’est pas une armée européenne. Nous avons des opérations militaires de l'Union européenne sous chaîne de commandement européenne, mais qui agrègent des armées nationales. La défense européenne existe surtout via l'angle industriel”, rappelle Guillaume de la Brosse, Head of Unit, Defence Industrial Policy à la Commission européenne.
C’est cela le pilier central de notre sécurité : l’industrie de défense européenne. Là se joue une grande partie de la transformation en cours. L’objectif est clair : bâtir une base industrielle capable de produire en Europe, pour l’Europe. Et donc réduire une dépendance longtemps acceptée, voire assumée. Cette stratégie repose sur un principe simple : “Tous les instruments de l'Union européenne visent à soutenir une industrie européenne forte et indépendante pour justement renforcer notre capacité d'action autonome, notre souveraineté européenne, notre indépendance européenne.” Autrement dit, la souveraineté passe par la maîtrise des chaînes de valeur. Production, innovation, technologies critiques : tout ce qui permet d’agir sans dépendre d’un acteur extérieur. Un changement de logiciel majeur pour une Union qui, pendant des décennies, a misé sur l’ouverture plutôt que sur la protection.
Guerre hybride : un conflit déjà en cours
Car pendant que l’Europe redéfinit sa stratégie, la conflictualité, elle, n’a pas attendu. Elle s’est transformée. “En termes de menaces, il y a des conflits à répétition. Mais pour la France, la menace principale reste la menace russe.” Une menace qui ne se limite pas au champ militaire. Elle s’exprime dans ce que les experts appellent désormais la “guerre hybride”. Un terme qui, pour certains, masque encore la réalité. “La guerre hybride, c’est un euphémisme que des faibles ont trouvé pour ne pas avoir à nommer la guerre que l’on nous mène”, affirme Aurélien Colson. Désinformation, cyberattaques, sabotage d’infrastructures, manipulation de l’opinion : les formes sont multiples. Et souvent invisibles.
Sur TikTok, dans les réseaux sociaux, dans certaines campagnes d’influence, le doute s’instille. L’objectif n’est pas toujours de convaincre, mais de fragiliser. De fissurer les sociétés de l’intérieur. “Il ne suffit pas forcément de convaincre, mais seulement d’augmenter la défiance dans nos institutions.” Une phrase qui résume l’enjeu : la bataille se joue aussi dans les esprits. À cela s’ajoutent des actions plus tangibles : câbles sous-marins sectionnés, signaux GPS brouillés, cyberattaques massives contre des infrastructures critiques, boîtier espion placé sur un ferry en Méditerranée… Une conflictualité diffuse, permanente, qui brouille les frontières entre paix et guerre.
Le défi colossal du financement
Face à ces menaces, une évidence s’impose : la puissance a un coût. Et il est considérable. Le rapport Draghi, évoqué lors de cette table ronde du PDSF, chiffre les besoins à environ 800 milliards d’euros par an pour accompagner les transitions et renforcer la souveraineté européenne. Un montant vertigineux. Le paradoxe, c’est que l’Europe ne manque pas d’argent. Elle manque de structure.
“L’épargne est massive en Europe mais il y a une vraie fragmentation : 27 marchés, 27 bourses différentes, 27 réglementations différentes”, souligne Philippe Blanchot, Directeur des relations internationales, institutionnelles et européennes du Groupe Caisse des dépôts. Et d’ajouter : “C'est une fragmentation qui crée des marchés trop étroits pour le financement des entreprises et une fuite de notre épargne, notamment vers les États-Unis.”
Des arbitrages financiers majeurs à effectuer
La question n’est donc pas seulement celle du volume d’investissement, mais de son organisation. Et elle est éminemment politique. Car derrière les enjeux financiers se cachent des arbitrages fondamentaux : où investir ? dans quelles technologies ? avec quelles priorités ? Et surtout, au bénéfice de qui ?
Philippe Blanchot pointe aussi du doigt la question de la préférence européenne. “Nous avons un levier en Europe qui est essentiel, qui est celui des marchés publics, qui représente 15 % du PIB européen. Et on parle pas seulement de défense, qui ne sont pas aux mains d'entreprises européennes, et encore moins de productions européennes.” Pour lui, le projet d’Industrial Accelerator Act (IAA), présenté par la Commission européenne, va dans le bon sens. Cette loi introduit le principe de préférence européenne et renforce le contrôle des investissements étrangers dans les secteurs stratégiques.
Le couple franco-allemand, moteur sous tension
Dans ce paysage, le rôle de la France apparaît central. Par sa puissance militaire, par sa doctrine stratégique, elle porte une vision volontariste de la souveraineté européenne. Mais cette vision ne peut exister seule. Elle se construit,ou se heurte, au couple franco-allemand. Historiquement, l’équilibre était clair : à la France la puissance militaire, à l’Allemagne la puissance économique. Une complémentarité qui a longtemps structuré l’Union.
Aujourd’hui, cet équilibre est plus fragile. Les divergences stratégiques se multiplient, notamment sur les questions industrielles et de défense. Certains projets emblématiques, comme le SCAF (système de combat aérien du futur), peinent à avancer. Et illustrent les difficultés à aligner des visions nationales parfois contradictoires. Dans un contexte d’urgence géopolitique, ces lenteurs interrogent. Car la souveraineté européenne dépend aussi de la capacité de ses États à avancer ensemble.
L’Ukraine, révélateur de la puissance européenne
Autre point soulevé lors de cette table ronde sur l’Union européenne face aux défis géopolitiques contemporains : la guerre en Ukraine. Ce conflit, initié depuis 2022 par la Russie, a agi comme un révélateur. Elle a mis, et met encore, à l’épreuve les capacités d’action de l’Union, qui a sur répondre présent, notamment depuis le désengagement partiel des USA de Trump. Sur le plan financier, “l’Union européenne est désormais le premier pourvoyeur d’aide financière à l’Ukraine devant les États-Unis”, souligne Aurélien Colson.
Sur le plan militaire comme politique, le soutien est donc constant. Mais une question sous-jacente demeure : l’Europe peut-elle tenir seule, dans la durée ? Peut-elle garantir sa sécurité sans dépendre d’alliés extérieurs ? Cette interrogation est partagée par tous les experts présents lors de la table ronde organisée par le PDSF. Et renvoie à un enjeu plus large : celui de l’autonomie stratégique. Une autonomie qui ne signifie pas l’isolement, mais la capacité à choisir.
Demeurer une puissance sans renoncer à ses valeurs
Peut-on rester une puissance dans un monde brutal… sans renoncer à ses principes ? La question mérite d’être posée. “La lucidité, c’est le courage de l’intelligence, la capacité à voir les choses telles qu’elles sont et ne pas se voiler la face”, rappelle Aurélien Colson. La lucidité, donc. Mais sans cynisme. Car la tentation existe. Celle d’adopter les mêmes logiques que les grandes puissances autoritaires. Celle de privilégier la force au détriment du droit. Une ornière dans laquelle, de l’avis de tous, l’Europe ne doit surtout pas tomber. Elle doit au contraire réussir un pari difficile : renforcer sa puissance sans abandonner ce qui fait sa singularité. Un équilibre fragile. Mais essentiel.
C’est d’autant plus crucial que, malgré les crises, malgré les doutes, un constat s’impose : l’Union européenne reste attractive, notamment pour les “petits pays” qui se sentent menacés ou démunis dans ce monde ou la force a tendance à prévaloir sur le droit. Dans un monde de “prédateurs”, l’Union apparaît comme un espace de protection.
C’est pourquoi les pays des Balkans occidentaux poursuivent leur processus d’adhésion. Et que d’autres, comme l’Islande, voire le Canada, envisagent de s’en rapprocher. Preuve que, malgré ses fragilités, le projet européen conserve une force d’attraction unique. “L’Union européenne […] c’est un fait civilisationnel sans équivalent et sans précédent”, rappelle Aurélien Colson. Une phrase qui sonne presque comme un rappel. Ou un avertissement.
Le prix de l’indépendance
Au fond, la table ronde esquisse une conclusion claire, presque brutale : l’Europe est à un moment charnière. Elle doit choisir entre dépendance et puissance. Entre confort et responsabilité. Et ce choix, difficile, va demander du courage, décisionnel comme financier. Comme le rappelle Philippe Blanchot : “La souveraineté, ça a un coût. L'indépendance, un coût supérieur.”
Que l’on parle de souveraineté énergétique, industrielle, agricole ou numérique, le défi semble immense, insurmontable. Mais ce courage, nécessaire, va demander une adhésion et un soutien des citoyens des pays membres. Reste à savoir si les Européens sont prêts à payer cette ambition en termes de souveraineté. Car dans ce nouveau monde, une chose semble acquise : l’inaction, elle, coûtera encore plus cher.